‹ Lettres de la révérende mère Marie de l'Incarnation (née Marie Guyard) [microforme]Chapitre 73 sur 127 · LETTRE LXVI · texte numérisé non relu

LETTRE LXVI

A SON FILS

La paix entre les Français, les Iroquois et les autres nations du Canada. — Façons d'agir des sauvages en leurs traités de paix. — Vision remarquable d'un sauvage, par suite de laquelle plusieurs ont été convertis à la foi.

Mon très-cher fils,

Comme je sais que vous ne verrez pas si tôt la Relation, j'ai cru devoir vous faire part des faveurs signalées que Notre-Seigneur nous a faites cette année en ce qui touche sa nouvelle Eglise, à laquelle enfin il a donné la paix universelle.

Au mois d'avril dernier quelques Algonquins des Trois-Rivières se lièrent pour aller de compagnie à la chasse, mais plutôt à celle des Iroquois qu'à celle des bêtes sauvages. Un nommé Pieskaret, sauvage, mais

aussi chrétien, qui était celui qui l'an passé amena les deux prisonniers Iroquois dont il a été parlé dans la relation, commandait cette petite troupe qui n'était que de six ou sept. Ils ne furent guère avant dans leur chasse sans faire rencontre des Iroquois. Ils en trouvèrent quatorze, contre lesquels ils se battirent avec tant de générosité, qu'ils en tuèrent neuf sur la place; un autre qui était blessé voulant fuir à la nage se noya; deux se sauvèrent à la fuite; ainsi il n'en resta que deux qui continuaient à se battre avec plus de témérité que de valeur. Parmi les Algonquins il y avait un excellent chrétien, nommé Bernard, qui désirait surtout d'avoir quelque prisonnier en vie. Dans ce désir, il dit à ses ennemis : Mes frères, que faites-vous? ne voyezvous pas bien qu'il nous est facile de vous ôter la vie? ne vous faites pas tuer; rendez-vous et ne craignez pas qu'on vous fasse mourir; prenez courage, nous vous mettrons entre les mains de personnes qui ne vous feront point de mal. À ces paroles, ces deux hommes, qui se croyaient à deux doigts de la mort, commencèrent à respirer, et se rendirent sur la bonne foi de celui qui leur parlait avec tant d'affection. Nos Algonquins enlevèrent ensuite la chevelure des neuf autres qui étaient étendus morts sur la place, puis, selon leur forme (manière d'agir) ordinaire, ils voulurent servir leurs deux prisonniers de guerre de coups de bâton, qui ne sont que des caresses, disent-ils, et la bienvenue de leurs captifs. Une oreille coupée, des doigts rompus, la peau du corps brûlée, les ongles arrachés sont des divertissements ; ils se rient de cela quand on s'en plaint, et il faut qu'un prisonnier chante en endurant, autrement on le tient pour un lâche et pour un homme indigne de vivre.

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Ces deux prisonniers, néanmoins, appréhendaient beaucoup ces choses, et Pieskaret, comme ennemi mortel des Iroquois, n'en avait point de pitié. Mais le bon Bernard, qui était plus éclairé des lumières de notre sainte Foi, lui dit : Je suis chrétien, et par tant je ne veux point faire de mal à ces hommes qui se sont rendus ; ce sont mes frères, et il me semble que c'est un trait d'une trop grande läâcheté de vouioir maltraiter des personnes qui, sous notre parole, se sont mises entre nos mains et sous notre protection. Nous aurons bien plus d'honneur de présenter aux Français ces prisonniers sains et entiers, que si nous les leur donnions estropiés. Pieskaret goûta ces raisons et se résolut de ne pas permettre qu'on ler fit aucun mal. Cela fut fait, car ils furent reçus avec affabilité des sauvages, tarit des Trois-Rivières que de Sillery, qui leur firent chère comme à leurs frères. Ils furent amenés à la résidence de Saint-Joseph, où Pieskaret en voulait faire présent à M. le Gouverneur de la Nouvelle-France. A leur arrivée, nos chrétiens leur firent une belle salve d’arquebusades, et Pieskaret, ayant mis pied à terre, déclara son intention, qui était de parler à M. le Gouverneur, lequel, en ayant eu avis, s'y transporta quelques jours après, pour savoir'ses intentions. L'assemblée se fit dans la maison des révérends Pères, où M. le Gouverneur leur fit un grand festin, car c'est par là que se commencent et se terminent toutes les bonnes affaires parmi les sauvages.

