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Lettres de la mère Agnès Arnauld, abbesse de Port-Royal, publiées sur les textes authentiques avec une introduction par m. P. Faugère

I.IIIIIAIitK bV. l.'lNsriTIT KT Ut LA UIDI.I(ITIIk(Jl £ IMHÉHIAI.E, RCR DU (UjItkk SAINT-BKNOÎT 7.

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INTUOnUCTION.

Parmi les personnes avec lesquelles nos travaux sur Pascal nous ont mis en relations, il en est une pleine do z(^Ie pour tout ce qui se rattache à la mémoire de l^ortliuyal, (jui a employé plusieurs années à rechercher et à transcrire les lettres de la mère Agnès de Saint-Paul, (vctte longue et pieuse tache accomplie, elle a voulu faire [troliter le public ilu trésor qu'elle avait recueilli ; elle nous a demandé de vouloir bien surveiller la publication des Lettres de la Mère Agnès, et de nous porter en quelque sorte garant de leur authenticité. Nous avons volontiers accepté l'occasion cpii nous était ainsi olVerle de revenir, par un coté, à d'anciennes ot chères études.

I.a correspondance de la mère Agnès, de même que la communauté dont elle lut une des plus éminentes

ieclrices,apparlientà l'histoire. Nousavonspourlacélè- Ure maison de Port-Hoyal des sentiments d'admiration et de sympathie que nous pouvons professer d'autant nneux qu'ils siHil dé^a^éH d«* tout esprit de controverse ou d«'

VI INTUODICTIOX.

parti. Les tracasseries et les persécutions dont elle fut l'objet contribuèrent, nous le croyons, à imprimer un caractère plus prononcé à ce qu'il y avait d'original dans son esprit et dans ses tendances. Mais le fond, en quelque sorte essentiel de cet esprit, se compose d'une sève vigoureuse de christianisme et d'une grandeur morale qui doivent consacrer à jamais le souvenir de Port- Royal dans le respect des hommes. Où trouver une autre maison religieuse où se rencontrent, en si peu d'années, tant d'esprits éminents, tant de grands caractères?

Cette publication est donc une œuvre d'histoire et de piété et non de controverse. Elle n'est pas non plus une œuvre littéraire ; ou plutôt, malgré leur incorrection et leur défaut d'art, n'est-ce pas dans de tels écrits que se rencontre la littérature par excellence? Nous éprouvons un attrait singulier à lire ces œuvres, qui n'émanent pas d'écrivains de profession, mais sont la vie même de celui qui écrit. N'écrire que parce que l'on pense, et suivant ce que l'on pense, pour obéir aux devoirs de sa conscience ou de son état, ou aux inspirations naïves et désintéressées de l'imagination et de l'art, être homme plus qu'auteur et avant d'être auteur, n'est-ce pas ce qui constitue la seule littérature véritablement digne de plaire et d'intéresser? Ajoutons que les meilleurs écrits sont ceux qui sont en même temps de bonnes actions, qui sont une émanation sincère de l'existence intime ou active de l'écrivain, et sont inséparables de la vie et des

lîfriODUCTIOK. Ml

actes de coliii qui écrit. Mais il y aurait trop à dire sur un tel sujet, ut nous rovenoiis à la uuVe Agnès.

Elle appartenait, comme chacun sait, à cette forte race des Aniauld dont la famille, sorte de tribu sa«?rdolaie, donna un si grand nombre des siens à l'Eglise et k Port-Royal, et surlnul ces trois incomparables l'eligieuses: Marie-Angélique', Agnès, sa sœur, dont les lettres sont ici publiées, et leur nièce Angélique de Saint-Jean. Elle avait pour frères: Henri Arnauld, évéque d'Angers; Robert Arnauld d'Andilly, et le célèbre docteur Antoine Arnauld. Née en 1593, la mère Agnès, consacrée k la vie religieuse «lès sa première enfance, lut d'abord coadjutrice et ensuite abbesse de Port-Royal. Elle mourut en 1671, à l'âge de soixante-dix-huit ans.

