‹ Lettres de la révérende mère Marie de l'Incarnation (née Marie Guyard) [microforme]Chapitre 113 sur 127 · LETTRE CIV · texte numérisé non relu

LETTRE CIV

AU MÊME

fils Dispositions de son intérieur pendant l'embrasement de son monastère. — : Rapports faits contre elle et contre ses religieuses. — Elle est remise en charge ens pour la troisième fois.

tire non Mon très-cher fils, :

dise L'amour et la vie de JESUS soient notre vie et notre cul amour pour l'éternité.

iez- CSN BE TE 1 Vous m'obligez infiniment des bons avis que vous me an donnez et des souhaits que vous faites pour moi. Vous lies avez vu par mes autres lettres que je n'ai pas été assez | . . .

sw heureuse que de mourir par le feu des Iroquois, mais ha qu’il s'en est peu fallu que mes sœurs et moi n'ayons été elle consumées par celui de la Providence. Je n'ai pas voulu

vous dire ouvertement ce qui se passa en mon intérieur dans les moments de cette affliction,; je l'ai réservé à celle-ci. 11 faut donc que vous sachiez qu'après qu'humainement j'eus fait tout ce qui se pouvait faire pour obvier à la perte totale de notre monastère, soit pour appeler du secours, soit pour travailler avec les autres, je retournai en notre chambre pour sauver ce qui était de plus important aux affaires de notre Communauté. voyant qu'il n'y avait point de remède au reste. Dans toutes les courses que je fis, j'avais une aussi grande liberté d'esprit et une vue aussi présente à tout ce que

je faisais que s'il ne nous fût rien arrivé. Il me semblait que j'avais une voix en moi-même qui me disait ce que je devais jeter par notre fenêtre, et ce que je devais laisser périr par le feu. Je vis en un moment le néant de toutes les choses de la terre, et Dieu me donna une grâce de dénûment si grande, que je n'en puis exprimer l'effet, ni de parole ni par écrit. Je voulus jeter notre crucifix qui était sur notre table, mais je me sentis retenue comme si l'on m'eût suggéré que cela était contre le respect, et qu'il importait peu qu'il fût brûlé. Il en fut de même de tout le reste, car je laissai mes papiers et tout ce qui servait à mon usage particulier. Ces papiers étaient ceux que vous m'aviez demandés, et que j'avais écrits depuis peu par obéissance. Sans cet accident, mon dessein était de vous les envoyer, parce que je m'étais engagée de vous donner cette satisfaction, mais à condition que vous les eussiez fait brûler après en avoir fait la lecture. La pensée me vint de les jeter par la fenêtre, mais la crainte que j'eus qu'ils ne tombassent entre les mains de quelqu'un me les fit abandonner volontairement au feu. Et en effet cela se fit par une providence particulière de Dieu, parce que le peu que j'avais jeté fut réserré (ramassé) par une honnête demoi-

selle qui a des enfants qui ne se fussent pas oubliés d'y

jeter la vue.’ Après toutes ces réflexions, je mis encore la main dessus comme par hasard, et je me sentis portée intérieurement à les laisser. Je les laissai donc pour obéir à l'esprit de Dieu qui me conduisait, car je

(1) On pourrait être surpris de voir appeler demoiselle une mère de famille, ILest bon de savoir qu'à cette époque on ne donnait la qualification de dame qu'aux personnes d'une haute position et titrées, comme les duchesses et les marquises. Une femme mariée de la simple noblesse, et à plus forte raison de la bourgeoisie, était qualifiée de demoiselle,

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vous assure que je ne voudrais pas pour quoi que ce fût qu'on les eût vus : car c'était toute la conduite de Dieu sur moi depuis que je me connais. J'avais différé plus de cinq ans à rendre cette obéissance. J'y avais tant de répugnance qu'il m'a fallu réitérer (qu'on m'ait réitéré) par trois fois le commandement. J'y obéis enfin, mais à présent c'en est fait, mon très-cher fils, il n'y faut plus penser.

Lorsque je fus me ranger avec mes sœurs, que je trouvai sur la neige, ma paix intérieure et les agréments (soumission amoureuse) aux desseins de Dieu sur nous firent de grandes opérations dans mon cœur. C'était un concours de plaisirs correspondants au bon plaisir de Dieu, dans un excès que je ne puis exprimer. Je voyais que tous les tracas et les suites de cet accident allaient tomber sur mes épaules, et qu'il me fallait disposer au travail plus que jamais. Tout moi-même était dans l'agrément de tous les travaux qui me pourraient arriver, et Dieu me donna une si forte vocation pour cela, que les peines qui se sont rencontrées depuis dans les occasions continuelles m'ont été douces et légères. Il me semblait voler lorsque le travail était le plus pénible, par le concours de la grâce qui me possédait, J'ai été mise dans la charge de supérieure le 12 de juin dernier, ce qui a encore augmenté mes soins. Voilà le gros de mes dispositions intérieures. Si le temps me le permettait, je vous en parlerais plus en détail et répondrais de point-en point à votre lettre, mais les vaisseaux vont partir quasi au même temps qu'ils sont arrivés.