Tous étant assemblés, on demeura assez longtemps en silence, puis Pieskaret harangua fort éloquemment, laisant entendre à M. le Gouverneur quil n'avait été à la guerre que pour lui amener des prisonniers, selon la promesse qu'il lui en avait faite depuis long-

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temps; qu'il lui présentait ces deux-là, espérant que par leur moyen on pourrait traiter de paix, et faire que toutes les nations de ces contrées ne fussent plus qu'un peuple; qu'au reste c'était tout son souhait, quoique les Iroquois ne pensassent pas cela de lui ni des autres Algonquins, et néanmoins qu'il était très-vrai qu'ils la désiraient sincèrement. M. le Gouverneur accepta les deux prisonniers, et loua le procédé de Pieskaret et de Bernard. Ce dernier, qui sait la langue iroquoise pour avoir autrefois été prisonnier en ce fays là, adressa la parole aux deux prisonniers, qui n'attendaient que la mort à cause du mal qu'ils avaient fait par le passé aux Français, Algonquins et Hurons, et surtout aux révérends Pères, leur dit qu'ils n'avaient nul sujet de craindre, mais plutôt de se réjouir, puisqu'ils n'étaient plus captifs, mais libres; qu'ils étaient à un grand capitaine qui ne souffrirait pas qu'on leur fit aucun mal. L'un des deux ayant oui ce discours, témoigna une joie qui ne se peut dire, et prenant une arquebuse, il la jeta par-dessus son épaule, disant que la paix était faite et qu'il ne fallait plus parler de guerre; et il ajouta que si l'on voulait renvoyer en leur paysle prisonnier iroquois que l'on gardait aux Trois- Rivières depuis l'an passé, et qui passait parmi ceux de sa nation pour un homme de marque et de considération, il ne doutait point qu'il ne rapportât des nouvelles capables de faire quitter les armes. Ce captif avait été acheté bien cher par M. le Gouverneur, des Agonquins d'en haut, qui le traitaient si tyranniquement qu'il en était presque mort, en sorte qu'on eut bien de la peine à guérir ses plaies. Il était libre parmi les Français, de qui il dit tant de bien à ces deux nouveaux venus, qu'ils s'estimaient heureux d'être

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tombés en de si bonnes mains, et d'être sortis de celles de Pieskaret et des autres Algonquins.

M. le Gouverneur en tomba d'accord et donna ordre qu'on renvoyât le prisonnier en son pays, chargé de présents, et qu'on lui donnât tout ce qui était nécessaire pour son voyage. Il partit seul dans un canot, parce qu'on nosa pas hasarder de lui donner des Français pour l'accompagner, dans l'expérience que lon a de la barbarie des Iroquois. M. le Gouverneur renvoya les deux autres aux Trois-Rivières, et témoigna à Pieskaret qu'il faisait état de sa valeur, qu'il l'estimait plus que jamais son ami, et que comme il s'était comporté honnêtement en son endroit, il lui voulait aussi témoigner par les effets combien sa conduite lui avait été agréable. Il lui fit quantité de beaux présents, comme d'arquebuses, poudre, plomb, chaudières, haches, couvertures, capots et de choses semblables que les sauvages estiment plus que les Français ne font l'or, les perles et les pierres précieuses. Ces vainqueurs, de leur part, furent irès-contents de M. le Gouverneur, qui fait tout cela pour le bien de la Foi et du pays.

