S0 LETTRES DE LA MÈRE AGNÈS
de différences d'opinions, réussissent à une plus grande union, parce que le cœur est meilleur lorsqu'il est dilaté, ce qui fait agir sans tant de réserves que quand il est resserré, n'osant ni faire ni dire ce qu'on croit qu'on n'approuvera pas.
Il me semble que je n'ai pas encore tout dit sur ce sujet, mais la messe sonne. Je vous répondrai une autre fois sur les autres points de votre lettre, et à ma sœur Charlotte; faites-lui mes excuses en attendant.
Adieu, ma très-chère.
CXCIV.— A la sœur Marie-Charlotte de Sainte-Claire Arnauld d'Andilly, à Port-Royal-des-Champs.
Sur les privations que la maladie lui avait occasionnées, et sur la parabole de l'Enfant prodigue.
Gloire à Jésus au Saint-Sacrement!
Ce jour saint Barthélemi (24 août 16o3).
Ma très-chère sœur, J'avois intention de répondre à votre lettre incontinent après l'avoir reçue, mais il est arrivé que je n'ai eu aucun loisir de le faire, quoique votre maladie m'en donnât un nouveau sujet. Je crois que vous aurez été bien mortifiée d'être privée du chœur à nos deux grandes fêtes ', et j'espère que cela même aura été cause que vous les aurez célébrées avec une dévotion plus pure et plus spirituelle, celle qui frappe les sens étant bien souvent fort imparfaite. C'est ainsi que Dieu étrécit la voie quand il lui plaît, changeant la retraite d'une cellule en celle d'un lit; et au lieu que dans la première demeure on y pratique la vie des anges, dans la seconde on y exerce celle des bêles, mais il faut que ce soit de ces animaux dont parle David, qui demeurent dans l'héritage du Seigneur, et même qui sont toujours en sa présence et avec lui; et pour cela il n'y a qu'à dire à Dieu : Voire volonté soit faite en la terre comme au ciel, pour faire que l'infirmerie devienne un ciel, et qu'on y chante les louanges de Dieu avec plus d'harmonie que dans le chœur, parce que l'amour-propre n'y mêle point son désaccord.
* L'Assomption de la sainte Vierge et saint Bernard, 15 et 20 août.
CTCIV. — A LA ?(TIR MARIF.-rHARLOTTE DE SAINTE-CLAIRE. 281
Je ne sais iioiiit|iioi vous vousslm'ncz dans votre lellic des paroles de l'Enfant prodigue, puisque je ne vois point aucime marque de son dérèglement dans ce que vous m'écrivez. Il s'en alla en un pays bien éloigné , et vous ne Itougez de votre cellule; il perdit son père de vue, et vous lâchez de l'avoir toujours présent; il demeuroit avec les pourceaux, et vous ne conversez qu'avec nos sœurs, qui sont (juasi des anges. Il est vrai qu'il arrive quelquefois qu'en un moment on s'éloigne de Dieu, et qu'on nourrit quelque tentation ou quelque passion qui nous rendroit semblables à ce pauvre enfant égaré; c'est pourquoi il faut dire comme lui : Je me lèverai et m>»i irai à mon Père; et tout aussitôt représenter sa misère à Dieu, sachant (ju'il ne |>erd point sa qualité de père, quoicpie nous ne le traitions pas en enfans ; et après cela ne penser plus quà nous réjouir des faveurs qu'il nous fait, et rentrer de nouveau dans la qualité d'enfant (pii ne désire que de plaire à son Père, et non pas de mercenaire (|ui cherche son intérêt. Souvenez-vous, ma chère sœur, (jue nous n'avons que trois choses a faire : prier toujours, nous réjouir toujours, et rendre toujours grâces à Dieu. Ces trois choses n'en font qu'une, et chacune contient les deux autres. Cet Enfant prodigue connnença par la prière, et aussitôt vous voyez le banquet qui fut sans doute suivi d'un grand remercîment. Ainsi ce ne sont pas les péchés, et encore moins les iuqierlections et les foiblesses «jui nous rendent misérables, c'est seulement que nous ne retournons pas à notre Père autant de fois que nous nous détournons de lui. Je le supplie, ma tiès-chère sœur, de vous faire cette grâce, dont Jai le même besoin, qui me fait vous demander vos prières pour Tobtenir, et pour être toute à vous autant que je le dois et (jue je le désire.