‹ Lettres de la mère Agnès Arnauld, abbesse de Port-Royal, publiées sur les textes authentiques avec une introduction par m. P. FaugèreChapitre 163 sur 247 · LETTRES DE LA M EUE AGNES · texte numérisé non relu

LETTRES DE LA M EUE AGNES

avez encore plus de volonté que vous ne nous en aviez témoigné de vive voix d'être religieuse en cette maison, et que la ferveur que Dieu vous donne pour cela vous fait désirer de l'exécuter bientôt, nous croyons néanmoins vous devoir encore représenter que vous devez beaucoup considérer devant Dieu si vous avez autant de proportion pour cet état, comme vous y avez d'inclination. Si vous étiez plus jeune, et que vous eussiez moins de pratique de la vie dévote et vertueuse que vous n'en avez depuis plusieurs années, je croirois qu'étant bien appelée de Dieu, vous pourriez aisément vous former pour la religion ; mais ayant de l'âge et beaucoup de réputation de prudence et de sagesse, ce n'est pas une chose si aisée de se réduire comme un enfant dans un noviciat où l'on ne vous considérera pas plus qu'une autre : et peut-être que toute la capacité que vous avez ne sera pas de celle qu'on demande en religion, et qu'ayant pu servir ailleurs, vous serez inutile ici. Je sais bien, ma sœur, que ce n'est pas l'emploi que vous chercliez, mais plutôt l'humilité et la dé[)endance. Néanmoins encore qu'on soit dans ces résolutions, il est à craindre qu'avec le temps on se trouve étonnée de se voir dans une vie si différente, et que le bien qu'on pouvoit faire dans un autre état ne soit un sujet de tentation, particulièrement pour n'avoir pas suivi les avis d'un directeur qui vous propose une chose bonne et meilleure en un sens que celle que vous voulez embrasser, puisque c'est plus de servir aux autres et à soi-même que de ne servir qu'à son âme propre. Ce que vous devez donc faire, ma chère sœur, c'est de vous démettre de tout devant Dieu, et de lui dire comme saint Paul : Seigneur, que voulez-vous que je fasse ? Après cette prière que vous ferez trois fois le jour un mois durant, il y aura sujet d'espérer que Dieu vous fera connoître, par le mouvement qu'il donnera à votre cœur, ce qu'il demande de vous. Que si vous n'avez point d'autre pensée que celle que vous exprimez dans votre lettre, je ne doute point que notre mère ne vous soit favorable, car elle fait ce que Notre-Seigneur dit dans l'Évangile, de ne refuser point celles qui viennent à elles par l'esprit de Dieu. Tout dépend donc de l'attirer en vous, ce que vous ne pouvez mieux faire que par le dépouillement que je vous propose, qui ne doit pas être par

rXXXVI. — A MADEMOISELLE PASCAL, I9.S

un acte passager seulement, mais par un détachement réel et véritable que la f^ràce seule peut opérer en vous et que je supplie Notre-Si'iyneur de vous donner, comme aussi la docilité et la soumission d'esprit, pour vous adresser ensuite, comme le même saint Paul, à un Ananias, afin qu'il vous détermine, étant besoin (jue la voix intérieure de Dieu par laquelle il parle au cœur soit confirmée par l'extérieure qu'il prononce parla bouche de ses ministres. C'est tout ce que je vous puis dire pour le présent, et vous assurer (jue Uieu nous donne de l'alfection pour votre àme et |)Our vous servir en la manière qu'il lui pliiira. Je demeure ,

Ma très-chère sœur, Votre très humble et très-afl'ectionnée servante en J.-C,

Sœur Agnès, R. ind.

CXXXVI— A Mademoiselle Pascal.

Sur la mort de M. Klienne Paï.>:al, smi immv, le 21 septembre 16."il. De Porl-Boijal, ce 26 sept. (1651).

Ma très-chère sœur, J'aurois cru vous surcharfrer d'une lettre si je l'avois faite en même temps que vous receviez les visites de M. Singlin; maintenant que je vous vois seule, je vous assurerai par celle-ci (|ue vous nous avez toujours été présente d.ius la douleur (jue vous avez soulîerle et que vous stnillrez encore d'une si grande séparation, dans !a(|uelle on vous doit permettre tous les ressenlimens qui ne vont point à l'excès, et (jui n'empêchent point le pai l'ait honunage (jue vous devez à Dieu dans cette rencontre. Je crois que c'est votre disposition, ma très-chère sœur, et (|ue vous vous serez souvenue du mystère de la mort de Jésus, (|ui vous est arrivé en partage par une providence particulière de Dieu, afin (ju'ayant envisagé tant de fois cette mort précieuse qui ne devoil jamais arriver en la personne de ctdui (|ui donne la vie à toutes choses, vous fussiez moins surprise de voir mourir ceux (pii sont obligés à la mort, et par la nature, et par la conformilé (ju'ils devroient désirer d'avoir à relui (|ui est mort pour eux. Je crois, ma elièi(.' sinu', (|iie vous ne cherchez que des consolations solides, et (jue ^ous les trouvez en la vue de Jésus-

Christ crucifié et délaissé de son Père éternel, après quoi il est juste que nous souffrions qu'il nous retire les nôtres, et que nous disions ensuite avec Jésus Christ : Que la volonté de Dieu soit faite et non pas la vôtre. Vous eussiez bien eu le courage de quitter ce bon père, s'il eût voulu vous le permettre, pour vous donner à Dieu ; et il a ordonné que ce seroit lui qui vous quitteroit, qui est un sacrifice plus rude que celui que vous vous étiez proposé, et auquel il vous oblige de mourir deux fois, et en sa personne et en la vôtre. Je sais, nia chère sœur, que vous êtes trop à Dieu pour lui manquer de soumission en celle occasion qui vous est si importante et si unique; c'est pourquoi je le supplie de vous imprimer dans le cœur ces paroles du prophète : Je me suis tu et ri ai pas ouvert la bouche, parce que c'est vous, mon Dieu, qui l'avez fait. Ce sera dans ce silence que vous serez écoutée de Dieu pour lui demander miséricorde pour celui que vous regrettez. Nous vous accompagnerons dans ce devoir autant qu'il nous sera possible, puisque Dieu nous a rendue,

Ma très-chère sœur , Votre très-humble et très-affectionnée servante. Sœur Agnès, R*e ind.

