CXCIX. — A LA MÈRE MARIE-ANGÉLiyiE AR!SAILD HHM
nous avertirpnt : je crois que ce furent nos bons anges qui les inspirèrent, car sans cet avis on y alloit tout droit, et il n'eût [)as été possible que lescbevaux eussent pu tirer le carrosse. On l)ril un peu plus liant a main uauclie, comme ils avoient dit, mais il fallut i)resque porter le carrosse, et j'eus une grande frayeur pour le cocher et les chevaux; mais cela ne dura que la longueur d'un Pater, (luoiquil y eût bien un quart d'heure de retardement à descendre et à remonter. J'eusse bien voulu aller un peu de temps à pied tant j'élois drue, et le tempsétoit si doux et si beau que merveille, quoiqu'il y eût bien du vent depuis, mais je ne laissois pas de demeurer la tête levée et mon voile de même, trouvant (|ue cet éventail me faisoit du bien; et en cllct je ne toussai poiutdu tout, sinon deux ou trois fois que je fls seulement un ou.
Nous sommes entrées par l'église, (jui m'a paru comme la sagesse de Salomon (|ui surpasse la renommée; et la comparaison est encore au-dessous, puisqu'il y est en elle plus grand (jue Salomon. En vérité on j>eut dire de cette église conmio du temple, (jiie la gloire du seeoml surpassoit celle du [)remier; car la première fondation l'avoit rendue moins claire, moins agréable et moins habitable (jii'elle n'est à présent, et le chœur tout de même. Je n'eus aucun besoin de me couclier, et je crus (jue je m'incommoderois de le faire, c'est pounpioi j'attendis uion heure ordinaire ; j'ai fort bien dormi jusipies a une heure et demie; après quoi j'ai été mes trois heures eu veille ; je me suis reudui mie jusques à ciuq heures et demie. Je récompenserai demain qui sera ma boiuie nuit. La petite de Lesigne a eu une grande joie de la procession, elb; l'a fait durer près de deu\ heures. Nitus dîmes bonsoir aux Messieurs frères et neveux ipii descendirent ex|très, dont je fus bien fâchée. C'est toutes nos nouvelles. Je prie Dieu que vous \ous portiez bien, ma très-chère mère, c'est la seule iiKpiiélude <|u'on a ici.
L'on dit hier au tour de chez vous' (jue madame Houelle mandoit à sa fille que sa nieee seroit professe dimanche prochain, et si elle ne liû vouloit rien mander. Je répondis
' De Porl-Ruyal de Paris.
â90 LETTRES DE LA MÈKE AGNÈS.
(m'étant trouvée au tour) qu'elle éciiroit, et je me chargeai de lui dire ; mais je ne l'ai point vue depuis. Je vous supplie de lui faire dire.
CC— A Madame d'Aumont.
Elle lui donne des nouvelles de son arrivée à Port-Royal-des-Champs, et comment elle y fui reçue.
Gloire à Jésus au Très-Saint-Sacrement!
Mercredi malin (24 septembre 1653).
Ma très-chère sœur, Nous sommes arrivées fort heureusement et sans avoir eu aucune incommodilé parle chemin, qui n'a duré que trois heures et demie. Nous sommes descendues devant l'église qui nous a remplies d'admiration de son changement, qui la rend si majestueuse et si dévole que rien plus. Je vous ai trouvée au pied de lautel, parce que c'est à peu près l'heure que vous avez accoutumé d'y être, n'étant pas encore six heures. J'ai cru, ma très-chère sœur, que vous m'y aurez portée avec vous pour faire uue petite offrande à Dieu de mon corps et de mou âme, comme des deux deniers de la veuve de l'Évangile, à qui Notre-Seigneur vous fait ressembler en vous donnant de l'affection pour ces deux petites pièces, où vous regardez l'image de Dieu, et c'est pour cela seul que vous en faites cas et que vous avez donné quelque chose à Dieu en lui offrant notre séparation, quoique pour peu de jours. Je vous remercie très-humblement, ma très-chère sœur,- de m'avoir fait servir à un usage si saint; car sans l'honneur que vous me faites de me donner une si grande place dans votre cœur, vous m'auriez laissé venir, comme vous ferez ma sœur Jeanne de Saint-André, quand on l'enverra; et vous auriez été aussi peu émue que ma sœur iMarie- Dorothéede l'Incarnation' le fut d'apprendre que nous étions arrivées, car ne pouvant le croire, elle répondit : Oui, la mère Agnès? c'est ma sœur Anne de Saint- Augustin. Mais cette incrédulité lui dura peu, parce que voyant les honneurs qu'on faisoit à ma petitesse, et que l'on me montroit si exactement
' Le Conte, qui Taisait à rort-Royal-dos-Cliam[)s la fonction de i)rieure.
Ci.l. — A M Al) ami: DAIMCINT. "291
tout te <|ui est au dehors, savoir la sacristie, la nouvelle chapelle' et le resle, elle commença à croire qu'il étoit vrai que cY'loit mon inditrne personne, qu'elle reçut le plus dignement {juelle put et par-dessus mon mérite et mon grade* en me rendant des respects abbatiaux, car elle se mit à genoux pour recevoir la paix, et les autres faisoient de même, quoiquu moi n'appartienne pas. Je visitai le cliu'ur et fis la procession à Penlour du chœur, où je vis des créatures qui avoient la tète où je leur avois vu autrefois les pieds, dont je me réjouis, parce que leur abaissement est notre exaltation. L'on nous conduisit ensuite dans Saint-Bernard par une nouvelle galerie, par où l'on voit encore le ciel aussi bien que la terre, sans qu'il soit besoin d'ouvrir les fenêtres, parce qu'il n'y en a point; mais cela ne me lait point de peur, car tous les vents seroient rangés en bataille, je ne les craindrois point avec mon grand voile. Le bruit s'étant ré|»andu (jue la mère.\gnès étoit à Saint-Bernard, ma sœur Marguerite dertrude ' se mit à genoux sur son lit pour essayer si elle ne pourroit point venir jusqu'à nous. Je courus à elle, n'étant point du tout lasse. Je la trouvai sans fièvre, ijue l'accès n'étoit venu ce jour-là, mais mal tout ce qui se |)eut, le visage bouffi et pâle conune un linge, la voix tremblante quoique son CŒ'ur fût fort épanoui.
J'en «lemeure l.i, ma très-chère sanu", parce (jue le pourvoyeur veut |)artir de bonne heure. Je ne vous dis point ce (pie je vous suis, vous le viendrez apprendre vous-même s'il vous plaît de le savoir.