Ce fut le 21 de mai que l'ancien prisonnier partit pour retourner en son pays, promettant d'être de retour dans deux mois, et qu'il dirait tant de bien des Français qu'assurément ses gens les rechercheraient d'amitié. ll fut fidèle à sa parole, parce qu'il ne fut que quarante jours à son voyage. Au commencement de juillet on vit paraître auprès du fort de Richelieu trois Iroquois et un Français vêtu en sauvage, qu'on reconnut aussitôt être le sieur Couture qui avait été pris avec la révérend Père Jogues, et que les Iroquois tenaient parmi eux en estime et réputation comme un des premiers de leur

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nation. Aussi tranchait-il parmi eux du capitaine, s'étant acquis ce crédit par sa prudence et par sa sagesse, tant la vertu est aimable, même parmi les plus barbares, Sitôt que cet Iroquois dont j'ai parlé fut arrivé en son pays, il fut trouver Couture et lui donna des lettres dont on l'avait chargé, et tous deux ensemble furent trouver les principaux de la nation, et leur firent le rapport des commissions qu'ils avaient, tant de bouche que par écrit. L'on fit aussitôt assembler les plus considérables des villages, pour délibérer sur les propositions de la paix, tant avec les Français qu'avec les nations qui leur sont ailiées. Tous conclurent à cela, et d'envoyer deux de leurs principaux capitaines avec Couture et le messager iroquois. Tout le pays eut bien de la peine à laisser aller leurs principaux chefs, mais ils dirent qu'ils ne craignaient point de hasarder leurs têtes pour tâcher d'être amis des Français et des nations qui leur sont alliées. Surtout ils faisaient fonds sur Couture qui ayant assisté à tous leurs conseils, et étant Français, pourrait, plus facilement que tout autre, traiter de la paix avec ceux de sa nation.

Ces quatre députés étant donc arrivés à Richelieu, on reconnut que c'était Couture accompagné de trois Iroquois. On fut ravi de le voir, on le baise, on l'embrasse, surtout quand il «ut déclaré que les Iroquois demandaient la paix sans feintise. Cette nouvelle donha de la joie à tout le pays, car on ne pouvait sortir, non plus que d'une prison, de tous les forts qui sont au-dessus de nous, sans être à la merci des Iroquois. Sitôt qu'ils furent descendus, M. de Sauterre qui commande au fort de Richelieu, les fit embarquer dans une chaloupe pour les conduire aux Trois-Rivières, leur donnant des Français pour escorte.

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Le cinq de juillet, le sieur Guillaume Couture parat dans un canot aux Trois-Rivières. Sitôt qu'il fut reconnu chacun l’'embrasse, et le regarde comme un homme ressuscité, qui donne de la joie à ceux qui le pensaient mort, ou en danger de passer le reste de ses jours dans une captivité toute pleine de barbarie. Après cet accueil, il montre une chaloupe qui amenait trois Iroquois délégués de tout le pays, pour venir traiter de la paix avec les Français, et par leur entremise, avec les nations qui nous sont confédérées. L'un des trois Iroquois était ce prisonnier que M. le Gouverneur avait renvoyé en son pays, pour dire à ses compatriotes qu'il le renvoyait à sa nation pour leur témoigner combien il se sentait obligé de la courtoisie qu'ils lui avaient faite, lui renvoyant deux prisonniers Français; et que n'en demeurant pas là il avait encore deux autres prisonniers Iroquois qu'il avait dessein de leur rendre, quand il aurait appris leur volonté sur les propositions de paix. Les deux autres étaient députés à cet eflet. Le premier et le plus intelligent se nommait Kiotsaton, cest-à-dire le crochet, et l'autre Aniougan.

