‹ Lettres de la révérende mère Marie de l'Incarnation (née Marie Guyard) [microforme]Chapitre 104 sur 127 · LA | Î · texte numérisé non relu

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et sans se donner le loisir de quitter son aube, il court de cabane en cabane et cherche les malades, les vieillards, les enfants, et ceux qui n'avaient pas encore reçu le baptême; il les dispose à ce sacrement avec un zèle apostolique, et les ayant tous assemblés dans l’église, il les baptisa par aspersion. Lorsqu'il vit approcher l'ennemi, il dit à son troupeau: Sauvez-vous, mes frères, et laissez-moi seul dans la mêlée. Alors ce saint homme, avec un port tout plein de majesté, aborda l'ennemi, qui en fut tout effrayé : il leur parla de Dieu, leur prêcha hautement la foi, et leur reprocha leur trahison. Mais enfin ces barbares perdirent pev à peu le sentiment de frayeur qu'ils avaient conçu à son abord. Ils le couvrirent de flèches, et voyant qu'il ne tombait point, une troupe de fusiliers fit sur lui une décharge dont il tomba mort sur la place. Ils portèrent son corps dans son église, à laquelle ils mirent le feu; et ainsi comme une victime de bonne odeur, il fut consumé au pied de l'autel avec l'autel même. Ils mirent tout à feu et à sang, sans épargner ni enfants, ni femmes, ni qui que ce fût. Ceux qui purent se sauver en d'autres nations échappèrent à leur cruauté, sans cela tout eût été détruit. Ce saint martyr apparut peu de temps après sa mort à un Père de la Compagnie et de la mission. Celui-ci l'ayant reconnu, lui dit: Ah! mon cher Père, comment Dieu a-t-il permis que votre corps ait été si indignement traité après votre mort, que nous n'ayons pu recueillir vos cendres ? Le saint martyr lui répondit : Mon très-cher Père, Dieu est grand et admirable; il a regardé mon.opprobre, et a récompensé en grand Dieu les travaux de son serviteur; il ma donré après ma mort un grand nombre d'âmes du purgatoire, pour les emmener avec moi, et accompa-

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résolutions qu'on y devait prendre pour la gloire

de Dieu.

Le martyre des révérends Pères Jean de Brébeuf et Gabriel Lallemant arriva la veille de Saint-Joseph de cette année 1649, lorsqu'ils étaient ensemble en mission. Ce premier avait blanchi dans les missions Apostoliques, et à la conquête des âmes des sauvages, dont il a eu la consolation de voir jusques à sept ou huit mille de baptisés. Le second était neveu du révérend Père supérieur des missions, qui a devancé celui-ci. C'était l'homme le plus faible et le plus délicat qu'on eût pu voir: cependant Dieu, par un miracle de sa grâce, a voulu faire voir en sa personne c2 que peut un instrument, pour chétif qu'il soit, quand il le choisit pour sa gloire et pour son service. Il fut quinze heures entières en des tourments horribles. Le révérend Père de Brébeuf n'y fut que trois. Mais remarquez que depuis qu'il était en ces contrées, où il a prêché l'Evangile depuis l’an 1628, excepté un espace de temps qu'il fut en France, les Anglais s'étant rendus les maîtres du pays, sa vie avait été un martyre continuel. Or voici comment le martyre de ces saints Pères arriva.

La bourgade où ils étaient ayant été prise par les Iroquois, ils ne voulurent point se sauver, ni abandonner leur troupeau, ce qu'ils eussent pu faire aussi facilement que plusieurs, tant chrétiens que païens, qui les priaient de les suivre. Etant donc restés pour disposer ces victimes au sacrifice, ils commencèrent à baptiser ceux qui ne l'étaient pas, et à confesser ceux qui l'étaient. L'on vit en cette rencontre un miracle de là toute-puissante main de Dieu, car plusieurs qui ne

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pouvaient entendre parler du baptême, par l'attachement qu'ils avaient à leurs superstitions, étaient les plus empressés à le demander ou à le recevoir. Nos bons Pères continuèrent ces saints exercices jusqu'à ce que ces barbares, comme des loups enragés, se jetèrent sur eux; et, après les avoir mis à nu, les chargèrent de coups de bâton d'une manière très-cruelle, étant poussés à cela par quelques Hurons renégats, en détestation de la foi. On les mena au lieu de leur supplice, où ils ne furent pas plus tôt arrivés qu'ils se prosternèrent à terre, la baisant avec une dévotion sensible, et rendant grâces à Notre-Seigneur de l'honneur qu'il leur faisait de les rendre dignes de souffrir pour son amour. On les attache à des pieux, afin de les faire souffrir plus à l'aise. Alors chacun eut le pouvoir de faire le pis qu'il pourrait. On commença par le plus ancien, à qui les renégats portaient une haine mortelle. Les uns leur coupent les pieds et les mains, les autres enlèvent les chairs des bras, des jambes, des cuisses qu'ils font bouillir en partie, et en partie rôtir pour la manger en leur présence. Eux encore vivants, ils buvaient leur sang. Après cette brutale cruauté, ils enfonçaient des tisons ardents dans leurs plaies. Ils firent rougir les fers de leurs haches, et en firent des colliers qu'ils leur pendirent au cou et sous les aisselles. Ensuite, en dérision de notre sainte Foi, ces barbares leur versèrent de l’eau brillante sur la tête, leur disant : Nous vous obligeons beaucoup, nous vous faisons un grand plaisir, nous vous baptisons, et serons cause que vous serez bienheureux dans le ciel, car c'est ce que vous enseignez. Après ces blasphèmes, et mille semblables brocards, ils leur enlèvent la chevelure, qui est un genre de

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supplice assez commun parmi les sauvages, et qu'ils font souffrir à leurs captifs.

Jusqu'ici les tourments ont été communs à ces deux saints; mais, de plus, on déchargea un coup de hache sur la tête du Père Lallemant, qui lui ouvrit le crâne, en sorte qu'on lui voyait la substance du cerveau. Cependant il avait les yeux élevés au ciel, souffrant tous ces outrages sans faire aucune plainte et sans dire mot. Il n'en était pas de même du révérend Père de Brébeuf, il prêéchait continuellement les grandeurs de Dieu, ce qui faisait tant de dépit à ses bourreaux qu'ils lui enlevèrent de rage toute la bouche, et lui percèrent la langue. Le révérend Père Lallemant fut quinze heures en ces supplices, et le révérend Père de Brébeuf n'y fut que trois; et ainsi il devança son compagnon dans la gloire, comme il l'avait devancé dans les travaux de la mission. Voilà comment se termina le martyre de nos saints Pères, dont j'ai bien voulu vous faire le récit en abrégé, en attendant que vous le voyiez plus au long dans la Relation, où vous verrez encore les grandes calamités de cette Eglise, et les grands risques que courent les ouvriers de l'Evangile.

Ceux des Hurons ont été contraints de quitter leur maison de Sainte-Marie, et de se réfugier dans une île avec le reste des chrétiens, dans le dessein d'y bâtir un fort. Je vous demande le suffrage de vos prières pour le soutien du christianisme dans ces nouvelles terres. Faites-y mention de moi en particulier, je vous en prie, et excusez-moi, s'il vous plaît, si je ne vous écris pas à toutes en particulier; j'en ai le désir, mais les grandes affaires dont je suis chargée et le peu de temps que j'ai m'en ôtent le pouvoir. Soyez jnéanmoins persuadées que je suis pour le temps et pour

l'éternité à chacune en particulier, aussi bien qu'à toutes en général, votre, etc.’

De Québec, 1649.

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