CXX. — A Mademoiselle Pascal
Sur les vertus d'huniiliié el de simplicité, et sur la béatitude des pauvres d'esprit.
4 novembre IGoO.
Ma très-chère sœur. Je vous ai tiré un billet des ordres des saintes qui vous est bien propre, ce sont les saintes de notre ordre; et atin que vous ne pensiez pas que vous les deviez imiter dans leurs grandes austérités, il y a pour vertus l'huniililé et la simplicité. L'humilité les empéchoit de faire des complimens, et la simplicité ne leur permettoit pas de faire des vers, quand elles en eussent eu le talent. EUles ne désiroient autre chose, connue il est dit dans la sentence, que d'être les plus abjectes en la maison de Dieu, et d'y marcher en innocence, sans curiosité et sans désirer d'être savantes; témoin sainte Ludgarde qui refusa le don que Dieu lui avoit fait d'entendre le Pseautier. J'ai crU; ma chère sœur, que la divine providence vous avoit choisi ces vertus que vous n'avez |)as toujours aimées comme je crois que vous faites à présent. Elles vous serviront pour bien exercer toutes les obéissances qu'on vous ordonnera, encore que vous n'y réussissiez pas, quoiqu'il faille faire tout ce que l'on jteut pour s'en bien acquitter.
Je loue Dieu de ce qu'il vous a délivrée de l'attache <iue vous aviez pour nous, dont vous parlez avec tant d'exagération que de dire (|ue le regret que vous avez de nous avoir quittées vous rendoit pres<iue inconsolable. Certes, ma chère sceur, vous avez raison en un sens d'user de ce terme d'inconsolable, car vous ne méritiez pas d'être consolée de Dieu dans une tristesse ou il y aNoit tant d'excès. C'est beaucoup (juand Dieu les pardonne, comme je crois (juil aura lait a volte égard, parce (|ue vous êtes encore novice, el que vous voulez bien que Ton mortilie en vous ce (jue vous n'auriez pas le courage de murtilier vous-même.
Vous avez aussi la béatitude des pauvres d'esprit. M. Singlin nous a prêché (ju'elle consisloit à recomioître que nous n'étions que UM'usongi' et péché; le mensonge c'esl-a-dire les T.i. \i
ténèbres dans l'esprit, et le péché dans le cœur ; que ces deux maux nous obligeoient de dire sans cesse à Dieu : Deus meus, illumina tenehras meas, et Sana me, Domine, quia peccavi tibi. Que si Dieu mettoit quelque bien en nous, ou de ceux de l'esprit qui sont les lumières et les connoissances des \érités, ou des biens du cœur qui sont les vertus, qu'il falloit s'en dépouiller devant Dieu comme n'étant pas à nous, mais à lui; et qu'il n'y avoit pas d'autre moyen de s'enrichir qu'en s'appauvrissant de la sorte, de même qu'il est dit que le Fils de Dieu nous a enrichis par sa pauvreté; et les grands saints docteurs n'auroient point enrichi l'Église de la lumière de leur grande science, s'ils ne se fussent rendus pauvres d'esprit devant Dieu.
Voilà, ma chère sœur, les trois vertus dans lesquelles vous vous devez exercer. Je vous supplie de les demander à Dieu pour moi, comme je désire de le faire pour vous.