‹ Lettres de la mère Agnès Arnauld, abbesse de Port-Royal, publiées sur les textes authentiques avec une introduction par m. P. FaugèreChapitre 131 sur 247 · CI. — A Madame d'Aumont · texte numérisé non relu

CI. — A Madame d'Aumont

Elle se. réjouit de ce qu'elle était arrivée si prou)ptement à Port-Royal-des- Champs. — Sur le sacrifice de la messe.

Vendredi 4 juin 1 649.

Ma très-chère sœur, J'ai bien de la joie de ce que vous n'avez

cil. — A LA SiElR ANGELiyiE DE SAINTE-AGNES. i(H

point perdu les |)ieniières vêpres de la fête. Il faut que vous ayez été bien vite. Je crois que votre bon ange faisoit liàter les chevaux, pour vous faire arriver plus tôt à cette sainte solitude; et puis vous étiez bien légère, ayant laissé céans un si gros fardeau. J'aurois bien gagné, ma chère sœur, d'être invisible comme vous avez désiré ; car pour avoir été visible et palpable, il m'a fallu soutenir le choc des reproches qu'on m'a faits^de ce «jue vous n'aviez point dit adieu.

L'on a insulté contre votre bon naturel. Mais savez-vous bien ce que j'ai fait pour parer aux coups? j'ai mis le doigt sur ma bouclie pour dire qu'il éloit silence pendant cet octave. Du reste, on est en fort bonne humeur, et le besoin qu'on avoit de M. Singlin s'en est allé avec lui.

Vous me tentez en me parlant de votre sermon. M. d'Herbelay s'est trouvé au nôtre qui dit qu'il étoit à ravir. Ça été aussi du sacrifice de la messe et de l'obligation que nous avons de nous sacritier par amour. 11 est vrai que celui-là a passé tous les autres, et la pratique en seroit aussi au-dessus de toutes choses, car il n'y a rien tel que de faire un véritable sacrilice à Dieu, et de le faire sans discontinuation comme celui de l'autel. C'est la grâce que je demande à Dieu pour vous et pour moi, qui suis toute à vous, ma très-chère sœur, en cent manières.

Cil. — A la sœur Angélique de Sainte-Agnès de Marie de la Falaire.

Sur b mort de son neveu.

Ce jour de mint Laurent (10 août 1619].

Ma très-chère sfi'ur, Je commence celle-ci par l'addition à votre lettre, quiest lamortde monsieur votre neveu, dont vous parlez d'une manière (jui méditie, et en <|uoi vous praticpiez la parole de saint Taul, que vous trouvez si épouvantable : Ce monde m'est cnirifié. Car s'il ne vous l'étoil pas au moins en (luehpie ilegré, vous seriez non-seulement afflitiée. le (|ui est licite, UKiis aussi troublée, et peutèlre scandalisée de Dieu même; ce que je crains qui n'arrive à monsieur votre frère, si Dieu ne le prévient de :5a giàce. pour ne pas niurnmrer contre , . Il

sa divine providence, qui le prive d'un enfant qui lui étoit si cher. Il aura, outre sa douleur naturelle qui est très-légitime, des vues toutes humaines et toutes païennes, comme sont les intérêts d'honneur et de famille ; et c'est ce qui ne doit point toucher le cœur des religieuses, puisqu'un crucifié ne fait envie d personne d'être semblable à lui. Notre mère a recommandé ce pauvre enfant aux prières de la communauté dès le jour même, madame de Chermont lui ayant écrit. Ces accidens si funestes nous doivent bien presser de prier Dieu plus instamment que nous ne faisons pour obtenir la fin de la guerre qui est le tombeau de tant de gens. On déplore en cette ville la mort d'un jeune seigneur, fils unique d'une grande maison, qui a été tué à sa première campagne.

Vous êtes dans l'occasion, ma très-chère sœur, d'éprouver cette paix dont vous parlez qui surpasse tous les sens, puisque votre âme, dans cet événement, étant dans le calme par le respect qu'elle porte à la volonté de Dieu, elle est en cela audessus de ses sens qui souffrent en la manière qui leur est propre. Ainsi Dieu accompht en nous l'effet de ses divines paroles dans les rencontres où nous avons besoin qu'elles nous soient apphqaées ; et la grâce de Jésus-Christ, si nous sommes si heureuses que de la posséder, prend toutes sortes de formes, comme dit saint Pierre, pour nous faire rendre à Dieu ce qu'il demande de nous. J'admire, ma chère sœur, que Dieu vous ait prévenue de la pensée qu'on devroit chérir toutes les occasions par lesquelles on peut s'unir à Jésus-Christ crucifié. J'espère qu'il vous en sera souvenu dans votre affliction, et que vous aurez attiré en vous le fruit de ses divines souffrances.

Je vous supplie très-humblement de me continuer votre charité devant Dieu, puisque je suis en lui. Ma très-chère sœur.

