LETTRE LXXXVIII
A UNE RELIGIEUSE URSULINE DE TOURS
(La Mère Ursule.)
Elle lui témoigne sa joie de ce que plusieurs personnes, tant religieuses que séculières, s'intéressent pour la conversion des âmes du Canada. — Zèle de la Mère Marie de Saint-Joseph pour la perfection. — Le sien pour le salut des âmes.
Ma révérende et très-chère Mère,
Vous avez appris par ma première lettre, de quel air nous vivons dans notre petit séminaire de Québec. Je vous en ai écrit amplement, c'est pourquoi je n'userai point de redites. J'ai écrit les noms des nations pour lesquelles vous voulez consacrer vos vœux, vos prières et vos bonnes œuvres. Vous êtes ravissante en ce point, et méritez sans doute d'être la médiatrice de l'amplifcation de la gloire du Fils de Dieu. Procurez-la donc en ce point plus que jamais, mon intime Mère; notre Jésus ne le mérite-t-il pas? Je me donne l'honneur d'écrire à M. le Théologal, qui est animé d’un semblable ièle, et je le prie de chérir l'Eglise de ce divin Sauveur. Je suis consolée à un point que je ne vous puis dire, de voir que tant de saintes âmes s'unissent pour un
sujet ei glorieux et si légitime. Pour vous, ma chère Mère, puisque vous êtes Ursuline, vous ferez une chose qui est attachée à votre vocation. Il y a aussi une bonne Mère Carmélite qui a assemblé un grand nombre de personnes pour le même dessein que vous entreprenez, J'espère que nous verrons un jour dans le Ciel une grande troupe d'âmes gagnées à Dieu par vos prières, et qui le béniront éternellement. Faisons donc à qui mieux mieux, ma très-chère Mère; je crois que vous me devancez déjà beaucoup; je n’en ai point de jalousie : il n'importe, pourvu que Dieu soit glorifié.
La Mère Marie de Saint-Joseph est plus infirme que jamais. Si Dieu ne fait un miracle en sa personne, elle ne peut vivre longtemps; et il lui faut garder l'infirmerie qu'elle abhorre comme une chose affreuse et comme un lieu contraire à la mortification de l'état religieux. En quelque état qu'elle soit, je lui rendrai tous les services possibles. Si elle meurt, nous ferons
une perte irréparable pour la bonté du sujet; mais elle |
est si humble qu'elle se croit la plus inutile et la plus misérable du monde. Mon sentiment est que c'est un
fruit mûr, et que Dieu la dispose à la mort, car elle #
fait des progrès en la perfection qui ne sont pas ordi-
naires. La volonté de Dieu soit éternellement faite sur 1
elle et sur moi.
Je ne sais pourquoi vous avez eu tant de frayeur des À
Iroquois à notre occasion. S'ils venaient jusqu'à nous, il faudrait que tout le pays fût perdu; mais il se fait merveilleusement, et se met en état de se défendre. Que serait-ce si nous n'avions une entière confiance en notre Jésus? Nous aurions toujours le cœur abattu. Nous avons au ciel notre saint martyr (le révéreni Père Jogues) qui prie pour nous, et nous en ressentons
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les effets par tant de périls surmontés, et par tant de conversions que nous voyons depuis son martyre. Pour moi, je vous le dis franchement, je n'ai peur de rien, et quoique je sois la plus misérable du monde, je suis prête, et me sens dans la disposition d'aller aux extrémités de la terre, quelque barbares qu'elles soient, si l'on m'y veut envoyer, mais je ne suis pas digne de si grandes choses. Je vous écris la nuit, enfermée dans notre chambre comme dans un coffre, à cause du froid, qui néanmoins ne me peut nuire à votre égard, mon cœur ayant toujours de l’ardeur pour le vôtre, dans lequel je sais que JÉsus habite : soyez-moi donc aussi toujours ce que vous m'êtes en celui de ce divin Sauveur.
De Québec, le 18 octobre 1648
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