LETTRE LXXXIX
A UNE DAME DE SES AMIES
Elle lui conseille de s’affectionner à l'oraison du cœur plus qu'à celle de l'esprit. — De quelle manière elle doit faire ses actions, rendre hommage à Jésus- Carisr, et offrir au Père Eternel des sacrifices mystiques.
Voici un mot qui n'est que pour vous, puisque vous le désirez de moi. Parlons donc, ma très-chère fille, de notre très-aimable JEÉsus, et des moyens de nous unir inséparablement à Celui à qui vous voulez être
(1) Le révérend Père Martin, jésuite, a publié en 1872 la Vie de ce saint missionnaire.
sans réserve; car je sais que vous lui avez voué votre cœur et vos affections. Arrière donc tout autre amour que celui du très-aimable JÉsus.
Je suis très-aise que vous vous adonniez à l'oraison mentale, mais plus cordiale qu'autrement; car je pense que c'est là la disposition de votre âme, et celle que Dieu demande de vous. Je veux dire que vous n'employiez pas de si longs espaces de temps à discourir et à méditer, mais qu'y ayant employé un espace raisonnable, vous entriez en votre cœur, et que vous parliez amoureusement à notre bon Jésus sur les choses que vous avez considérées, ou sur celles qu'il vous fera affectionner pour lors. Je vous dis ceci, afin que vous vous accoutumiez à parler à Dieu et à imiter les anges et les saints, qui, transportés des beautés de cette divine Majesté et de ses infinis bienfaits, lui chantent un cantique qui n’a point de fin. Or, vous les imiterez en parlant et chantant en votre cœur. Je vous avoue, ma chère fille, que j'ai trouvé un grand trésor en faisant comme je vous dis. Car au commencement que Dieu me fit l'honneur de m'appeler et de me toucher le cœur de son amour, je lui parlais sans cesse; et c'est ce qui me fit vous conseiller, l'an passé, de vous accoutumer à faire des oraisons jaculatoires; et je vous le dis encore, il faut que cette pratique soit la vie de votre âme, et que vous fassiez ici-bas ce que par la miséricorde de Dieu vous ferez dans l'éternité si vous êtes fidèle.
Afin de vous rendre digne de cette pratique, il faut |
que vous ayez une grande pureté de cœur, laquelle consiste à ne vous point arrêter à aucune pensée oisive, à n'avoir point de convoitise des choses de la terre, à mortifier vos passions, à étouffer les seniiments
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de l'amour-propre, comme sont le point d'honneur, les petites vanités, les jactances, et autres semblables défauts qui sont les ennemis de la vraie pureté et de la demeure de Dieu. Cela ne vous empcchera pas de penser aux petites affaires de votre maiscu; mais il les faut faire sans empressement. Représentez-vous que JESUS vous voit, et qu'il faisait les actions de sa vie terrestré d'une bien autre façon que vous faites les vôtres. Cependant il veut que vous l'imitiez. Dites-lui donc amoureusement : Mon cher JÉsus, je fais cela pour votre amour, Ô que je suis éloignée de votre pureté! Vous êtes ma vie exemplaire (l'exemple de ma vie), et cependant je ne vous imite pas en la pureté ni en la perfection que vous voulez de moi. Je m'en accuse, mon cher Jésus. D'autres fois dites-lui : Mon bon JEÉsus, par la sainteté de vos actions, sanctifiez les miennes : je veux absolument qu'elles dépendent de vous et qu'elles soient pour vous, Ô mon JÉSUs.
Accoutumez-vous aussi à aimer la beauté du Fils de Dieu, et à lui faire un hommage perpétuel : car puisque vous lui avez voué votre cœur, il faut qu'il ait été touché de sa beauté divine. Dites-lui donc souvent ce verset du psaume Eructavit : SPECIOSUS FORMA PRÆ FILIIS HOMINUM (le plus beau des enfants des hommes), etc. Je vous exhorte d'avoir un psautier français et latin; vous y trouverez des repas spirituels qui rassasieront votre âme, mais d'une satiété sans dégoût et qui rend continuellement les âmes pleines de bons sentiments de Dieu. l
Il faut aussi que vous aimiez les sacrifices. Mais sur quel autel les immolerez-vous? Prenez avec un trèsgrand respect le cœur du Fils de Dieu, et après que vous l'aurez présenté à son Père, offrez sur ce divin
et très-sacré Cœur, comme sur un autel, toutes vos victimes, qui sont vos intentions, vos affections, vos désirs, vos actions, vos amis : offrez-y-moi avec tout le reste, ma chère fille, car je vous yÿ offre aussi chaque jour. En voilà assez pour cette année; je voudrais vous pouvoir loger dans le cœur de Dieu. Vous y logerez par l'humilité, car il est ie Père des petits et des humbles, et il porte ses enfants dans son cœur.
A UNE DAME DE SES AMIES
Elle lui conseille de se rendre souple et obéissante à l'esprit de Dieu dans l'oraison, moyennant l'approbation de son directeur. — La pratique des vertus solides, limitation de Notre-Seigneur, et l'usage de la présence de Dieu sont des marques d’une bonne oraison.