La chaloupe qui les portait, et qu'ils avaient prise à Richelieu, étant proche du bord, et les Français et sauvages approchant pour les recevoir, Kiotsaton ît signe de la main qu'on l'écoutât, et pour cet effet il se mit sur le devant de la chaloupe, où il était tout couvert de porcelaines :' Mes frères, dit-il, j'ai quitté mon pays pour vous venir voir, et enfin me voilà dans vos terres. On m'a dit à mon départ que je venais chercher la mort, et que je ne reverrais plus ma patrie, mais je me suis volontairement exposé pour le bien

(1) Espèce de coquillage d'un très-bel éclat.

de la paix, voyant de si belles dispositions à rendre la terre égale, et faire que toutes les nations n’en soient plus qu'une. Je viens donc pour entrer dans le dessein des Français, des Hurons et des Algonquins, et pour

“vous communiquer les pensées de tout mon pays. Cela

dit, la chaloupe tire un coup de pierrier (petit canon de marine), et le fort répond d'un coup de canon pour marque de réjouissance.

Cet ambassadeur sauvage ayant mis pied à terre, fut conduit au logis de M. de Champflour commandant des Trois-Rivières, qui lui fit un fort bon accueil. Après avoir petuné (aspiré la fumée du tabac, appelé alors petun) à la façon des sauvages et mangé quelques pruneaux, il dit : Je trouve bien de la douceur dans les maisons des Français; depuis que jy ai mis le piel je n'y vois que de la réjouissance. Je vois bien que Celui qui est au ciel veut conclure une affaire bien favorable. Les hommes ont des pensées et des esprits trop différents pour tomber d'accord; c'est le Ciel qui réunira tout. Dès le même jour on dépêcha un canot à M. le Gouverneur pour lui donner avis de l'arrivée de ces ambassadeurs ; et cependant eux et les prison niers avaient toute liberté, et c'était à qui leur ferait festin, Un des Pères s'étant trouvé dans une cabane où il avait été invité, l'Iroquois dit à Couture qui l’'accompagnait : Ces gens ici me semblent paisibles et d'une humeur assez douce, fais-leur dire par ce Père que je les vois volontiers, et que bientôt nous nous entrevisiterons sans crainte, et que nous changerons de maison, c'est-à-dire que leurs maisons seront nôtres, et que les nôtres seront à eux. Noel Negabamat, notre excellent chrétien, répondit : Ce discours est bien agréable; vous savez bien que nous ne coupons point

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la gorge à ceux qui sont délégués pour porter de si bonnes nouvelles; vous n'êtes point des enfants, parleznous à cœur ouvert, et ne nous cachez point les sentiments que vous avez de nous. Pour les nôtres, ils sont tels que sont ceux d'Ononthio, c'est le nom qu'ils donnent à M. le Gouverneur; tout ce que vous ferez avec lui nous le tiendrons pour fait, car nous ne sommes qu'un avec lui.

Une autre fois M. de Champflour, après les avoir bien régalés, leur fit dire qu'ils étaient parmi nous comme en leur pays, qu'il n'y avait rien à craindre pour eux, et qu'ils pouvaient croire qu'ils étaient dans leurs maisons, étant dans les nôtres. Kiotsaton se tourna vers l'interprête et lui dit : Que ce capitaine est un grand menteur! puis s'étant arrêté quelque temps, il ajouta : Il dit que je suis ici comme dans ma maison, et comme dans mon pays; c'est une menterie, car je suis mal traité en ma maison, et je fais ici grande chère ; je mourrais de faim en mon pays, et je suis ici tous les jours dans les festins. Ce sauvage fit d'autres reparties semblables dans les rencontres, qui témoignaient qu'il avait de l'esprit.

Enfin, M. le Gouverneur étant arrivé de Québec aux Trois-Rivières, donna audience aux ambassadeurs le mercredi 12 de juillet. Cela se fit dans la cour du fort, où l'on fit étendre de grandes voiles contre l'ardeur du soleil, qui était fort grande. Voici comme le lieu était disposé. D'un côté était M. le Gouverneur accompagné de ses gens, et du révérend Père Vimont, Supérieur de la mission, assez proche de lui. A ses pieds étaient assis sur une longue écorce les cinq Iroquois, qui voulurent avoir cette place pour témoigner l'amour et le respect qu'ils avaient pour M. le Gouverneur.

