LXVII. — A,... il
chose du mien. Tous les désirs, ma chère sœur, que nous savons bien que Dieu ne nous a pas donnés, sont des désirs de la chair, quand même ils auroient pour fin le bien de Tâme. Une autre marque de ces sortes de désirs qui, n'élant point de Dieu, naissent de la concupiscence ou de Famour-propre qui est une même chose, c'est qu'on les cache à soi-même et à ceux qui nous conduisent, de peur qu'ils ne soient reconnus pour imparfaits; selon ce que dit Notre-Seigneur, que ce/ut qui fait mal ne vient point à la lumière^ et qu'il craint la /umiére, de peur que ses œuvres ne soient découvertes: (il en est) au conlraire des bons (désirs), qu'on expose à Dieu comme j'ai dit, et à ceux qui nous conduisent, pour en juger.
La troisième marque des désirs imparfaits, c'est qu'ils inquiètent, et qu'on n'a point de repos qu'ils ne soient accomplis : au lieu que les bons sont tranquilles et soumis à l'ordre de celui qui les a donnés.
Je ne dis pas tout ceci, ma chère sœur, pour condamner le désir que vous avez eu que je vous écrive, ne voulant point juger qu'il soit mauvais, mais pour vous instruire sur ce sujet, sachant que vous avez inclination à désirer plusieurs choses avec beaucoup d'ardeur; ce qui vous fait avoir besoin de la maxime du bienheureux évêque de Genève, qui disoit qu'il avoit fort peu de désirs, et que ce qu'il désiroit, il le désiroit fort peu; ce qui a peut-être été la source de cette admi^ rable tranquillité qui le faisoit parottre comme un bienbeu* reux dès ce monde.
Vous avez bien souvent fort peu de paix intérieure; vous y trouverez le remède en modérant vos désirs, vos craintes, vos répugnances, vos prévoyances, et tout ce qui retire votre esprit du moment présent auquel il faut s'attacher pour rendre à Dieu ce qu'on lui doit, sans se mettre en peine d'autre chose. Demandez à la sainte Vierge en ce dernier jour de son octave, qu'elle vous obtienne la grâce de retirer votre cœur de la multitude des désirs, des pensées, des attaches, pour ne chercher que l'unité qui est la meilleure part, parce que Dieu est un, qui nous veut tirer à lui par le retranchement de toutes les choses qui divisent notre cœur et l'empêchent de se donner à Dieu sans partage, comme l'on nous disoit, le jour de saint
Bernard^ que le juste doit faire dès son premier âge^ afln que vous ne tous excusiez pas sur ce que tous êtes encore jeune. La marque de s'être donné à Dieu de la sorte^ c'est d'aimer à le prier^ de se mettre souvent en sa présence. Je finirai en vous recommandant cette pratique par-dessus toutes choses^ parce que Toraison donne toutes les autres cbosef , en se donnant elle-même à Dieu. Je suis en lui toute à vous^ ma très* chère sœur. ;
LXVIIL— A une religieuse de Port-Royal.
Que Tesprii de solitude el de sévérité contre soi-même doit reudre ies
âmes plus dociles.
C0 24 aoOH 645.
Ma très-chère sœur^ Je vous demande pardon de n'avoir point répondu à votre billet. Je proposai quand je le reçus de vous y répondre de vive voix; et depuis m'élant trouvée mal et obligée de garder le lit, je vous confesse que je l'ai oublié. Je vous dirai, ma chère sœur^ que je ne me souviens point en quels termes je vous ai parié de vos défauts. Il me sembloit à Theure que je disois vrai ; mais je ne pourrois pas vous répéter ce que je vous ai dit, n'y ayant pensé ni devant ni après. C'est assez que vous y ayez donné créance pour faire en vous l'efTet que l'on dfsire, qui est de vous retirer d'un esprit particulier qui vous tenoit attachée à vous-même. Si Dieu vous continue la grâce qu'il vous a faite à votre maladie, il réduira au néant cette prétendue justice qui vous rendoit si bornée dans la véritable vertu et mépris de soi-même, qui dépend de Testime qu'on fait d'autrui. Vous avez de quoi vous y exercer en rendant une véritable soumission à N... Dieu vous l'a donnée pour supérieure en vous faisant malade. 11 n'y a pas obligation de conscience à lui obéir en tout et partout comme à notre mère, et avec la même cordialité et sincérité; mais il y a obligation de perfection; et faute de la prendre au plus haut, vous ferez beaucoup de fautes qui seront véritablement fautes, et qui donneront sujet de dire que les plus austères et les plus solitaires sont les plus volontaires; au lieu que l'esprit de solitude et de sévérité contre soi-même doit rendre les âmes plus dociles. Dieu vous
TxiX. — A LA SOEIR MARIË-ANGËLIQIK. 121
a mise où vous êtes pour réparer les fautes que vous avez faites vers cette même sœur. Vous avez gagné uri trésor si Dieu vous fait la grâce de ne la regarder que d'un œil de charité et d'assujettissement; sachant que les défauts qui y pourroient être, sont des sujets de perfection pour vous, et que ce vous seroit un désavantage d'avoir affaire à une personne toute ac* complie; car quel mérite en auriez-vous ? dit Notrë-Seigneur. Il me reste à vous dire sur la connaissance de soi-même à quoi vous vous voulez exercer^ qu'il y faut joindre la connaissance du vrai bien et du vrai mal, car le plus souvent nous appelons les ténèbres lumière^ et la lumière ténèbres^ témoin ce que je viens de dire que vous êtes bien heureuse d'être tombée entre les mains d'une personne que votre esprit naturel n'agrée guères.