Notre incendie ne m'a pas été plus pénible à supporter, que je viens de vous le dire. Mais il faut que je vous avoue qu'on m'a mandé de France des choses qui m'ont

déplu. Dieu n'a point été offensé dans l'embrasement de notre monastère, mais plutôt ses volontés ont été accomplies et agréées, comme je crois, de notre part: mais il est à craindre qu'il ne l'ait été dans les nouvelles qu'on m'a écrites, puisqu'elles sont contre la vérité, et qu'elles ont pu donner quelque atteinte à la charité. L'on a été dire à nos Mères de Tours que lorsque nous passâmes par Dieppe pour venir en Canada, nous fimes un nouveau contract avec les Mères de la Congrégation de Paris où il y avait des clauses préjudiciables à notre Congrégation de Tours. Ce bruit s'est répandu dans toute la Communauté, en sorte que toutes celles qui m'ont écrit ne se sont pas oubliées de m'en parler, et quelques-unes avec ressentiment. Elles m'écrivent même les termes de ce prétendu contrat et disent que c'est moi qui me suis laissé tromper et qu'on a abusé de ma facilité. Je me doute bien qui est la personne qui leur a fait ce rapport, qui n’a ni vérité ni fondement : car ni madame notre fondatrice ni moi n'en avons jamais eu seulement la pensée, et nous n'avons jamais - fait en France d'autre traité que celui que nos Mères ont vu et approuvé. Cependant vous ne sauriez croire le mauvais effet que cela a causé dans l'esprit de quelques-unes. Je viens de vous dire qu'elles ont consenti au traité et à toutes ses clauses, quoiqu'il y en eût une qui me déplût extrêmement : mais comme l'on ne fait pas tout ce que l'on veut de l'esprit des fondateurs, j'y donnai les mains comme les autres, et vis bien qu'il fallait attendre l'occasion pour y apporter remède. Car le vouloir faire hors de temps, outre qu'il y eût eu de la violence, nous eussions tout gâté. Cela ne se put faire que l'an passé, que madame notre fondatrice ayant vu à l'œil par la défaite des Hurons, que son dessein se

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pouvait anéantir si elle ne faisait un nouveau contrat, trouva bon que l'on en fit un, par lequel il nous fut permis, en cas que les affaires de Canada fussent entièrement désespérées, d'employer sa fondation à nous faire une maison en France; ou pour mieux dire, que le fonds qu'elle nous a donné nous suivrait en quelque endroit que nous nous établissions de la nouvelle ou de l'ancienne France. Enfin cela s'est fait avec autant de solidité qu'il se peut. Le révérend Père Lallemant, passant par Tours, a assuré nos Mères de tout cela, et cependant l'impression qu'elles ont prise de ce faux rapport est si forte qu'elles n'en peuvent revenir. Au reste, cela n'empêche pas qu'elles ne conservent pour nous des cœurs tout pleins de charité, et qu'elles ne nous conjurent de la manière la plus forte de repasser en France et de retourner en notre maison, nous assurant que nous y serons toutes reçues à bras ouverts.

La peur qu'elles ont pour nos personnes n'est pas croyable, elles nous prient de ne pas attendre l'extrémité et de prévenir le dernier péril.

Ce qui m'a le plus déplu dans ces rapports, est qu'on y offense les révérends Pères de la Compagnie, qu'on dit y avoir recherché leurs intérêts, ce qui est, sauf respect, une très-grande fausseté.' Vous avez vu par mon autre lettre les grandes assistances qu'ils nous font : tous ceux qui sont dans la nécessité en reçoivent de mêmes. Petits et grands, et tous généralement ont recours à eux dans les accidents de misère qui leur arrivent. On a rapporté au révérend Père Lallemant les sentiments de nos Mères, lorsqu'il a passé par

(1) On disait que les révérends Pères Jésuites avaient fait en sorte que la fondation dss Ursulines demeurât unie à leur maison, au cas qu'elles fussent obligées de retourner en France. (Note de CI. Martin.)

Tours. On lui a dit même qui sont ceux qui ont causé le trouble, mais sa modestie me les a tus. Il m'a seulement dit qu'il les a visitées, et qu'il les a éclairées sur quelque créance mal fondée qu'elles avaient. Il m'a dit enfin qu'il est satisfait au dernier point de cette communauté, et ce n'est pas par dissimulation, car vous saurez que c'est un homme qui chérit tendrement ceux qui l'offensent.

Vous voyez mon infirmité, mon très-cher fils. Car de voir qu'on offense sans raison et à notre occasion des personnes qui nous font des charités dans l'excès, tant pour le spirituel que pour le temporel, cela me donne du mécontentement, et dans ces rencontres il me faut pratiquer la vertu. Dieu néanmoins me fait cette grâce que rien ne demeure dans mon cœur quand on m'a offensée ou quelqu'un à cause. de moi ou de nous. Le sentiment que j'ai d'abord est que nous devrions tous vivre avec plus d'intégrité et de simplicité. Si nous étions plus proches l'un de l'autre, nous aurions plus de communication sur ces matières de vertu, pour lesquelles j'ai plus d'amour que de pratique. Mais puisqu'il nous sépare, voyons-nous et parlonsnous en lui, comme c'est en lui que je suis.

De Québec, 1651.

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