Notre mère * m'a commandé de vous assurer de la part qu'elle prend à votre douleur, et qu'elle ne manque pas de vous offrir à Dieu afin que vous la portiez comme il faut pour rendre à Dieu ce que vous lui devez, et pour servir en sa présence celui qui est le sujet de votre affliction.

CXXXVII. — A la Révérende Mère Renaudot, supérieure des Religieuses de Liesse, près l'hôpital des Incurab'es.

Au sujet de la maladie de la mère Angélique,

Lundi saint Denis, 9 octobre (1631).

Ma très-chère mère, Je n'ai pu jusqu'à ce moment me donner la consolation de répondre à la vôtre, mais l'on n'aura pas manqué de vous faire savoir le meilleur état de notre

' La mère Angélique : elle était à Paris depuis le 15 juillet environ ; et ne retourna à Port-Royal-des-Champs que le 12 janvier 1652.

CXXXVdl. — A LA R. MÈRE PRIEURE DE L ABBAYE DE GIF. 197

mère ' à laiiuelle je ne doute point que vous ne preniez autant de part que nous, et que vous la teniez pour votre vraie mère, puisqu'elle le seroit si Dieu vous vouloit donner le désir de votre cœur(jui est subsistant devant lui, »Micore c|u'il nait |)as son effet devant les hommes. Aidez-moi donc, ma très-clière mère, à remercier Dieu de nous avoir conservé le don d'une personne (jui nous est si précieuse et si nécessaire, et à demander à Dieu l'abrègement de sa maladie; car encore que les médecins la croient hors de danger, elle soufTie néanmoins beaucoup des restes de son mal, et est dans une si grande loiblesse que je ne sais quand nous pouvons es|)érer la ^oir debout.

Il me semble que Dieu attend (juelque chose de nous en suite de cette épreuve, et que nous devons entrer dans un renouvellement de vie, pour mériter (jue Dieu repaie son corps (jui est si atténué.

J'aimerai toujours le jour aufiuei nous avons eu le bonheur de votre connoissance. Comme Dieu n'a rien de précieux hors de lui-même (jue ses élus, nous devons avoir le même sentiment, et n'estimer rien tant que l'amiliédes personnes qui sont à lui. Dieu veuille bénir, ma très-chère mère, la liaison qu'il a faite de nos cœurs, alin qu'elle serve à augmenter sa sainte charité en nous! Je cunq)rends, s'il vous plaît, ma sœur Ger- Irude, qui m'est bien chère parce (ju'elle aiuie bien à faire la volonté de Dieu et a mortifier la sienne propre. Je demeure, Ma très-chère mère,

Votre très-humble servante.

Sœur Agnès, \\" ind.

CXXXVIII.— Â la Révérende Mère Prieure de l'abbaye de Gif.

Pour la consoler sur lu mort de niadanie <le Morn.-)y deViliarceaux, abbessc de Gif, arrivée le 21 octobre IGol.

De rort'lioyul, ce 21 octubre (tGol).

Ma révérende mère, Kncore que nous soyons assurées (lue vous avez la bouté de croire que nous prenons toute la pari que nous sonnnes obligées de prendre en votre afdiclion, nous

* La mère An^t'-liquo.

ne laisserons pas, s'il vous plaît, de vous témoigner par celleci le ressentiment que nous avons de la perle (|ue vous avez faite, et de vous assurer que nous offrons nos petites prières à Dieu afin qu'il lui plaise d'y remédier en répandant une grâce nouvelle sur votre monastère pour remplir le grand vide qui y est par la privation d'une si bonne mère, puisque lui seul, qui est infiniment plus aimable cjue les créatures, se peut mettre à leur place, et guérir par ce moyen la plaie qu'il a faite dans vos cœurs en vous ôtant celle-ci. Nous ne manquerons pas aussi, ma révérende mère, après avoir demandé à Dieu le repos de feu Madame, de le supplier de protéger votre maison, et que ce soit sa sainte protection, et non la faveur et l'ambition des hommes, qui vous donne une abbesse, et qu'elle soit selon son cœur.

Ce sont les sentimens que nous avons à votre égard, et que notre mère nous a commandé de vous témoigner, ce qu'elle auroit fait elle-même si la»grande foiblesse qui lui reste de sa maladie ne l'en avoit empêchée *. Elle vous salue très-humblement et toute la sainte communauté, et vous offre tout ce qui est en son pouvoir pour votre service. Et moi, je vous supplie très-humblement de me croire autant que je suis. Ma révérendtî mère.

Votre très-humble et très-obéissante servante en N. S., Sœur Agnès de Saint-Paul, Rs»- ind.

Je vous supplie très-huînblement que ma très-chère sœur Madeleine de Saint-Maur * trouve ici les assurances de la compassion que j'ai de sa douleur, et que je la visite en esprit plusieurs fois le jour pour essuyer ses larmes, s'il m'éloit possible, et pour les offrir à Dieu afin qu'elles lui soient agréables.

' Voyez Lettres (Z« la m''re Angéiiqne, tome 1. p. 591, lettre ccclxk. « La sœur Madeleine de Sainl-Maur de Cliiverny, sœur de madame d'Aumont.

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