‹ Lettres de la révérende mère Marie de l'Incarnation (née Marie Guyard) [microforme]Chapitre 36 sur 127 · A UNE DAME DE QUALITÉ · texte numérisé non relu

A UNE DAME DE QUALITÉ

Elle lui parle des belles dispositions des filles sauvages à la piété, et la prie de procurer des aumônes pour leur éducation.

Madame,

Votre lettre m'a apporté une consolation que je ne puis exprimer ni assez reconnaître. Encore que vos occupations vous empêchent de m'écrire, ou que les accidents de la mer m'eussent privée d’une si précieuse lettre, je n’eusse pas laissé de vous mander des nouvelles de ce cher pays, en attendant que la Relation vous en donne de plus amples. Nous avons donc, Madame, tout sujet de louer le Père des miséricordes de ce qu'il en répand de si grandes sur nos paivres sauvages : Car n'étant pas contents de se faire bapiiser, ils commencent à se rendre sédentaires et à défricher la terre pour s'établir. Il semble que la ferveur de la primitive Eglise soit passée dans la Nouvelle France, et qu'elle embrase les cœurs de nos bons néophytes, de sorte que si la France leur donne un peu de secours pour se bâtir de petites loges dans la bourgade qu'on a commencée à Sillery, l'on verra en peu de temps un bien autre progrès.' C'est une chose admirable de voir la ferveur

(1) On donna le nom de Sillery à une bourgade bâtie à une lieue au-dessus de Québec, aux frais d'un homme de bien, M. Brulart de Sillery, pour les sauvages qui

voudraient embrasser la vie sédentaire et laisser la chasse pour la culture «les terres

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et le zèle des révérends Pères de la Compagnie de Jésus. Le révérend Père Vimont, supérieur de la mission, pour donner courage à ses pauvres sauvages, les mène luimême au travail, et travaille à la terre avec eux. Il fait ensuite prier Dieu aux enfants et leur apprend à lire, ne trouvant rien de bas en ce qui concerne la gloire de Dieu et le bien de ce pauvre peuple. Le révérend Père Le Jeune, qui est le principa: ouvrier qui a cultivé cette vigne, continue à y faire des merveilles. Il prêche le peuple tous les jours et lui fait faire tout ce qu'il veut : car il est connu de toutes ces nations, et il passe en leur esprit pour un homme miraculeux. Et en effet il est infatigable au delà de ce qui se peut dire, dans l'exercice de son ministère, dans lequel il est secondé par les autres révérends Pères, qui n'épargnent ni vie ni santé pour chercher ces pauvres âmes rachetées du sang de JÉSUS-CHRIST. *

Il y a eu une grande persécution aux Hurons, où un des Pères a pensé être martyrisé d'un coup de hache. On a rompu un bâton sur lui en détestation de la foi qu'il prâchait. Il y a eu une pareille conspiration contre les autres, qui sont ravis d'aise de souffrir. Avec tout cela l'on y a baptisé bien mille personnes. Le diable a beau faire, JÉsus-CaRisT sera toujours le Maître : qu'il soit béni éternellement.

On parle de nous donner deux filles de cette naticn avec deux Algonquines, outre dix-huit dont notre scaninaire a été rempli, sans parler des filles externes qui y viennent continuellement. Je vous dirai, Madame, que l'on ne croira que difficilement en France les bénédictions que Dieu verse continuellement sur ce petit séminaire. Je vous en rapporterai quelques particularités, afin de vous faire part de notre consolation. La

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première séminariste sauvage qu'on nous donna, appelée Marie Negabamat, était si accoutumée à courir dans les bois, que l'on perdait toute espérance de la retenir dans le séminaire. Le révérend Père Le Jeune qui avait porté son père à nous la donner, envoya avec elle deux grandes filles sauvages chrétiennes, qui demeurèrent quelque temps avec elle pour la fixer; mais ce fut en vain, car elle s'enfuit quatre jours après dans les bois, ayant mis en pièces une robe que nous lui avions donnée. Son père qui est un excellent chrétien et qui vit comme un saint, lui commanda de revenir au séminaire, ce qu'elle fit. Elle n'y fut pas deux jours qu'il y eut un changement admirable; elle ne semblait plus être elle-même, tant elle était portée à la prière et aux pratiques de la piété chrétienne, en sorte qu'aujourd'hui elle est l'exemple des filles de Québec, quoi qu'elles soient toutes très-bien élevées. Si tôt qu'elle a fait une faute, elle en vient demander pardon à genoux, et elle fait les pénitences qu'on lui donne avec une douceur et affabilité incroyable. En un mot, on ne la peut

(1) Le père de cette jeune fille fut le premier qui consentit à se fixer à Sillery ; mais il ne le fit pas sans hésitation et sans crainte qu'on ne lui tendit un piége, On en jugera par ce discours qu'il tint au Père Le Jeune avant de se décider : “ Père Le Jeune, tu es déjà âgé, et partant il ne t'est plus permis de mentir : donc, prends courage, dis hardiment la vérité. N'est-il pas vrai que tu m'as promis de me loger dans cette maison qu'on bâtit et de nous aider à défricher, moi et une autre famille? Voici Nenaskoumat, avec lequel je me suis associé ; c'est un homme paisible, tu le connais bien : nous venons voir si tu persistes en ta parole. Prends garde à ce que tu vas faire. Si tu veux mentir dépèche-toi, avant de nous mettre dans ure maison pour nous en faire sortir. Nous jouissons de quelque considération parmi ceux de notre nation; si l'on nous voyait trompés par vous autres, on se moquerait de nous, ce qui nous fàächerait, »

Le Père Le Jeune lui donna de si bonnes raisons que le sauvage répliqua : «“ Ho, ho, que tu dis de bonnes choses! si tu ne mens point; mais pourquoi mentirais-tu, n'étant plus enfant? »

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regarder sans être touché de dévotion, tant son visage marque d'innocence et de grâce intérieure.

En ce même temps, on nous donna une grande fille âgée de dix-sept ans, appelée Marie Amiskouevan. Il ne se peut rien voir de plus souple ni de plus innocent, ni encore de plus candide, car nous ne l'avons pas surprise une seule fois dans le mensonge, ce qui est une grande vertu dans les sauvages. Si ses compagnes l'accusent, elle ne s'excuse jamais. Elle est si ardente à prier Dieu, qu'il ne la faut jamais avertir de le faire; elle y porte même les autres, et il semble qu'elle soit leur mère, tant elle a de charité pour elles. Elle a un grand esprit pour retenir ce qu'on lui enseigne, particulièrement des mystères de notre sainte foi, ce qui nous fait espérer qu'elle fera de grands biens quand elle sera retournée avec les sauvages. Elie est recherchée en mariage par un Français, mais on a dessein de la donner à un de sa nation, à cause de l'exemple qu'on espère qu’elle donnera aux sauvages. O si Dieu donnait la dévotion à quelque personne de France d'aider à lui faire une petite maison! Elle ferait sans doute une œuvre d'un très-grand mérite. Cette fille nous a beaucoup aidées dans l'étude de la langue, parce qu'elle perle bien français. Enfin cette fille gagne les cœurs de tout le monde par sa grande douceur et par ses belles qualités. È

Votre filleule, Marie-Magdelaine Abatenau, nous fut donnée toute couverte de petite vérole et n'ayant encore que six ans.!' À cet âge, elle seule avait servi son père et sa mère dans la maladie dont ils moururent, avec

(1) En ces commencements plusieurs dames françaises se faisaient marraines par procuratrices des filles sauvages, qu'elles entretenaient ensuite par leurs charités. (Note de CI. Martin.)

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