LETTRE XXXIX
A SON FILS
Elle lui témoigne sa joie de ce que Dieu l'avait appelé à l'état religieux, et l'exhorte à la persévérance. — Son zèle pour le martyre. — La fidélité au service de Dieu est un martyre sans effusion de sang.
Mon très-cher et bien-aimé Fils,
L'amour et la vie de JÉsus soient votre héritage.
Votre lettre m'a apporté une consolation si grande qu'il me serait très-difficile de vous l'exprimer. J'ai été
toute cette année en de grandes croix à votre occasion, mon esprit envisageant les écueils où vous pouviez tomber. Mais enfin, notre bon Dieu lui a donné le calme dans la créance que son amoureuse et paternelle bonté ne perdrait point ce qu'on avait abandonné pour son amour. Votre lettre m'y a confirmée et m'a fais voir ce que j'avais espéré pour vous, et bien par-dessus toutes mes espérances, puisque sa bonté vous a placé dans un Ordre si saint, que j'honore et estime infiniment. J'avais ‘souhaité cette grâce pour vous lorsqu'on réforma les monastères de Tours, mais parce qu'il faut que les vocations viennent de Dieu, je ne vous en dis rien, ne voulant pas mettre du mien en ce qui appartient à Dieu seul.
Vous avez été abandonné de votre mère et de vos parents; cet abandon ne vous a-t-il pas été avantageux! Lorsque je vous quittai n'ayant pas encore douze ans, je ne le fis qu'avec des convulsions étranges, qui n'étaient connues que de Dieu seul, Il fallait obéir à sa divine volonté, qui voulait que les choses se passassent de la sorte. Il me promit qu'il aurait soin de vous, et alors mon cœur s'affermit pour surmonter ce qui avait retardé mon entrée en religion dix ans entiers; encore fallut.il que la nécessité de le faire me fût signifiée par mon directeur, et par des voies que je ne puis confier à ce papier, et que je vous dirais volontiers à l'oreille. Je prévoyais l'abandon de nos parents, ce qui me causait mille croix, et ensuite l'infirmité humaine qui me faisait appréhender votre perte. Lorsque j'ai passé par Paris, il m'était facile de vous placer. La reine, madame la duchesse d'Aiguillon et madame la comtesse de Brienne, qui me firent toujours l'honneur de me regar: der de bon œil, et qui m'ont encore honorée cette année
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de leurs lettres, ne m'eussent rien refusé de ce que j'eusse désiré pour vous. (Je remercie madame la duchesse d'Aiguillon du bien qu'elle vous a voulu faire.) Mais la pensée qui me vint alors fut que si vous étiez avancé dans le monde, votre âme serait en danger de se perdre. Et de plus, les pensées qui m'avaient autrefois occupé l'esprit pour ne désirer que la pauvreté d'esprit pour héritage pour vous et pour moi, me firent résoudre de vous laisser une seconde fois entre les mains de la Mère de bonté, me confiant que, puisque j'allais exposer ma vie pour le service de son Fils, elle prendrait soin de vous. Ne l'aviez-vous pas aussi prise pour Mère et pour Epouse, lorsque vous entrâtes dans vos études ? Vous ne pouviez donc attendre d'elle qu'un bien semblable à celui que vous possédez. Les avantages qui se sont présentés pour vous à Paris étaient quelque chose, mais ils étaient infiniment au-dessous de ceux que vous possédez à présent. Je crois, et votre lettre me le confirme, que vous ne les regrettez pas, et que vous vous mettez peu en peine des disgrâces de votre condition, dont vous me parlez, qui ne sont nullement considérables. Je ne sais qui vous en a donné la connaissance, car de moi, je n'eusse eu garde de vous en parler. Je ne vous ai jamais aimé que dans la pauvreté de JÉSUS-CHRIST, daus laquelle se trouvent tous les trésors. Vous n'étiez pas encore au monde, cela est certain, que je la souhaitais pour vous, et mon cœur en ressentait des mouvements si puissants que je ne les puis exprimer. Vous êtes donc maintenaut dans la milice, mon très-cher fils; au nom de Dieu, faites état de la parole de JEsus-CHRIST, et pensez qu'il vous dit : Que celui qui met la main à la charrue, et qui tourne la vue en arrière, n'est pas propre pour le royaume des cieux. Ce
qu'il vous promet est bien plus grand que ce qu'on vous faisait espérer, et que vous ne devez estimer que boue et fange pour vous acquérir JÉsus-Crrisr. Votre glorieux patriarche saint Benoît vous en a donné un grand exemple. Imitez-le, au nom de Dieu, afin que mon cœur reçoive à la première flotte la consolation d'apprendre que mes vœux offerts à la divine Majesté depuis vingt et un ans sans intermission, ont été reçus au ciel. Je vous vois dans de saintes résolutions, c'est ce qui me fait espérer que Dieu qui a commencé cet ouvrage vous donnera la persévérance. Il ne se passe jour que je ne vous sacrifie à son amour sur le cœur de son bien-aimé Fils : Plaise à sa bonté que vous soyez un vrai holocauste tout consumé sur ce divin autel.
