‹ Lettres de la mère Agnès Arnauld, abbesse de Port-Royal, publiées sur les textes authentiques avec une introduction par m. P. Faugère (volume 2)Chapitre 115 sur 205 · XLIII.— A la sœur Angélique de Sainte-Agnès · texte numérisé non relu

XLIII.— A la sœur Angélique de Sainte-Agnès

Dans quelle disposlliuii elle désire qu'elle reçoive ses avis.— Elle lui répond sur la conduite des âmes et les devoirs envers le prochain, etc.

Je ne désire pas, ma chère sœur, que vous receviez la confiance que je vous témoigne dans une disposition de confusion, mais plutôt dans une élévation desprit qui vous mette au-dessus de riiumiliation et de l'exaltation. Je ne fais pas cela par accommodement à vous, mais par un autre principe qui regarde le dessein de Dieu sur vous. Selon la nature vous êtes superbe, et selon la grâce vous êtes trop avilie. La confiance doit avoir un meilleur effet en vous que son contraire, parce qu'elle vous apprend une conduite qui ne sarfète pas à ce que vous êtes, mais qui tend à vous faire être ce que vous devez. Je voudrois que votre esprit fùl sans mouvement, et que vous portassiez intérieurement la même froideur que vous avez en l'extérieur; que les choses fissent peu d'impression en vous. Je dis ceci sur ce que vous vous obligez trop du traitement que je vous fais; cela doit avoir en vous un effet moins sensible et qui sera néanmoins solide et vérilable. Je ne saurois dire la raison pourquoi je le fais si entièrement; je me suis laissée au mouvement qui m'en a été donné. Mais je laisse ce discours pour répondre à ce que vous me demandez. La science de conduire les âmes, ma chère sœur, ne se peut comprendre; elle est élevée au-dessus de nous, et nous n'y pouvons atteindre, puisque c'est la science de Dieu même, qui sait seul par quelles voies il veut conduire ses élus. Ce que nous avons à faire, c'est de le suivre, et de dépendre beaucoup plus des âmes et de ce que Dieu opère en elles, qu'elles ne dépendent de nous et de nos paroles.

Dans les rencontres des peines qui arrivent au regard du prochain, nous les devons regarder comme envoyées de Dieu pour recevoir les effets de la reconnoissance que nous lui devons de l'amour qu'il nous a porté lorsque nous étions ses ennemis. Car il ne trouve rien dans l'àme lorsqu'il y répand sa charité par la douceur de son Esprit, qu'une aversion de

XLIIf. — A LA SCEl'R ASGÉLIQIE DE SAlJjTE-AGNÊS. il*

lui qui lui est naturelle depuis le péché, el de laquelle nous ne sortirions jamais si son amour ne surmontoit notre haine, et ne nous réconcilioit à sa bonté, sans que nous y conlribuioiis rien de notre part, sinon qu'il nous le fait faire, qui sont plutôt ses œuvres (jue les nôtres. Il ne nous commande donc pas de l'aimer les premiers, comme il seroit tiès-raisonnable, car nous ne le saurions faire s'il ne nous prévient; mais il demande cette prévenance pour notre prochain, et que nous l'aimions ([uand il nous déplaît, el même (ju'il semble qu'il ne nous aime pas, comme il nous a aimés lorsque nous roffensions el nous opjiosions à son amour par nos péchés. Que dirons-nous à cela, ma chère sœur? Il n'y a rien à diie, mais à se taire devant Dieu, et le supplier (|uil nous donne ce qu'il nous demande; et pour l'obtenir, tâcher d'amortir tous les mouvemens contraires, se persuadant (ju'ils sont si dangereux à l'âme, qu'elle doit crier a Dieu quand elle les sent : Domine, salva me, pereo.

C'est une bonne jx'usée de taire ses sentimens (piand on sent son esprit blessé, de peur d'excéder el que la passion ne nous fasse sortir de notre devoir, pratiquant en ces rencontres cette parole : Turbalussum, non sum loculus ; exposant durant ce silence ses sentimens à Dieu, (jui sans doute les changera en d'autres meilleurs, et nous fera voir d'un autre œil les choses (jUc nous avions envisagées avec peine.

Je crois, ma chère sœur, (jue Dieu vous aura pardonné la faute (\ue vous avez faite au regard de N., puiscjue vous n'y avez pas adhéré pleinement, vous étant reprise plusieurs fois. II ne faut pas tant regarder les choses dans leur source, car nous ne sommes (jue corruption; mais il se faut juger selon la grike (ju'il plaît a Dieu de nous doniu;r, car c'est elle seule qui nous préserve el (|ui nous discerne d'avec les plus grands pécheurs. Il me S(.'mble <|ue Dieu vous on lait de particulières de|iuis (juehiue h-mps, el j'espère que sa bonté achèvera son œuvre en vous, el (ju'elle surmontera vos mauvaises inclinalions, s'il ne les v«Mit détruire ; car il est (jiiclquchtis meilleur qu'elles demeurent pour nous tenir en crainte et m hiMuililé. Frc|>arez-vou8 donc a la visite de Noire-Seigneur, qui en faveur de la fét«' (t de la dévotion (|ue vous avez a la sainte

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