XCII.— A la sœur Marie-Angélique de Sainte-Thérèae
Arnauld d'Andilly.
Elle rengage à 8*unir aux prières qu*e11e fait pour demander à Dieu qtt*U la préserve de la contagion du monde, et qu*il lui fasse désirer cette liberté sainte où la grâce met les Ames.
Vers 1648.
Ma très-chère nièce, J^ai cru qu'il étoit temps que je vous remerciasse moi-même de toutes les recommandations que vous m'avez faites depuis que vous êtes séparée de nous, parce que je sais bien que ce n'est pas un simple compliment, mais une Téritable affection qui vous les fait faire. Je me promets^ ma chère nièce, que vous avez le même sentiment de nous, et que vous savez bien que nous vous aimons du fond du cœur^ et que Tamitié que nous avons pour vous ne va qu'à désirer que vous aimiez Dieu et que Dieu vous aime, qui sont les deux conditions qui nous peuvent rendre heureuses. Je suis la personne qui dit tous les jours pour vous : Détournez, Seigneur, ses yeuXj, afin qu'elle ne voie point la vanité, et faites la vivre en votre voie. C'est tout ce que je désire pour vous, ma chère nièce, que Dieu éloigne les choses qui vous peuvent plaire vainement, et que sa vérité vous donne la vie. Je dis auparavant trois Gloria Patri el sicut erat, afin qu'en rendant cette louange et cet honneur à la sainte Trinité^ elle m'accorde s'il lui plait la grâce que je lui demande pour une âme que je désire qui soit à sa divine majesté éternellement. Je sais bien le peu de valeur de mes prières, aussi n'espéreraî-je qu'en une condition que Notre Seigneur nous a recommandée, qui est la persévérance ; et j'en désirerois encore une autre^ qui est que nous fussions deux ou trois dans le même dessein, et que vous fussiez l'une des deux, car où vous ne serez pas il ne se fera rien. Je vous demande donc, ma chère enfant, une procuration comme vous voulez et consentez que je demande à Dieu qu'il vous préserve de la contagion du monde, en sorte que votre cœur n'y prenne aucune part, el que vous y soyez comme étrangère en attendant que Dieu vous en délivre, que vous ressentiez votre captivité, et que vous ne soyez pas de ceux qui sacrifient à leur prison, comme dit TEcriture sainte.
iKO LBTTRB8 DE LA MÈRE A61IÈ8.
Or je ne me conlente pas que vous consentiez à cela comme à une chose bonne que vous ne sauriez retusci'i mais je désire que vous conceviez combien ce vous seroit une chose douce d'être dans cette liberté sainte et heureuse dans laquelle la grâce met les âmes, et que vous désiriez de désirer cet état; car la première grâce que Dieu fait à une âme qui aime le monde, c'est de désirer de ne l'aimer plus, de même que le plus grand mal où l'on puisse arriver c'est de se plaire dans cet amour. Je me contenterai donc que vous vouliez bien demander à Dieu avec moi qu'il vous fasse désirer d'avoir d'autres désirs et d'autres pensées que celles que vous avez eues jusqu'à présent, et que vous sachiez que ce n'est pas une chose fort commune et fort facile que d'avoir de bons désirs, et qu'on s'y trompe bien souvent, pensant les avoir dans le cœur lorsqu'on ne les a que dans l'esprit. Je veux donc ajouter au verset de Tierce celui de Prime qui dit : Mon âme a désiré de désirer vos commandemens. Adieu, ma chère nièce.
XGUI.— A Madame la marquise dAumont
Sur la tristesse. — Les personnes du monde font ce <|u* elles peuvent pour
Téviter, contrairement à la maxime divme.
Vers ^ US.