Sa perte excita des regrets extraordinaires, et provo(jua des éloges de sa vie et de ses vertus, qui sont cousignés dans une foule de lettres , pour la plupart inédites. Celte correspondance, que nous avons sous les yeux, renferme plus de cent lettres : il y civ a (le la priîicesse de Guéménée, du <lii( et de la duchesse de Liancourt, du duc et de la duchesse de Luynes*, d«.' madame de Longueville, de .M. de Rancé, abbé de la Trappe», d«.' la duchesse de LaFeuillade' et de beaucoup d'autres |)er-

I Celle <|u'un appelle «(uelquefoit la grande Angélit|ue. ' Madïiiio (lu l.iiyiiL-t écrit à M. irAiiililly *■ ..J** regarde le jour de ta iiiuri (oiiiiiie relui <ic sun triuiii|>lie. M;t laiilc lic Vertus in'i-ii a inaixlé ii<-t cUokca ïJiiiir;iljle!>... • Mjdi-iiini\rili- >!■' I'.<..iiiim /

vin ITSTRODICTÎON.

sonues. Parmi ces lettres, il y en a qui contiennent de fort belles et chrétiennes réflexions, et qui mériteraient d'être publiées. Contentons-nous de citer deux billets de madame de Longueville. Elle écrit à la mère Angélique de Saint-Jean :

« De Paris, ce 20 février.

« 3ù pense, ma très-chère mère^, qu'il n'est pas besoin que je vous (lise que je prends part à votre douleur, pour vous le faire croire, et (jue vous connaissez assez mes scntimens pour vous et pour votre sainte communauté, pour être bien persuadée que la grande perto que vous venez de faire m'est tout à fait sensible, et me la serait même extrêmement par là, quand je n'y aurais pas l'intérêt que j'y ai pour moi-même. Je vous prie de vouloir bien que cette lettre serve pour vos deux soeurs' que je plains infiniment, surtout cette pauvre petite Angélique pour laquelle je ne sais nulle autre consolar. tion que la soumission à la volonté de Dieu. Je lui demande pour vous toutes la force dont vous avez besoin pour faire usage d'une si grande perte, qui est assurément irréparable. Je vous prie que Ir mère abbesse sache que je sens sa douleur autant que si je ne sentais que celle-là. Je me recommande à vos prières. »

Et à M. Arnauld d'Andilly :

« De Paris, ce 23 février.

a Vous connaissez assez mon cœur pour vous, pour n'avoir pas besoin que je vous dise que votre douleur m'est sensible. Elle mr. l'est même par tant d'endroits que je suis persuadée que vous me plaignez quasi autant que vous-mèine, dans la perte que nous venons de faire de notre pauvre mère, et que vous croyez que j'ai autant besoin de consolation que personne du monde; mais enfin il faut que la certitude que nous avons de son bonheur (car il me senihlo qu'on peut donner ce nom à notre espérance) nous fasse supporter le mal que sa perte nous fait sentir. Il ne vous en peut arriver où je ne par-

' La sœur Marie-Angélique de Sainte-Thérèse et la sœur Marie-CharloUede Sainte-Claire.

IN im>iin;rio>. ix

ticipe liL's- sincèrement ; vous me feriez injustice d'en douter, et M. de l.iizancy aussi, à (jui vous voudrez bien témoigner mes senlimens en celle Irisle occasion. Je vous demande à l'un el à l'autre la conliinialion de vos prières.

u Je suis chargée de ma sœur Anne-Marie de Jésus, vous entendez bien que c'est mademoiselle d'Kpernon, de vous assurer qu'elle participe très-sincèrement à voire douleur. On prie Dieu avec affection dans son inonasièrc ' pour noire pauvre mère.

a X. nE ^ouRn^'^. »

ti Le reciicilleiin.'iil, liil un des ineillt-iiis histurieiis de l'url-Uoyal, èlnit peint sur le visage de lu uiùre Agnès. Sa présence' seule animait tout. 11 suflLsait de la voir pour être comnae entraîné au bien.... Toutes ses vertus différentes, niélanjçées et réunies ensemble, formaient un tout qui faisait comme une vertu unique qu'on peut appeler une égalité d'àme qui ne se démentait jamais ^. »

Racine, dans son bistoire, de Port-Uoval. rend un juste

* r.clui tlvs Carmélites du f.iuhotirg Saint-Jacques, que M">* dv l.unguetillc avait beaucoup frrquenlé dans sa prcuiii-re jeunesse, el où elle atail toulu nir*iue prcn'ire le voile. Elle élail au nombre des auditeurs de Bosnuct, lorst{u'il y prononça son discours |M)ur la profession de M"* de I.a Vallière, en Hiîr».