LXnL— A la sœur Marie-Angélique de Sainte-Thérèse Amanld
d'AndiUy'. Elle Texhorle à correspondre & la grâce de Dieu par une prière continuelle.
24 septembre 4645
Ha très-chère sœur, Dieu vous donne de temps en temps des sentimens de vos devoirs qui vous devroient servir de renouvellement si vous les ménagiez bien. La première chose que vous devez faire , c'est de bien ouvrir voire cœur à ses inspirations^ et les recevoir avec une grande reconnoissance de la bonté de Dieu qui ne vous abandonne point dans votre nonchalance et lâcheté^ ce que vous devez craindre qu'il ne fasse à la fin si vous ne correspondez point à la grâce qu'il vous présente pour en sortir. Il faut commencer^ ma sœur^ par une prière continuelle, c'est-à-dire (|ue tous les temps qui vous sont donnés pour prier^ vous tâchiez de faire en sorte que ce
t La sœur Marie-Angélique de Sainte -Thérèse Amaold d*Andillj naquit en 4630. Elle fut élevée âi Pori-Royal; maia elle en sortit en 4647 et
f^assa plusieurs années dans le monde, portant le nom de mademoiselle de ^lancj. Mais ayant été touchée de Dieu, elle rrntra à Port-Royal au commencement d*octobre 4654. On lui donna Thabit le 43 décembre 4652, et elle fit profession le 21 novembre 4654. On rappliqua à servir la mère Agnès, sa tante, dans ses infirmités, et on lui fit apprendre la chirurgie, qu*elle pratiqua fort habilement. Elle accompagna la mère Agnès dans son exil en 4664. Elle est morte le 8 janvier 4700.
soient de véritables prières, et que tous ne donniez aucun lieu à la distraction yolontaire. L'attention qu'on doit avoir à l'oraison et à Toffice n*est point une chose forcée et pénible, ce n'est qu'une simple présence du cœur à Dieu, qui est de soi très-facile : la difficulté vient de ce que l'esprit s'emporte ailleurs, et qu'il le faut rappeler sans cesse, sans se lasser de ce combat qui se diminue à mesure qu'on y travaille. Quand vous vous trouverez dans la distraction, attachez-vous aussitôt aux paroles saintes que vous prononcez , elles prendront la place de la distraction qui se dissipera d'elle-n^ême. Il faut même s'exciter par les cérémonies, en les faisant exactement et en pensant à ce qu'elles signifient. Que si vous êtes encore notablement distraite par votre faute, ne manquez pas d'en faire pénitence à la fin de chaque office. Si Dieu vous fait la grâce de vous bien acquitter de l'office, tout le reste de vos actions se ressentira de la bénédiction que vous y aurez reçue. Vous dites bien vrai dans votre billet, que n'ayant pas d'attention à vos prières, vous ne méritez pas que Dieu vous la donne dans vos autres exercices. On a moins de liberté de penser à Dieu dans le travail parce que Tesprit est divisé, et lors Dieu veille pour nous quand nous avons veillé pour lui dans l'oraison. C'est pourquoi au sortir de l'oraison on fait quelquefois des actions de vertu sans y penser, à quoi l'on se trouve porté par la bonne disposition qu'on a reçue devant Dieu. Ce sera par cette même voie que vous deviendrez silencieuse, comme il est dit dans la sainte Ecriture, que c'est à l'homme de préparer son cœur (en l'exposant souvent à Dieu ) et au Seigneur de gouverner la langue. Invoquez souvent Dieu par des versets des psauines, en choisissant un tous les jours; dites aussi l'oraison de la semaine, et ne laissez point passer de quart d^heure sans quelque oraison jaculatoire qui entretienne cette étincelle que Dieu a rallumée dans votre cœur. Il ne faut point se décourager, cela ne sert à rien, et il est de même inutile de se plaindre tant de sa misère, sinon pour en sortir et pour en prendre les moyens qui sont toujours faciles, parce que Dieu ne demande rien de nous qui ne soit proportionné aux grâces quUl nous fait ; et quand on désire véritablement de porter son joug, il radoucit aussitôt; mais il faut faire le pre-