A l'opposite étaient les Algonquins, les Montagnais et les Attikamek. Les deux côtés étaient formés de Français et de quelques Hurons. Au milieu, il y avait une grande place où les Iroquois avaient fait planter deux perches et tendre une corde de l'une à l’autre, pour y pendre et attacher, ainsi qu'ils disaient, les paroles q''ils nous devaient porter, c'est-à-dire les présents qu'ils nous devaient faire ; car tout parle parmi eux, et leurs actions sont significatives, aussi bien que leurs paroles.

Ces présents consistaient en trente mille grains de porcelaine qu'ils avaient réduits à dix-sept colliers, qu'ils portaient, partie sur eux et partie dans un petit sac placé tout auprès d'eux. Tous étant assemblés et chacun ayant pris sa place, le grand Iroquois (je le nomme ainsi parce qu'il était d'une grande et havte taille) se leva, et regarda premièrement le soleil, puis ayant jeté les yeux sur toute la compagnie, il prit un collier de porcelaine en sa main, et commença sa harangue d’une voix forte en ces termes : Ononthio,' prête l'oreille à mes paroles, je suis la bouche de tout mon pays. iu entends tous les [roquois quand tu m'entends parler. Mon cœur n'a rien de mauvais, je n'ai que de bonnes intentions. Nous avons en notre pays des chansons de guerre en grand nombre, mais nous les avons

(1) Ononthio signifie en langue iroquoise : Grande montagne. Ces sauvages avaient ainsi traduit le nom de M. de Montmagny (Mons magnus\, alors gouverneur du Canada. Ils donnèrent ce même nom non-seulement à tous ses successeurs, mais encore au roi de France, qu'ils appelaient Le Grand-Ononthio.

Les sauvages traduisaient presque tous les noms propres dans leur langue, mais il paraît qu'ils ne le faisaient pas toujours d'une manière aussi heureuse, Voici ce que dit à ce propos le Père Lallemant dans sa Relation de 1639 :

“ La raison de ces surnoms vient de ce que les sauvages ne pouvant ordinai-

rement prononcer nos noms. parce qu'ils manquent en leur langue de plusieurs

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toutes jetées par terre, et nous n'avons plus aujourd'hui que des chants de réjouissance. Là-dessus il se mit à chanter, et ses compatriotes lui répondaient. Il se promenait en cette grande place, comme un acteur sur un théâtre, en faisant mille gestes. Il regardait le ciel, il envisegeait le soleil, et il se frottait les bras comme sil en eut voulu faire sortir la vigueur qui les anime dans les combats.

Après qu'il eut bien chanté, il dit que le présent qu'il tenait en la main remerciait M. le Gouverneur de ce qu'il avait sauvé la vie à Tokhiahenchiaron, le retirant l'automne dernier de la mort et de la dent des Algonquins. Mais il se plaignait adroitement de ce ‘qu'on l'avait renvoyé tout seul; car, disait-il, si son canot se fût renversé, si les vents et la tempête l'eussent submergé, en un mot s'il fût mort, vous eussiez longtemps attendu le retour de ce pauvre homme, aussi bien que les nouvelles de la paix, et vous nous auriez ensuite accusé d'une faute que vousmêmes auriez faite. Cela dit, il attacha son collier au lieu destiné.

