CXCV. — A la sœur Angélique de Saint-Jean Arnauld d'Andilly
Sur le désir qu'elle avait lt''nioiL,Mié que la mère Agnès fît le voyage de Porl-Royal-des Champs. Elle l'engage à procurer à son âme ce qui lui conserve et lui augmente la vie.
Gloire à Jésus au Très-Saint-Sacrement!
(Avant septembre 1653.)
Ma très-chère sœur, J'avois prié au tour que ma sœur Martine portât la lettre "de ma sœur Hillerin et qu'elle la donnât en main propre, mais elle s'est contentée de la donner à M. d'Hillerin. Je crois qu'il en aura soin, et qu'elle sera reçue. Je vous remercie d'avoir fait mes excuses; j'ai encore ajouté une douzaine de lignes à votre lettre pour faire ma paix.
Je vous suis bien obligée, ma cbère sœur, du désir que vous avez que je fasse le voyage, mais je me trouve bumiliée de ce que vous doutez que je m'y porte, car je ne puis attribuer ce défaut d'inclination que j'aurois pour cela qu'à de mauvaises causes, ou parce que je serois attachée au lieu où je suis, ou que je m'y croirois nécessaire, ou que je n'aurois point de sentiment pour les personnes qui ont tant de bonté pour moi que de me désirer avec elles.
Si j'ai tous ces défauts, je les renonce, et je désire d'avoir une préparation de cœur pour recevoir le mouvement qu'on me donnera, que je me promets qui sera celui qu'on vous a promis. Ce que j'en aime le mieux, c'est que M. Singlin a projeté cela de son propre mouvement.
Je voudrois bien savoir si vous l'avez vu en particuher et comme il faut depuis que vous êtes retournée. Je vous supplie, ma chère sœur, n'ayez point de retenue ni de timidité pour vous procurer ce bien et ce secours qui vous est si nécessaire. Il faut avoir pitié de son âme en lui procurant ce qui lui conserve la vie et qui lui augmente, et ne pas écouter son amour propre qui ne veut faire peine à personne, au lieu que c'est humilité de vouloir être redevable. Ce que vous n'obtiendrez pas après l'avoir demandé, le défaut vous en sera utile ; mais
CXr.VI. — A INE RELIGIEUSE DE PORT-ROYAL. 283
en ne demandant pas, vous serez coupable de la privation (jue vous en souHrircz. Je dis cela en l'air, crai^Miant (jue vous ne soyez encore dans la tuiblesse où je vous ai vue pour cela et pour la prière, sans laquelle nous ne res|)irons point l'air de la grâce, pour nous préserver de l'air corrom|iu de noli-e [iropre esprit, qui entre en la place de l'Esprit de Dieu qu'on attire par l'oraison. Nous sommes la maison de Dieu, et cette maison doit être ime maison d'oraison, el d'une oi-aison actuelle en certaines heures, et d'une oraison habituelle qui soit continuelle; et au lieu de cela je puis dire de moi-même que je suis souvent dans la distraction actuelle et toujours dans l'habituelle. Pliez Dieu (juil m'en délivre, ma clière sœur, et je lui demanderai la même grâce pour vous, (juoique vous n'en aytz pas tant de besoin que moi.
Ma sœur M. Ang. de Sainte-Aune fait un peu mieux que de coutume pour ce qui la concerne, car pour le reste il n'y a point sujet de s'en plaindre : elle vous prie de prier Dieu (ju'il lui fasse la grâce de léparer le temps perdu de son noviciat. Je n'ai plus de temps que pour vous dire, ma chère sœur, que je suis toute à vous.