‹ Lettres de la révérende mère Marie de l'Incarnation (née Marie Guyard) [microforme]Chapitre 51 sur 127 · LETTRE XLI · texte numérisé non relu

LETTRE XLI

A LA SUPÉRIEURE DES URSULINES DE TOURS

(La Mère Ursule de Sainte-Catherine.)

Sentiments de foi de quelques sauvages convertis. — Bonheur qu'elle éprouve dans l'exercice de sa vocation. — Pour y travailler avec fruit il faut avoir un esprit nouveau. — De quelle manière Dieu purifie les âmes qu'il y appelle.

Ma très-révérende et très-honorée Mère,

Je ne sais ce que je vous dis l’année dernière touchant mes sentiments intérieurs et secrets. Puisque vous voulez que je recommence, j'aurai de la complaisance à vous les dire. Mais avant que de le faire, il vous faut parler, non de la barbarie de nos sauvages, car il n'y en a plus dans notre nouvelle Eglise; mais d'un esprit tout nouveau qui porte je ne sais quoi de divin, qui me ravit le cœur, non par une joie sensible, mais d'une manière que je ne puis vous exprimer. Nous avons ici des dévots et des dévotes sauvages, comme vous en avez de polis en France. Il y a cette différence qu'ils ne sont pas si subtils ni si raffinés que quelquesuns des vôtres; mais ils sont dans une candeur d'enfant, qui fait voir que ce sont des âmes nouvellement régénérées et lavées dans le sang de JEsUus-CHRIST. Quand Jentends parler le bon Charles, Montagnais, Pigaroouich, Noël Negabamat et Trigalin, je ne quitterais pas la place pour entendre le premier prédicateur de

l'Europe. J'y remarque une confiance en Dieu, une foi, une ardeur qui donnent de l'admiration et de la dévotion tout ensemble. Ils sont toujours prêts à donner leur vie pour JEsUS-CHRIST, quoique les sauvages craignent extrêmement la mort.

Il y a peu de temps que Pigaroouich me disait : Je ne vis pas pour des bêtes, comme je vivais autrefois, ni pour des robes; je vis et je suis pour Dieu. Quand je vais à la chasse je lui dis : Grand capitaine Jesus, détermine de moi; encore que tu arrêtes les bêtes, et qu'elles ne paraissent point devant moi, j'espérerai toujours en toi : Si tu veux que je meure de faim, j'en suis content, détermine de moi, toi qui détermines de tout. Son refuge en ses nécessités étant de s'adresser à nous, si je lui refuse ce qu'il me demande, il me dit avec une grande douceur. Voilà qui va bien, tu as raison, ne me le donne pas. Il disait, il y a quelques jours au révérend Père Le Jeune : Tu m'as dit qu'en ton pays il faut pour la guerre demander des avis aux capitaines de guerre, et pour le salut, aux prêtres qui nous tiennent la place de Dieu. J'ai un cas de conscience qui regarde la guerre que je désire proposer au grand capitaine; c'est M. notre Gouverneur. Le Père l'y mena, et d'abord il proposa son doute, disant : Les commandements de Dieu nous disent qu'il ne faut tuer personne; si donc je rencontrais un homme qui me voulût tuer, serais-je obligé de me laisser tuer sans me défendre? La réponse fut qu'il se pouvait défendre. C'est assez, dit-il, il est pourtant assuré que si je rencontre quelqu'un qui me veuille tuer pour la foi, je me

laisserai tuer sans me défendre; cela serait-il bon! M. le Gouverneur le satisfit et admira sa foi. Il avait fait ces questions, parce qu'il avait oui dire que ceux

de sa nat voulait ps sachant p:

bons néop regardent qu'ils ont et y a mis veulent l'e foi, que se d'un cœur de nos vies mine de nc ces rencont Je ne voi la véritable sur des ân vous en di ce qui en € je vous en ensemble de Hé bien, que je vier cœur de to pas les peti que toutes en compar:

la langue et nature, par sexe et de divines en esprit plus Enfin, ma regarde l'éd

de sa nation le voulaient tuer pour la foi, et il ne voulait pas engager sa conscience sans conseil, ne sachant pas s'il lui était permis de se laisser tuer. Ces bons néophytes me font souvent des harangues qui regardent toujours les affaires ‘de la foi et de l'amour qu'ils ont pour Dieu. Charles a ébranlé trois nations et y a mis notre sainte foi en si grand crédit, qu'elles veulent l'embrasser. Quelques-uns ont une si grande foi, que se voyant en danger de mort, ils disent à Dieu d'un cœur tout rempli de confiance : Tu es le Maître de nos vies, tu nous peux tirer de ce péril, mais détermine de nous, toi qui es tout-puissant. Ils sont, dans ces rencontres, délivrés miraculeusement.

Je ne vous puis dire ce que mon cœur ressent dans la véritable connaissance qu'il a de la bonté de Dieu sur des âmes qui sortent de la barbarie. La Relation vous en dira quelque chose; mais, si elle disait tout ce qui en est, on ne le croirait pas. Le petit récit que je vous envoie de notre séminaire vous donnera tout ensemble de la dévotion et du divertissement.