' Ilinloire de lahbay de Port- Royal (\tir BesoigUL- ), l. III, page 30 el 32. On y trouve un résumé de la vie de la niùrc Agnes. Nous devons nous borner it en indiquer ici les événenienl» principaux. Elle n'avait que six aos lorsfpi'elle fui nommée, par le roi, à l'abbaye de Sainl-('yr, en loQO. elle y entra celte même année cl re<,ul l'Iiabil de religion le 24 juin 1600. — Kn tfiOH, elle vinl it rorl-Hoyal i l'-ippel de la nitre Angélique, el avanl renoncé ^ l'abbaye de Sainl-Cyr, elle pril l'Iiabil de novice ^ Pofi-Royal le iH janvier <6U, el fK profession le !•' mai 1612. - Elle fui établie roadjulrice de la mère Angélique en 4 fil 9, et pril possession le a septembre tfiiO ; mais le 20 juillel 1630 elles donoèrrnl leur demi»-

Y IMUODtCTION.

hommage à la capacilé de la mère Agnès et à ses hautes vertus- il rappelle que c'est elle qui dressa les constitutions de cette communauté, et il ajoute « qu'on a d'elle plusieurs traités très-édifiants \ et qui fout connaître tout ensemble l'élévation et la solidité de son esprit». La correspondance de la mère Agnès confirme ce jugement de Racine.

A l'exception de trente environ, déjà publiées dans les histoires et les mémoires de Port-Royal, ces lettres étaient inédites. Elles ont été recueillies *de nombreux manuscrits appartenant, soit à des collections particu-

sion afin de rendre le titre d'abbesse de Port- Royal électif et triennal. — En septembre 1629, elle fut envoyée à l'abbaye de Tard, à Dijon, pour y établir la réforme ; elle en fut prieure, puis abbesse en 1630. — Elle revint à Port-Royal le 20 novembre 1635 et fut établie prieure.— Le 19 septembre 1636 elle fut élue abbesse de Port-Royal, et continuée en 1639 jusqu'au 2 octobre 4 642. — La mère Angélique lui succéda dans celte charge pendant douze ans, et la mère Agnès demeura prieure de Port-Royal de Paris jusqu'en 1658. Le 13 décembre de cette année, elle fut de nouveau élue abbesse, après la mort de la mère Marie des Anges Suireau, et en remplit les fonctions jusqu'au 12 décembre 1661. — Le 26 août 1664, elle fut e.vilée au couvent de la Visitation Sainte-Marie ; elle en sortit le 2 juillet 1665, et revint à Port-Royal des Champs. — Elle ne survécut que deux ans à la pai.\ de l'Église, étant morte le 19 février 1671 . — M. de Sacy et M. Arnauld prononcèrent son éloge. Celui de M. Arnauld a seul été imprimé.

1 La mère Agnès , sans compter ses lettres, a composé un grand nombre d'écrits de direction ou de piété. Plusieurs, qui seraient dignes d'être publiés, n'existent qu'en manuscrit. Parmi ceux qui ont été imprimés, nous citerons, après les Conslitutions du monastère de Port-Royal (Mons , 1665), Vlmage d'une Religieuse parfaite et d'une imparfaite , avec les occupations intérieures pour toute la journée, {Paris, 1665). — Les Occupations intérieures sont de la rédaction de Jacqueline Pascal, qui avait composé cet écrit d'après lei discours de la mère Agnès.

IMUtiDLCllUN. XI

li«>rt's\ soit à la Bibliothèque impériale^ et k celle de l'Arsenal'^ On les a rangées suivant l'ordre chronologi-

* Ces raanuscrils proviennent, pour la plupart, de la bibliothèque de iij.tJc'iiiûîs<?lle de Théniéricourt , et sont des copies faites sur les originaux, par elle - même ou sous sa surveillance. Cette demoiselle , qui dans sou •julance avait élé placée à Porl-Uoyal des Cliauip.-;, fut toute sa vie fort atlacliée à celte communauté , et^elle s'était particulièrement consacrée à lu Iranscription et !k la conservatiou des écrits de toute espèce , émanés de ses membres ou relatifs à son histoire. Nous avons déjà eu occasion d'en parler dans l'inlroduclion de VAbrègède la vie de Jcsus-Christ, par Pascal. — l.a Bibliothèque impériale possède quelques-uns des manuscrits provenant de niailcnioiselle Je Théniéricourt.