Votre très-humble et très-affectionnée sœur et servante, Sœur AGNÈS DE SAINT-PAUL, R. ind.

cm. — A LA SOEIR MARIE-DOROTHÉE DK l'iNCARNATION. 103

cm. — Â la sœur Marie-Dorothée de l'Incarnation Le Conte. 0

Combien le défaut d'acliuns de grâces nous est nuisible. — Il n'y a qu'une grande espérance qui puisse nous conduire à une grande charité.

\'crs le 1 «■■ décembre 1649.

Ma Uès-cliere sœur. Je vous ai déjà dit plusieurs fois, et je vous le dis encore présentement dans la smcérité de mon cœur, que je ne suis point en peine du fond de votre disposition, et que j'ai cette conliance que Dieu vous aime, et qu'il vous aimera éternellement. Je n'aurois pas la hardiesse de NOUS i»arler ainsi, si les preuves de la bonté de Dieu à votre égard ne me le permetloienl. Vous manquez beaucoup en ce point de ne les pas assez reconnoître. Ce défaut d'actions de glaces est peut-être la cause qu'il ne vous fait pas la grâce de vous amender de vus autres fautes. La coiiL^idéraliou di s bienfaits de Dieu oblige de l'aimer; Tamour produit la joie, et la joie de la cliaiité c'est ce plaisir victorieux (jui emporte Tàme et la délivre de ses misères. Je crois que c'est la voie par laquelle Dieu vous veut faire grâce; exercez- vous-y, je vous en sui)plie, et ne vous laissez plus emporter a celle mauvaise tristesse qui a(»proche plus du désespoir que de la pénitence. Vous faites bien de ne pas parler de vos révoltes quand vous craignez de vous emporter en les disant; néanmoins quand elles ne se passent [)oinl après les avoir supprimées un jour, il les faut dire le lendemain, alin de n'y pas dememer davantage. Il me semble que vous vous devez disposer pour communier le jour de saint Ambroise, qui est le protecteur de vos vœux, et le i du mois, la commémoration de \otre baptême. Je crois que Nuire-Seigneur reruit pour ex(»iation de \os fautes l'angoisse que vous en souIVrez. Il ne permet pas que vous ayez de joie liors de lui, vous la lé.^ervaul pour le temps (|ue vous ne la rechercherez [dus qu'en lui, c'est-a-dire, eu la pensée qu il nuus aime et qu'il vous veut sauver. Saint Jean dit que iVù'K nous d iiiiiirs; et la preuve (ju'il en ap|iorte, c'est i\u'il a lavé nos péclirs dans son samj. Nuus \uuluiisdes preuves singulière.-; de la charité de Dieu vers nous, comme si les générales ne sullisuieiil pas. Kiilin, U(ttrc plus ^raiid mal c'est

l'ingratitude el la méfiance de Dieu, qui va jusqu'à des plaintes tacites. Car encore qu'on dise qu'il ne tient qu'à soi, on sait bien pourtant qu'on ne se peut rendre meilleur, et qu'il n'y a que Dieu qui nous puisse changer; de sorte que, quand on ne souffre pas sa misère avec [)alience et humililé, et qu'on ne crie pas à Dieu comme il nous commande de faire : Donec misereatur nostri, c'est autant comme si on disoit que Dieu est inexorable et qu'on ne gagne rien de s'adresser à lui. Je suis honteuse que vous ayez de la conûance en moi, et que vous en ayez moins, ce semble, en Dieu; car qu'ai-je jamais fait pour vous, et quest-ce que Dieu n'a point fait? Vous voudriez bien avoir une grande charité pour Dieu, mais il faut avoir auparavant une grande espérance. C'est Tordre des vertus. L'on n'aime qu'autant qu'on espère. Dites souvent ces paroles: Quoniam tu es, Domine, spes mea. David ne dit rien si souvent que de semblables paroles, parce qu'il connoissoit parfaitement qu'il ne pouvoit rien faire de lui-même.

CIV. — A la sœur Madeleine de Saint-Maur de Chiverny, religieuse bénédictine à Gif.

Elle ri'pond à une lettre de renierdmein pour riiospitalité que cette sœur el quelques autres religieuses de Gif, avait reçue à Port-Royal, pendant la guerre.

De Port-Boyal du Saint-Sacrement, 22 décembre I 649.

Ma très-chère sœur. Je désirerois de vous pouvoir remercier autant que je dois du remercîment qu'il vous plaît de me faire, mais il est si rempli de charité que je n'y puis atteindre; c'est pourquoi j'aime mieux ne faire que remercier Notre-Seigneur de vous l'avoir donnée, et de l'effet admirable de sa sainte providence qui s'est servi du malheur de la guerre pour nous donner Thonneur de votre connoissance, et ensuite celui de votre bienveillance que nous ne pouvions posséder, tandis qu'on nous avoit rendues suspectes dans votre sainte maison. Je vous dirai, ma chère sœur, que comme la peine que nous avons d'être tenties pour autres que nous ne sommes n'est pas petite, aussi n'avons-nous pas une joie médiocre, quand il

* Elle était sœur de madame d'Aumont.

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