Hé bien, ma très-chère Mère, après ce préliminaire que je viens de faire, que pensez-vous que dise mon cœur de tous ces progrès? Pensez-vous qu'il ne chérisse pas les petits travaux du Canada? Ils me sont si doux, que toutes les douceurs imaginables ne me semblent en comparaison que de l'amertume. Quand j'étudie la langue et que je vois que cette étude est rude à la nature, particulièrement dans les personnes de mon sexe et de ma condition, j'y trouve des douceurs si divines en suite de ces pensées, qu'elle enlève mon esprit plus que ne font les plus sublimes lectures. Enfin, ma très-chère Mère, je trouve tout ce qui regarde l'éducation de nos néophytes et ce qui les peut

rt t

faire avancer dans le bien, tout plein de charmes. Si j'ai des croix en Canada, elles n'ont de l'adoucissement que par ce saint exercice. Je n'ai point assez de temps pour l'y employer; car ne croyez pas que la saleté ou la pauvreté de nos néophytes m'en donne du dégoût; au contraire, j'y sens un attrait qui n'est

point dans les sens, mais bien dans une certaine région

de l'esprit que je ne vous puis bien expliquer.

Pensez-vous, ma très-aimée Mère, qu'il ne faille pas changer d'état pour entrer dans les véritables senti- ‘ants de ces fonctions apostoliques de notre nouvelle

: se? Il le faut sans doute. Vous m'obligez de vous dire les miens; cela me serait bien difficile ; mais puisme vans le désirez, je tâcherai de vous en dire une partie, x ra ‘tant pas possible de dire tout.

Pour bien goûter la vocation du Canada, il faut de nécessité mourir à tout; et si l'âme ne s'efforce de le faire, Dieu le fait lui-même, et se rend inexorable à la nature, pour la réduire à cette mort qui, par une espèce de nécessité, l'élève à une sainteté éminente. Je ne vous puis dire ce qu'il en coûte pour en venir là. Vous me direz peut-être, l'avez-vous expérimenté? Ah! ma très-honorée Mère, notre divin Sauveur y travaille ici fortement sur moi, mais j'ai assez de malice pour détruire son œuvre, au moins pour le retarder beaucoup. Je le dis sans exagérer, cela me fait souffrir des confusions étranges. Il est vrai que l'amour d'un si bon Père ne veut pas toujours que la nature gémisse sous le poids de ses infidélités : car il agit quelquefois si puissamment, quil lui donne tout d'un coup ce qu'il veut d'elle et après quoi elle soupire. Car enfin, il en faut venir là, et il ne faut pas penser de pouvoir vivre dans cette nouvelle terre de bénédiction qu'avec un

esprit not à travail] habituelle France di des impre d'avoir fa assure qu je suis or dans la c ou que j'y plice, com sur chaqu manière, e qu'il a de t ment de <« si large e se doit plu âme voit q châtiments traite pas à bon droit Avec to pas si obsc et qu'il ne 4 tion contin cation de 1

ne lui ôte p mais il se le tout en du plus ché Il y a bie peut dire; s peut-être pl

DE iA MÈRE MARIE DE L'INCARNATION. 121

esprit nouveau. De là vous pouvez juger combien il y a à travailler dans une créature envieillie dans ses fautes habituelles comme je suis. Il en pourrait passer de France de si pures que leur disposition serait capable des impressions de Dieu. Je les estimerais heureuses d'avoir fait un si grand chemin, dans lequel je vous assure que je n'avais pas fait le premier pas quand je suis sortie de notre maison de Tours. Je vous dirai, dans la confiance, que chaque faute que j'y commets ou que j'y ai commise, souffre ou a souffert son supplice, comme un criminel à qui on prononce la sentence sur chaque crime qu'il a fait. Je me considère en cette manière, et mon esprit en est si puissamment convaincu qu'il a de très-grands sujets de se soumettre au châtiment de cette amoureuse justice, laquelle se trouve si large en son endroit, que son exaction (exigence) se doit plutôt nommer miséricorde que rigueur. Mon âme voit que ses fautes ne méritent rien moins que des châtiments publics et exemplaires, et comme il ne me traite pas dans cette rigueur, voilà pourquoi j; donne à bon droit à ce châtiment le nom de miséricorde.

Avec tout cela, ma très-honorée Mère, l'esprit n'est * pas si obscurci qu'il ne voie l'excellence de sa vocation, et qu'il ne s'en juge indigne, ce qui lui est une humiliation continuelle. Car bien qu'il expérimente dans l'éducation de nos néophytes un sentiment tout divin, cela ne lui ôte point la vue des choses que je viens de dire : mais il se dénue (se dépouille de tout) pour regarder le tout en Dieu, et ne se rien approprier que la qualité du plus chétif instrument du monde.

Il y a bien des choses que mon impuissance ne vous peut dire; si nous vivons l’année prochaine, j'en aurai peut-être plus de liberté; cependant je vous ouvre mon

cœur le plus qu'il m'est possible. Je ne sais ce que Dieu veut do moi; je suis assurée néanmoins qu'il a voulu

notre union, et sa bonté m'en a donné des avant-goûts

avant que nous en eussions des nouvel'es de France.' Mais je me réserve à vous parler d'affaires dans mon autre lettre, celle-ci n'étant que pour vous développer les secrets de mon cœur, comme à ma très-chère et très-intime Mère.

De Québec, le 15 de septembre 1641.

Page 1