Les mêmes collcdions particulières nous ont fourni huit lettres autographes de la mère Agnès , dont l'une a servi à faire le fac-similé qui accompagne la présente édition.^ Les dépôls publics contiennent un assez grand nombre de ses lettres originales, mais ses lettres aulographcs sont très-rares, et la bibliothèque impériale n'en po.'sède que deux qui se trou- Tcnt dans le maiiuscrit : SupplémciH franniis , 3,029. '.).

î MS. /onds de VOratoire, no 206, intitulé MS. de P. R. Il contient 402 lettres de la mère Agnès ; il y a aussi des lettres de madame de Longueville, de mademoiselle de Vertus, etc. Ce MS. parait avoir été transcrit sur une co[»ie de mademoiselle de Théniéricourt. — Supplément frunmis , no 3,029, 9. A. intitulé : Leltresde lamère Agnès à madame de Sablé. 11 y a vingt-cinq lettres originales; mais deux seulement sont signées; plusieurs portent encore le cachet qui représente un ostensoir, avec cette légende : Tiens ubsconditiit. — Supplément français , no 3,029. 9, indiqué comme composé de lettres de la mère Angéliiiue , en contient deux de la mère Agnès. — Fonds de VOratoire., no 100, intitulé Pnrt-ïinijal , contient les exirails de lettres de la mère Agnès à mademoiselle Pascal. Celle copie e élé faite, suivant toute apparence, sur les .MSS. du père Guerrier. —Fond» Saint-Germain français, no i,oOS. Lettres des lieligieuses de P. /{..contient dix-neuf lettres originales, écrites presque toutes à madame de .Sablé. — Supplément français, w 2,G7l. .l/rmo/rfic/'y/t-n/K/n^ coulieul une lettre. — Résidu Saint-Germain, paquet 27, no» 4, o, G et 7, contient douze lettres, ol les paquets 29 cl 33 deux ou trois.

* MS, Théologie française , n» 43. Papiers de /i famille Arnauld, t. Ill , n» 449, contient une lettre de la mère .Vgaè>. — Fonds Délies- lettres fran • cuises, n" 37'» 1er, vol. intitulé: Lettres de diverses lieligieiisosdeP. H., ionlient la copie de 313 lettres de la mère Agnès.

XII I.MKODICTION.

que, du moins autant qu'on l'a pu ; car très-souvent il a fallu suppléer par des conjectures, fondées d'ailleurs sur des faits certains, au défaut de date précise. On a mis à la fin du second volume, sous forme de supplément, toutes celles dont on n'a pu établir la date avec une certitude suffisante.

Les lettres de la mère Agnès embrassent une période de quarante-cinq années, puisque la première est de 1626, et la dernière, du 10 février 1671, c'est-k-dire écrite peu de jours seulement avant sa mort. Parmi les personnes à qui elles sont adressées, on retrouve le grand nom de Pascal et celui de ses sœurs, ceux de M. de Sévigné* oncle du mari de la célèbre marquise, de madame de Sablé, de la duchesse de Longueville, de la reine de Pologne, Marie de Gonzague, etc. L'érudition biographique peut y faire son profit aussi bien que la piété.

Il y a dans les lettres de la mère Agnès moins de force en quelque sorte virile que dans celles delà mère Angélique'^, mais plus de grâce et d'onction. On y retrouve comme un rayon delà suave et bienfaisante lumière qui jaillit en tout temps de l'âme de François de Sales, et communique à ses moindres paroles un charme singulier. L'évoque de Genève avait connu la mère Agnès; il était venu

1 Renaud de Sévigné, qui prit une part active aux troubles de la Fronde, Il avait épousé la mère de madame de La Fayette, veuve de M. de la Vergno, Il se retira à Port-Royal, vers 1660, à l'âge de soixante ans.

- Lettres de la mère Marie-Angélique Arnauld , abbeise et réforniatrico de Port-Royal , à Ulrccbt , 1752-174 i ; 3 vol. in-1 2.