Pour moi, mon très-cher fils, ce que vous dites est véritable, que j'ai trouvé en Canada tout autre chose que ce que je pensais; mais c'est dans un autre sens que vous ne le prenez; les travaux m'y sont si doux et si faciles à supporter, que j'expérimente ce que dit Notre-Seigneur : Mon joug est doux et mon fardeau léger. Je n'ai pas perdn mes peines dans l'étude épineuse d'une langue étrangère et sauvage; elle m'est maintenant si facile que je n'ai nulle peine à enseigner nos saints mystères à nos néophytes, que nous avons eu cette année en grand nombre; savoir plus de cinquante séminaristes, et plus de sept cents visites de sauvages passagers, que nous avons tous assistés spirituellement et corporellement. La joie que mon cœur reçoit dans ce saint emploi essuie toutes les fatigues que je puis avoir dans les rencontres, je vous en assure; ainsi n'ayez point d'inquiétude à mon occasion pour ce pointlà. Je vois que vous n'en avez point, mais au contraire j'ai une consolation très-sensible du bon souhait que
vous fait très-cher bien; jen gagné le honneur.
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cesse je parlé
Adieu, mon
vous faites pour moi, savoir du martyre. Iélas, mon très-cher fils, mes péchés me priveront de ce grand bien; je n'ai rien fait jusqu'ici qui soit capable d'avoir gagné le cœur de Dieu, et de l'obliger à me faire cet honneur. Il faut avoir beaucoup travaillé pour être trouvé digne de répandre son sang pour JÉSUS-CHRIST : Aussi n'osé-je porter mes prétentions si haut, mais je laisse faire sa bonté immense, qui m'a toujours prévenue de tant de faveurs, que si, sans mes mérites, elle me veut encore faire celle où je n'ose prétendre, je la supplie de me la faire. Je me donne à elle, je vous y donne aussi, et la prie que, pour une bénédiction que vous me demandez, elle vous comble de celles qu'elle a départies à tant de valeureux soldats qui lui ont gardé une fidélité inviolable. Si l'on me venait dire, votre fils est martyr, je crois que je mourrais de joie. Laissons faire ce Dieu plein d'amour, il a ses temps, et il fera de vous ce qu'il a déterminé d'en faire de toute éternité. Soyez-lui fidèle, et assurez-vous (tenez-vous pour sûr) qu'il vous trouvera les occasions de vous faire un grand Saint et un grand Martyr, si vous obéissez à ses divins mouvements, si vous vous plaisez à mourir à vousmême, et si vous vous efforcez à suivre l'exemple que tant de grands saints de votre Ordre vous ont donné. Si Notre-Seigneur vous fait la grâce de faire profession, je vous prie de m'en donner avis, et aussi de quelle manière il vous a appelé et quels moyens vous avez pris pour exécuter votre dessein. Enfin faites-moi part de vos biens, qui, comme vous pouvez juger, m'apportent une consolation très-grande. Priez bien Dieu pour moi; je vous visite en lui plusieurs fois le jour, et sans
cesse je parle de vous à JEsus, à Marie et à JOSEPH.
Adieu, mon très-cher fils, je ne me lasserais point LETTR. M. 8
de vous entretenir, mais enfin il faut finir et vous dire adieu pour cette année.
De Québec, le 4 septembre 1641.
AU MÊME
Progrès de la Foi dans le Canada. — Zèle des Révérends Pères Jésuites à la dilater. — Assiduité avec laquelle elle et ses religieuses étudient Jes langues pour enseigner les mystères.