Ma très-chère sœur. Il faut, s'il vous platt, prendre une autre fois plus de liberté de nous dire quand vous avez besoin de nous. J'aurois volontiers quitté la conférence pour cela et pour suppléer à M. Singlin, qui a pris le peu de temps qu'il a eu pour se préparer à ce sermon, auquel il ne s'attendoit pas. J'espère avec vous que Notre-Seigneur vous consolera luimême à la sainte communion, ou en vous étant votre tristesse, ou en vous augmentant la force et la patience pour la soutenir. C'est un des plus grands maux de l'âme que la tristesse, et c'est pour l'éviter que les personnes du monde font tout ce qu'elles peuvent, contre la maxime du Fils de Dieu qui dit que bienheureux sont ceux qui pleurent, parce qu'iU seront consolés; au lieu que ceux qui ne veulent point pleurer, seront éternellement affligés. J'ose quasi vous dire que cette tristesse est la récompense de tout ce que vous avez bit pour
XGIV. — A UNE RBLIGIBU8E DE PORT-ROY Ai. i5i
Dieu depuis deux ans^ parce qu'elle vous purifle au dedans^ comme le reste vous a justifiée au dehors. Je ne manqueraU pas de vous recommander aux prières de la profelse^ afin qu'elle s'acquitte de ce qu'elle vous doit comme tn^nbre de la maison, et que Dieu répande en vous comme en elle son esprit de joie et d'affection à porter sa croix. Je suis toute à vous^ ma chère sœur.
XCnr.— A une religieuse de Port-Royal, à P.-R.-des-Champs.
Sur les avantages qu'elle trouvera d'être à Port-Royal-des-Champs.
Vers \ US.
Ma très-chère sœur, Il me sembloit pendant que vous étiez ici que vous m'étiez redevable, parce qu'ayant beaucoup de charité pour vous, vous en aviez peu pour moi; mais maintenant que votre cœur est dilaté et que vous me témoignes tant de franchise, je crains de vous en devoir de reste et de ne pas assez correspondre à la confiance que vous voulez avoir pour nous. Je me console néanmoins de ce que vous n'y perdez rien^ étant entre les mains de notre mère * en qui vous trouverez non seulement ce que votre âme peut désirer pour son secours dans le renouvellement de vie que vous voulez faire^ mais aussi ce que vous pouvez souhaiter selon votre inclination, rhumeur de notre mère, libre et ouverte^ étant plut sortable à la vôtre, que mon naturel froid et peu agréable. J'espère néanmoins, ma chère sœilr, que nous ne laisserons pas de nous bien accorder ensemble quand il plaira à Dieu de nous réunir. Je tiens à bon augure que vous ayez ressenti le lieu où vous êtes en l'approchant; c'est un certain mouvement de dévotion qui ne se ressent point ailleurs. Je crois que cela vient de la solitude, et de ce qu'en y entrant il semble qu'on entre dans un sépulcre^ sinon qu'il y a place pour plusieurs personnes, et non pour une seule. Cette maison si cachée et si enfoncée sera bien propre pour vous faire oublier tout ce qui s'est passé en la première, et pour vous faire croire que vous entrez de nouveau en religion, l'autre paroissant
* 1^ Mère Augélique.
15t LETTRES DE LA MÈRE AGNÈS. •
un monde au regard de ceUe-ci. Quand vous aurez prié Dieu dans cette église sombre et solitaire^ tous direz encore mieux que tous ne pouvez l'exprimer ce que vous y aurez ressenti. Vous admirerez^ ma chère sœur, les voies merveilleuses par lesquelles Dieu vous y a conduitei et vous inférerez de là les merveilleux effets de changement qui se doivent trouver en vous pour ne recevoir pas en vain et sans fruit une grâce si particulière. Je continuerai de faire pour vous^ ma chère sœur, ce que j'ai toujours fait depuis votre maladie^ qui est de vous offrir tous les jours à N.-S. Jésus-Christ en l'offrant lui-même à la sainte messe^ et je désire que ce soit tous les jours avec plus de dévotion, afin d'être plus d'effet que de parole.