IMUODLCTION. Xlll

à Port-Royal lui apporter ses consolations, alors que, nommée coadjutrice par décret du roi et à son insu, elle en éprouvait une affliction extraordinaire '. Elle n'oublia jamais l'espèce de baptême spirituel qu'elle avait reçu (lu saint prélat; aux jours de la persécution, dans sa captivité au couvent de la Visitation, elle invoque la mémoire de François de Sales, et rappelle l'estime qu'il portait à la famille Arnauld.

La mère Agnès joignait donc aux fortes qualités d'esprit et de caractère inhérentes à sa race une imagination vive et mystique dont l'éclatse fait jour à travers l'austérité habituelle do ses pensées. Dans une lettre adressée à son frère d'Andilly, qui lui avait envoyé ses OEuvres chrétiennes, elle lui décerne le titre d'excellent poëte. C'est porter un peu loin l'indulgence fraternelle, car elle avait dans sa prose plus de poésie que lui dans ses vers. « Dieu, qui met des digues à la mer, écrit-elle à M. de € Sévigné, saura bien apaiser tous ces flots et toutes ces « tempêtes* .» Ces lignes ne rappellent-elles pas les deux beaux vers de Racine :

Celui qui met un frein ;i la ruronr des flols Sait aM.«?i dos méchanls arrêter les complots.

« Je ne suis, dit-elle dans une autre lettre, qu'une « feuille que le vent emporte^.» Ailleurs, en parlant de ses petites nièces, filles de M. de Pomponne, elle dit, à

> Mi'mftire^ hixt. et chron. surl'abhaye de Porl- Royal ; t. II, p. 103. ' Toiiiff II, p. 2") 2.

T'.iii.' II. p. :i.;r..

XIV IMUODUCTIOiN.

l'occasion de la faculté rendue à Port-Royal de recevoir des élèves : « Ces petites colombes ont apporté la brana che d'olivier en rouvrant la porte qui était fermée au\ « grandes et aux petites ^. »

A propos d'une abbesse qui n'avait pas l'esprit de son étui : ( C'est, dit-elle, une âme toute séculière, qui n'a ja- « mais aimé sa vocation, et qui a toujours regardé la reli- « gion comme un forçat de galère regarde sa chaîne - . »

A une religieuse qui avait des tristesses et des susceptibilités peu d'accord avec sa condition: « Je vous trouve « si fermée, quand il y a quelque temps que je ne vous « ai parlé, que je ne vous connais plus et au lieu de « parler une fois il le faut faire quatre avant de vous <( avoir désombragée ^ . »

Comme c'est de la grandeur de la pensée que naît celle du discours, on n'est pas surpris de rencontrer sous la plume de la mère Agnès des expressions qui rappellent Bossuet lui-même. « Madame (écrit-elle à la reine « de Pologne), Après avoir rendu de très-humbles actions « de grâces à Dieu de l'heureux succès des affaires de « votre Majesté, je me donne l'honneur de lui témoigner « lajoiequej'en ai ressentie, qui m'afaitadmirer la bonté « de Dieu et sa puissance qui donne, quand il lui plaît, des « secours qu'on n'aurait presque osé espérer •. >> Ce début

< Tome II, p. 291.

2 Tome II, p. 395.

* Tome 11^ p. oO'o.

* Tome II, p. 223.

IMUOULCTIUN. XV

d'une simple lettre ne reniel-il pas en mômoire celui de l'oraison funèbre de Henriette, reine d'Angleterre?

Nous venons de citer Racine. Il nous serait facile de faire d'autres rapprochements entre la grande religieuse et le grand poëte, et de montrer une sorte de parenté entre ces deux esprits de vocation si dilTérente. Elùve de Port-Royal, Racine garda de cette première éducation une rectitude morale et un fond d'inspiration religieuse qui fortifient et règlent en môme temps les mouvements de son àme naturellement tendre et passionnée, et donnent un accent plus ferme et plus pur aux douces harmonies de son langage. Si nous ne nous trompons, le lecteur attentif apercevra dans les lettres de la mère Agnès plus d'uue trace de ces aflinités qui rattachent à I*ort-Royal l'auteur de Brilannicus ci d'Athalie.

