A SA NIÈCE, RELIGIEUSE
Elle s'excuse de repasser en France après l'embrasement de son monastère. Elle se plaint modestement de quelques faux rapports faits contre sa Communauté, et les excuse même charitablement,
Ma très-chère et bien-aimée fille,
L'amour et la vie de JEsus soient notre vie et notre amour.
Le révérend Père Jérôme Lallemant m'a dit de vos nouvelles à son arrivée. Ce m'est une grande consolation d'apprendre qu'elles sont bonnes et telles que je les désire. Vous avez bien fait de lui ouvrir votre cœur et de lui parler candidement ; c'est ainsi qu'il faut agir avec les personnes de ce mérite. Nous n'osions plus attendre les navires lorsqu'ils sont arrivés, et l'on craint beaucoup leur retour, à cause qu'ils partent dans une saison avancée et en danger d'être brisés parmi les glaces. Dans le peu de temps qu'ils restent ici il ne m'est pas possible d'écrire à tous ceux à qui je suis obligée de faire réponse, en sorte que je scrai obligée d'en remettre, comme je crois, plus de six-vingts à l'année prochaine, à mon grand déplaisir, mais il me faut souffrir cette mortification, puisque Dieu, qui est le Maître des temps et des moments de notre vie, le veut ainsi. Obligez-moi d'en assurer mes chères Mères,
et de leur témoigner par avance les ressentiments (sentiments affectueux) de mon cœur. Je leur ai une singulière obligation de la bonté qu'elles ont de me convier de repasser en France, et de l'assurance qu'elles me donnent de m'y recevoir avec mes sœurs de cœur et d'affection. Vous me faites la même prière, mon fils me la fait aussi; enfin vous avez tous plus de charité pour moi que je ne mérite : je prie Notre-Séigneur de vouloir êcre votre récompense. Je crois que le révérend Père Lallemant vous a un peu rassurée dans les craintes que vous avez à notre occasion : car c'est une chose admirable de voir de quelle manière Dieu gouverne ce pays; lorsque l'on y croit tout perdu, il meut de certains ressorts cachés aux yeux du monde, par le moyen desquels il rétablit ou modère toutes choses. Nous avons vu cela encore cette année par le grand nombre des personnes qui sont venues s'y établir, outre ceux que nous attendons l’année prochaine.
Je ne puis vous dissimuler que j'ai été un peu surprise de certains points que nos chères Mères touchent dans leurs lettres, sur le contrat de notre fondation.
Je ne sais qui leur a fait de tels rapports, mais je vous .
assure qu'ils n'ont nul fondement de vérité. On dit, entre autres choses, que j'ai fait faire à Dieppe un certain contrat qui casse celui que nous avions fait à Paris. Cela n'est point vrai, je vous en assure. L'on parle encore des révérends Pères sans respect et contre la vérité, et c'est particulièrement cela qui nous afflige nous quatre qui sommes de Tours; car, grâce à Notre- Seigneur, les autres ignorent ce qui se passe, quoique les révérends Pères le sachent; mais ils ont tant de vertu et de discrétion qu'ils ne leur en ont pas dit une seule parole, au contraire ils ont redoublé leurs chari-
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tés envers nous. Ils savent même qui a fait ces rapports à nos Mères, et ils le dissimulent, Enfin comme les bons prennent toutes choses du bon biais, ils excusent tout le monde et disent que l'on s'est mépris ou qu'il y a quelque mauvaise entente.
Ma chère Mère Claire se plaint que je vous traite, vous et elle, comme deux enfants. C'est peut-être parce que je ne vous parle point de ces affaires extérieures. Je vous assure, ma chère fille, que tout cela est si bas, que je n'en parle et n'en écris jamais que par nécessité, et toujours avec violence (en me faisant violence). D'ailleurs quand j'y aurais de l'inclination, je vous vois si bien occupées que je ferais scrupule de vous entretenir de matières qui vous pourraient distraire. Il est bon néanmoins de parler quelquefois de ces matières, quand il y va de la gloire de Dieu, mais, Ôôtez ce motif, tout n'est que fatras et sujet à mille inconvénients. Considérez, je vous prie, les effets de ce rapport qui a été fait à nos Mères. Je veux croire qu'il a été fait innocemment et à bonne fin; et néanmoins voyez comme il a été pris au criminel, et comme il a troublé les cœurs de quelques personnes; et Dieu veuille qu'il n'ait point fait dire des paroles contre la charité. Tout cela m'est une leçon qui m'apprend que l'on ne peut trop aimer la pureté de cœur, la retraite, le silence intérieur et extérieur. Assurez-donc ma chère Mère Claire que je l'aime et chéris tendrement, aussi bien que vous, mais c'est d'un amour qui vous voudrait
à toutes deux dans une éminente sainteté.
Je vous suis bien obligée de votre charité,que j'ai reçue :
dans un temps de grande nécessité; je vous en remercie de tout mon cœur. Vous me pressez de vous dire mes besoins afin d'y pourvoir. Je vous parle avec simpli-
cité : je serais bien empêchée de vous les dire. Il est vrai qu'ayant tout perdu, nons avons besoin de tout, et pourtant il me semble que je n'ai besoin de rien. Je crois que c'est le repos d'esprit que j'expérimente qui me rend aveugle à mes propres nécessités, quoique je voie bien ciair en celles du commun (celles qui sont
communes aux autres personnes). Il faut avouer, ma Æ
chère fille, que la croix est une chose charmante, quand il plaît à notre divin Sauveur de l'accompagner de la paix du cœur. Priez sa bonté qu'elle me la continue
dans la charge qu'il m'a donnée, et que je lui sois bien |
fidèle en tout ce qu'il veut de moi.
Je crois que nous ne pourrons habiter notre nouveau À
bâtiment qu'à la fin de mars de l’année prochaine. Nous avons toutes les peines du monde à l'achever à cause du froid qui est déjà assez grand. Recommandez à Dieu cette nouvelle habitation, de crainte que mes péchés n'y causent un second incendie pire que le premier. Consolez nos amis dans les appréhensions qu'on me mande qu'ils ont à notre sujet. Assurez-les que la pauvreté où nos pertes nous ont réduites ne nous fait point perdre cœur, quoiqu'elle attire bien des incommodités après elle. Mais quoi! ne sommes-nous pas heureuses de nous voir dans une véritable occasion
d'expérimenter ce que c'est que la pauvreté, qui est une #
vertu si propre à notre profession ? Jamais mon cœur n'a expérimenté une paix intérieure plus profonde ni plus solide que celle qu’il goûte à présent. Mon Dieu! que le dénûment intérieur et extérieur de toutes choses est une chose aimable! Qu'un cœur débarrassé est heureux! Je vous assure que je ne changerais pas ma condition présente à (pour) celles qu'on estime dans l'Europe les plus avantageuses. Quant aux Iroquois, je n'ai point
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du tout de peur d'eux, et je ne vois pas que nous en devions avoir, quoiqu'ils aient encore défait cette année la nation neutre, beaucoup plus nombreuse que n'était celles des Hurons. Leurs victoires leur enflent le cœur; la confiance en Dieu, en humiliant les nôtres, les fortifie et les met en assurance, et c'est là le fondement de notre paix.
De Québec, le 23 octobre 1651.