Il en tira un autre qu'il attacha au bras du sieur Couture en disant tout haut: C'est ce collier qui vous amène ce prisonnier. Je ne lui ai pas voulu dire lorsque nous étions encore en notre pays: Va-ten, mon neveu, prends un canot et t'en retourne à Québec; mon esprit

consonnes qui s’y rencontrent, ils font leur possible pour en approcher. S'ils ne peuvent en venir à bout, ils cherchent à la place des mots usités parmi eux, qu'ils puissent facilement prononcer, et qui aient quelque rapport avec nos noms ou avec leur signification. Mais il arrive quelquefois qu'ils rencontrent assez mal à propos. »

La Mère de l'Incarnation dit, que les consonnes labiales leur manquaient : souvent alors ils les remplaçaient par ow, Pour eux, Marie se prononçait OQuarie, Le Moine, Ouane.

n'aurait pas été en repos, j'aurais toujours pensé et repensé à part moi : Ne s'est-il point perdu? En vérité, je n'aurais point eu d'esprit si j'eusse procédé de cette

sorte. Celui que vous nous avez renvoyé a eu toutes,

les peines du monde en son voyage. Alors il commenca à exprimer ces peines, mais d'une manière si naturelle, qu'il n'y a point de comédien en France qui exprime si naïvement les choses, que ce sauvage faisait celles qu'il voulait dire. Il avait un bâton à la main qu'il mettait sur sa tête pour représenter comme ce prisonnier portait son paquet. Il le portait ensuite d'un bout de la place à l’autre, pour exprimer ce qu'il avait fait dans les sauts et dans les courants d'eaux, où étant arrivé, il lui avait fallu transporter son bagage pièce à pièce. Il allait et venait, représentant les tours et retours de cet homme. Il feignait heurter contre une pierre, 'puis il chancelait comme dans un chemin boueux et glissant. Comme s'il eût été seul dans un canot, il ramait d'un côté, et comme si son petit bateau eût voulu tourner, il ramait de l'autre pour le redresser. Prenant un peu de repos il reculait autant qu'il avait avancé; il perdait courage, puis il reprenait ses forces. En un mot, il ne se peut rien voir de mieux exprimé que cette action, dont les mouvements étaient accompagnés de paroles qui disaient ce qu'il représentait. Encore, disait-il, si vous l'eussiez aidé à passer les sauts et les mauvais chemins, le reste aurait été supportable. Si au moins, en vous arrêtant et pétunant, vous l'eussiez regardé de loin et conduit de la vue, cela nous aurait consolé : mais je ne sais où étaient vos pensées de renvoyer ainsi un homme seul parmi tant de dangers. Je n'en ai pas fait de même au regard de Couture, je lui ai dit : Allons, mon neveu, suis-moi, je te veux rendre

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Le troisième témoignait que les présents que M. le Gouverneur avait donnés à l'Iroquois qu'il avait renvoyé, avaient été distribués aux nations qui leur sont alliées, pour arrêter leur colère, et qu'ils y avaient ajouté quelque chose du leur pour les obliger d'envoyer des présents partout, de mettre bas les haches et de retirer les avirons des mains de ceux qui s'embarquaient pour venir en guerre. Il nommait toutes ces nations, et même les Hollandais, à qui ils en firent part comme à leurs alliés, quoiqu'ils ne répondissent rien, à ce qu'il disait.

Le quatrième collier était pour nous assurer que la pensée de leurs gens tués en guerre ne les touchait plus, et qu'ils mettaient leurs armes sous les pieds. J'ai passé, disait-il, auprès du lieu où les Algonquins nous ont maltraités et massacrés au printemps dernier, dans le combat où ces deux prisonniers ont été pris. J'ai, dis-je, passé vite, ne voulant pas voir le sang répandu de mes gens, ni leurs corps qui sont encore sur la place, mais j'ai détourné ma vue de peur d'irriter ma colère. Puis, frappant la terre et prêtant l'oreille, il poursuivit disant : J'ai oui la voix de mes ancêtres massacrés jpar ls Algonquins, lesquels voyant que mon cœur était encore capable de se venger m'ont crié d'une voix amoureuse : Mon petit-fils, asseyez-vous et n'entrez point en fureur; ne pensez plus à nous, puisqu'il n'y a plus de moyen de nous retirer de la mort; pensez seulement aux vivants, cela est d'importance, et retirez-

(1) Il serait difficile d'imaginer une satire plus spirituelle et plus mordante de la conduite des Français, qui avaient renvoyé seul le prisonnier iroquois quelques mois auparavant,

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les du glaive et du feu qui les peuvent faire venir où nous sommes. Un homme vivant vaut mieux que plusieurs morts. Ayant entendu cette voix, j'ai passé outre et m'en suis venu jusques à vous pour délivrer ceux que vous tenez encore.