Mon très-cher Fils,
Je prie la révérende Mère Supérieure de notre maison de Tours de vous faire part de la Relation que je lui écris de ce qui s'est passé cette znnée de plus remarquable’en cette nouvelle Eglise, ce qui fait que je vous en parle ici fort légèrement.!' Les travaux my sont si doux que je n'ose les appeler travaux; et 8 faciles à supporter que j'expérimente ce que dit Notre- Seigneur : Mon joug est doux et mon fardeau léger. Je n'ai pas perdu mes peines dans l'étude d'une langue barbare et étrangère, qui m'est à présent si facile, que je n'ai nulle peine à enseigner nos saints mystères à nos néophytes. Nous en avons eu un grand nombre cette année, savoir plus de cinquante séminaristes et plus de sept cents visites de sauvages passagers, que nous
(1) Cette relation, dont elle a déjà parlé dans sa lettre du 13 septembre 1640, et qui était très-détaillée, a été perdue, (Note de CI. Martin.)
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avons tous assistés spirituellement et corporellement. Pour ce qui regarde le christianisme, voilà trois nations qui sont venues se rendre sédentaires à Sillery et dont les filles doivent être envoyées dans notre séminaire. Tous les chrétiens font très-bien. Un Montagnais, nouveau chrétien, a fait l'otfice d'Apôtre en sa nation, et a ébranlé avec le révérend Père Le Jeune les trois vations dont je vous parle. Lorsque le révérend Père les catéchisait il s'y est trouvé deux de nos séminaristes qui ont donné de l'admiration à tous ces bons catéchumènes, et leur ont fait prendre la résolution de nous donner leurs filles, puisqu'elis: peuvent parvenir à ce que font les filles françaises, tant au chemin du salut que dans les sciences, d'où il semblait que leur naissance dans la barbarie les dût exclure.
Tous nos nouveaux chrétiens ont beaucoup souffert de la part des Iroquois, qui leur ont déclaré la guerre, comme aussi à nos français; mais M. notre Gouverneur leur a donné la chasse par un combat qu'il leur a livré. Les révérends Pères de la Compagnie qui sont aux Hurons ont souffert des fatigues étranges dans leurs missions, particulièrement cet hiver, que le froid et les neiges ont été extraordinairement excessives. Ajoutez à cela la barbarie de ces peuples qui les ont étrangement fait souffrir. Le révérend Père Chaumonot a ressenti leurs coups; mais c’est un Apôtre qui est ravi d'être trouvé digne de souffrir pour JEÉsus-CHrisr. Il a appris la langue huronne quasi miraculeusement, et a fait des merveilles dans une nation où lui et le révérend Père Brebeuf ont jeté les premières semences de l'Evangile. Les révérends Pères Garnier et Pijart ont pensé être tués, mais Notre-Seigneur les a gardés miraculeusement. Le révérend Père Poncet a échappé
des mains des Iroquois, qui étaient écartés lorsque son canot passait vite, conduit par des Hurons, qui craignaient la mort, que ce grand serviteur de Dieu désirait ardemment. Il demeure aux Trois-Rivières, où il assiste les Algonquins avec le zèle que vous pouvez penser. Il est savant en la langue algonquine, qui est celle aussi que j'étudie, et qui me sert pour instruire les Algonquines et Montagnaises, qui sont des nations adjacentes. La Mère Marie de Saint-Joseph étudie la langue huronne, dans laquelle elle réussit fort bien. Nous avons néanmoins plus besoin de l'algonquin, c'est pourquoi toutes s'y appliquent. L'on a découvert un grand nombre de nations du côté du nord, qui parlent cette langue; elles veulent toutes croire en Dieu et en JESUs-CHRIST, et on les instruit pour les baptiser. On croit qu'il pourra y avoir quelques martyrs dans les grandes courses qu'il faut faire dans diverses nations, où le diable, enragé de ce que JESUS-CHrisT lui ravit l'empire qu'il avait osé lui usurper depuis tant de siècles, suscite toujours quelques méchants pour persécuter les ouvriers de l'Evangile. Pour nous, nous sommes ici, grâces à Notre-Seigneur, en assurance pour le présent. La Mère Marie de Saint-Joseph, ma chère compagne, à qui Dieu fait de grandes grâces et donne beaucoup de talents pour lui gagner des âmes, vous salue. Priez pour elle et pour moi qui suis...
De Québec, le 14 de septembre 1641.
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