Le style de la mère Agnès se ressent naturellement de la grave uniformité de sa vie, et il ne faut pas chercherdans sa correspondance unegrande variété de sujets, ni cette piquante vivacité d'esprit qu'entretient le commerce du monde et (jui ne se manifeste trop souvent (ju'aux dépens d'aulrui. Elle n'éciit jamais par simple amusement d'esprit, mais pour remplir un devoir. Que de choses charmantes cependant dans ses lettres à M. de Sévig[)é ou à madame de Sahlél Bien que M. Cousin nous ait su bien peu de gré de lui avoir ouvert à toutes ses pages «'t dans ses lignes les plus cachées le manuscrit de Pascal, de lui aviiii' donné le vrai texte des lettres et des

\VI l.MKUDLCnilN.

écrits de Jacqueline Pascal, et de lui avoir fourni nombre d'indications exactes dont il a fait son proQt, ce dont nous l'approuvons fort; nous lui signalerons dans ces deux volumes une foule de billets de la mère Agnès k madame de Sablé, dans lesquels il trouvera de nouveaux traits à ajouter au portrait (ju'il a tracé de la célèbre marquise. Cette femme distinguée, qui raffinait sur toutes les commodités de la vie, et qui était venue sous le toit de Port-Royal bien moins pour s'associer aux pratiques austères que pour chercher un abri contre les frayeurs de la mort, avait sans cesse des dégoûts, des fantaisies, des délicatesses qui forment un contraste quelquefois divertissant avec la vie militante et sévère de la sainte communauté.

Madame de Sablé avait vivement désiré le séjour de Port-Royal ; mais, comme le dit V Imitation, il arrive souvent qu'on ne trouve pas ce qu'on s'imagine en changeant de place \ Elle vint habiter sous le toit de la paix et de la prière, avec le cortège de ses frayeurs, de ses susceptibilités , de ses délicatesses , sans doute toujours combattues, mais toujours renaissantes, comme on peut le voir dans les lettres de la mère Agnès qui intervient sans cesse etessaie de calmer les caprices ou desoutenirlesdéfaillances de sa mondaine pensionnaire. Celle-ci a perdu l'appétit; elle s'en afflige profondément: elle voit dans cet accident un funeste symptôme, surtout en se rappi'-

^ Imaginalio lacoiuui ei mutaliu inullus fefellil. (I/ib. 1, cap. ix.)

INTRODUCTIOÎÏ. XVir

liUit qu'un (Irgoût des aliments se manifesta chez la mère Angélique «{uelque temps avant sa mort. (( Vous en êtes « bien loin, ma chère sœur, lui écrit-elle, du dégoût de « feu notre mère; c'était un dégoût de mort...., le vôtre « sera passager — » Mais la marquise qui a lu dans ce billet le mot de mort, ne s'effraie que davantage; et voici la mère Agnès qui lui répond : » Qu'est-il donc arrivé, ma « très-chère sœur, qu'en pensant vous ôter l'appréhen- « sion de voire dégoût, que je crois fermement qui n'est (' qu'un accident léger, je vous ai jetée dans le trouble, « en vous faisant voir que celui de feu notre mère ne pou- « vait entrer en comparaison avec* le vôtre, ayant des « causes toutes dilféreutes et qui suffisaient toutes seules i( pourlafaiie mourir?.... Faites donc une bonneguerre, « mji chère sœur, à ces pensées noires qui vous lour- " mentent, et ne faites ni paix ni trêve avec elles, de « peur qu'elles ne se fortifient contre vous. »

Un jour elle avait perdu l'odorat et s'atïligeait de ne plus sentir le parfum des i)Ouquets qu'on avait l'habitude de cueillir pour elle dans le jardin du inonaslère. La mère Agnès la console: « Kncore que vous n'ayez ff pas l'odeur des tleurs, nous ne laisserons pas de vous « en envoyer aulanl qu'il y en aura, carilnefaut pas priver « vos yeux pour venger votre odorat, quiest fort inférieur «. an sens de la vue ; et que ferait-on sans celui-ci, au lieu «< {{non ne s'aperçoit presque [)as de la perle de l'autre. » — l'n ftuln;j<nn-, l'odorat était revenu, et la maniuise SI' ])laiiînail d'une odeur de fir«' qui l'iiicomniodait si fort

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