Le cinquième présent fut donné pour nettoyer la rivière et en Ôter les canots ennemis qui la pourraient troubler et empêcher la navigation. Il faisait mille gestes, comme s’il eût voulu arrêter les vagues, et donner un calme à la rivière depuis Québec jusques aux Iroquois.

Le sixième pour applanir les sauts et chutes d'eau, et retenir les grands courants qui se rencontrent dans les rivières où il faut naviguer pour aller en leur pays. J'ai vu périr, dit-il, dans les buuillons d'eau, voilà pou: les apaiser; et avec ses mains et ses bras, il arrêtait ces torrents et les mettait à l'uni.

Prenant le septième : Voilà pour donner la bonace au grand lac de Saint-Louis, pour le rendre uni comme une glace, et pour apaiser la colère des vents, des tempêtes et des eaux. Et rendant par ses mouvements le chemin favoraole, il attacha ce présent au bras d'un Français, le tirant tout droit au milieu de la place, pour marque que nos canots iraient sans peine dans leurs ports.

Le huitième frayait tout le chemin qu'il faut faire par terre. Vous eussiez dit qu'il abattait les arbres, quil coupait les branches, qu'il repoussait les forêts, qu'il remplissait de terre les lieux profonds. Voilà,

disait-il, tout le chemin net et poli. Ii se baissait contre 4

terre pour niveler les campagnes de sa vue, et voir sil n'y avait plus de pierre, ni de bois où l'on pût heurter en marchant: c'en est fait, on verra la fumée de no bourgades depuis Québec, tous les obstacles sont tés.

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Le dixi très-étroit son bras S'étant ain dnairemer attache ins quand la f bras qui :

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dissiper tou à découvert cachés, et « partout.

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où Le neuvième était pour témoigner que nous trou- [u- verions du feu tout prêt dans leurs maisons; que ce tre feu ne s'éteindrait ni jour ni nuit et que nous en ux verrions la clarté de nos foyers.

Le dixième fut donné pour nous lier tous ensemble la très-étroitement,. Il prit un Français d’un côté, enlaçant ent M son bras dans le sien, ef un Algonquin de l'autre. jille S'étant ainsi lié et montrant ce collier qui était extraorner dinairement beau, il s'écria : Voilà le nœud qui nous LOS, attache inséparablement, rien ne nous pourra désunir, au, quand la foudre tomberait du ciel : car si elle coupe ce lans M bras qui nous attache à vous, nous vous saisirons AYS. incontinent de l'autre.

pou Le onzième nous invitait à manger avec eux, en était disant : notre pays est rempli de poisson et de venaison; on ne voit que cerfs, qu'élans, que castors; quittez ces nace puants pourceaux qui courent ici parmi vos habitants, mme et qui ne mangent que des saletés, et venez manger de des À bonnes viandes arec nous; le chemin est frayé, il n'y hents a plus de Ganger.

| d'un Le douzième, dit-il en élevant sa voix, est pour blace, M dissiper tous les nuages de l'air, afin qu'on puisse voir dans à découvert que nos cœurs ef les vôtres ne sont point cachés, et que le soleil et la vérité donnent du jour faire partout.

bres, Le treizième faisait ressouvenir les Hurons de leurs prêts, bonnes volontés. Il y a trois jours, disait-il, c'est-à-dire oilà, trois aus, que vous aviez un sac plein de porcelaine

ontre M avec d’autres présents tout prêts jour venir chercher

ir sil la paix, qui vous a détournés de cette pensée?

burter Le quatorzième était pour presser les Hurons qu'ils

e »0$ À se hâtassent de parler, qu'ils ne fussent point honteux comme des femmes, et que prenant résolution d'aller

aux Iroquois, ils passassent par le pays des Algonquins et des Français.