Les tendresses et les affections que je ressens pour vous sont si grandes, que jé ne les puis exprimer. J'ai rendu un million de louanges à notre adorable Seigneur de tant de grâces et de faveurs qu'il verse dans votre âme. N'avouerez-vous pas maintenant que les approches d’un si bon Dieu sont des mets très-délicieux, qui remplissent et contentent le cœur? Car j'ai vu, par vos lettres et par vos écrits, votre manière de traiter avec sa divine Majesté, et combien elle vous aime de souffrir (puisqu'elle souffre), que vous agissiez avec elle avec tant de familiarité. Je vous dirai donc mes pensées sur ce sujet, puisque vous le désirez, sans prétendre néan-
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moins que vous y ayez aucune déférence, au préjudice de ce que vous devez à votre directeur, dont j'honore singulièrement la vertu et la capacité, et à la conduite duquel je voudrais me soumettre moi-même.
Je suis très-satisfaite de cette façon d'oraison, et je vous conseille d'en continuer la pratique tandis que Notre-Seigneur vous conduira par ce chemin, quand même se serait toute votre vie. D'autant que les âmes qui se donnent tout de bon à Dieu par la vie intérieure, lui doivent rendre une entière et parfaite obéissance dans un esprit de foi, c'est-à-dire sans avoir de l’attache aux goûts et aux sentiments, ni à ceux que leur raison pourrait faire estimer les meilleurs. Elles se doivent laisser conduire par un abandon total d'ellesmêmes à ce souverain esprit, qui seul fait les saints selon sa très-adorable volonté. Je ne veux pas dire qu'il vous faille attendre qu'il vous enseigne par luimême ce que vous aurez à faire; mais que sur le récit fidèle que vous ferez à votre Directeur de l'attrait de cet esprit saint, vous fassiez tout ce qu'il vous dira, soit pour l'oraison, soit pour la pratique de la vertu : car vous devez l'écouter et lui obéir, comme si Dieu, dont il vous tient la place, vous parlait immédiatement.
J'ai remarqué dans vos méditations que Dieu vous donne des mouvements, pour la pratique des vertus, conformes aux sujets que vous méditez, qui sont les vertus de l'Evangile qui tendent à l'imitation de notre très-adorable Seigneur. C'est ce qui me fait dire que votre oraison est bonne, puisqu'elle vous donne une pente à une vie sainte et parfaite. Elle est, dis-je, bonne en tant qu'oraison spéculative et affective; mais elle ne sera qu'une dévotion en l'air et dans l'imagination, si elle ne se termine à l'actuelle pratique des vertus
que vous avez vues et goûtées dans votre oraison. Sachez donc, ma très-aimée fille, que vous avez une grande tâche à faire, et par conséquent que vous n'avez ni temps ni moment à perdre, puisqu'il est question d'imiter JESUS, et JESUS crucifié.
Je suppose que vous vous exercez à la pratique de la présence de Dieu hors le temps de vos oraisons: c'est de quoi vous ne me parlez point. Si donc vous vous y exercez, je crois que ce n'est qu'une suite de vos oraisons; car cela se suit d'ordinaire. Or, s'il est ainsi, il vous est aisé de diriger vos actions et vos pratiques conformément aux bons sentiments et aux saintes résolutions de votre oraison, et ce sera là une vraie dévotion.
Votre Père spirituel a sagement fait de régler vos oraisons vocales : la trop grande quantité étouffe l'esprit de la dévotion; mais aussi de n'en point dire, ou d'en dire fort peu, cela le ralentit. J'estime que vous en avez suffisamment pour vous soutenir. Vous avez ensuite les lectures saintes, les prédications, les entretiens particuliers avec les personnes dévotes; tout cela est saint et entretient dans le cœur l’ardeur de la dévotion.
Soyez-donc courageuse, et ne vous laissez point abattre aux difficultés qui pourront se présenter. La couronne ne se donne pas à ceux qui commencent, mais à ceux qui persévèrent. Vous êtes encore dans l'enfance, ou dans l'adolescence de la vie spirituelle, en laquelle Dieu vous nourrit de consolations et de goûts sensibles. Le temps de probation viendra, je veux dire le temps de combat, auquel il vous faudra donner des preuves de votre fidélité à Celui qui vous fait tant de miséricordes. Soyez donc fidèle, ma chère fille, et
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affermissez-vous par la confiance en Celui qui ne vous abandonnera jamais, si vous ne l’abandonnez la première. J'attends autre chose de votre bon cœur, osant me promettre que l'année prochaine je verrai l'effet de mon espérance, qui attend que vous aurez fait une grande course dans les voies de Dieu. Cependant je suis toute à vous en Celui qui est tout nôtre. N'est-ce pas une chose bien aimable, que nous vivions et soyons en Celui pour lequel nous nous aimons®? Continuons ce saint commerce et regardons-nous en Lui.