Le quinzième, pour témoigner qu'ils avaient toujours eu dessein de ramener le Père Jogues et le Père Brissani, mais que le premier leur avait été dérobé, et qu'ils avaient volontairement donné le second aux Hollandais qui le leur avaient demandé.

Le seizième, pour les recevoir quand ils reviendraient, afin de les mettre à couvert et d'arrêter les haches des Algonquins et les canons des Français. Il y a six ans, disai-il, que nous ramenions vos prisonniers et que nous venions vous dire que nous voulions être de vos amis, mais nous entendimes des arquebuses et des canons sifiler de tous côtés. Cela nous fit retirer, et comme nous avons du courage pour la guerre, nous fimes résolution de vous en donner des preuve: !: le printemps suivant. En effet, nous parûmes en vos ierres et primes d'abord le Père Jogues avec les Hurons.

Le dix-septième collier était celui qui était propre à Houatkeniate et qu'il portait ordinairement en son pays. Ce jeune homme était l'un des deux prisonniers, et sa mère qui était tante du Père Jogues au pays des Iroquois, envoya ce collier, qui était très-beau, afin qu'il fut donné à celui qui avait sauvé la vie à son fils.

Après que ce grand Iroquois eût expliqué tout ce que ses présents voulaient signifier, il ajouta : Je m'en vais passer le reste de l'été dans mon pays, en jeux, en danses et en réjouissances pour le bien de la paix ; mais j'ai peur que pendant que nous danserons, les Hurons ne nous viennent pincer.'

(1) Il est facile de comprendre qu'un témoin occulaire, aidé par Couture, où Couture lui-même, avait mis par écrit tous les détails de cette scène, et que la

Mère de l'Incarnation reproduit ce récit,

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Voilà ce qui se passa en cette assemblée, où l'on n'a pu recueillir que quelques pièces détachées de la harangue de l'Iroquois, par la bouche de l'interprète qui n'avait que par intervalles la liberté de parler; mis fous conviennent que ce sauvage était fort éloquent et très-bon acteur, pour un homme qui n'a d'autre étude que ce que la nature lui a appris sans règles et sans préceptes. La conclusion fut que les Iroquois, les Algonquins, les Montagnais, les Hurons et les Français danseraient tous ensemble, et qu'ils passeraient la journée dans l'allégresse.

Le 13 de juillet, M. le Gouverneur traita toutes les uations sauvages que je viens de nommer, qui se trouvèrent aux Trois-Rivières, afin de les réunir toutes et de bannir toute la défiance qui pourrait être entre elles. L'ambassadeur iroquois en témoigna bien de la satisfaction. 11 chanta et dansa selon la coutume de son pays et recommanda fort aux Algonquins et aux Hurons d'obéir à Onontio et de suivre les intentions des Français.

Le jour suivant, M. le Gouverneur répondit aux présents des Iroquois par quatorze présents qu'il leur fit et qui furent acceptés avec des marques de satisfaction qu'ils faisaient paraître à chaque présent qui leur était offert, Ainsi après que le truchement eût donné à entendre les intentions de M. le Gouverneur, la paix fut conclue, à condition que les Iroquois ne feraient aucun acte d'hostilité envers les Hurons, et qu'ils mettraient la hache bas jusqu'à ce que les anciens Hurons, qui n'étaient pas présents aux Trois-Rivières, eussent parlé. Voici l'ordre qui fut gardé dans les présents de M. le Gouverneur présentés par Couture, qui harangua en Iroquois, et aui fit de sa part les gestes

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