‹ Lettres de la révérende mère Marie de l'Incarnation (née Marie Guyard) [microforme]Chapitre 72 sur 127 · LETTRE LXV · texte numérisé non relu

LETTRE LXV

A UNE DE SES SŒURS

À qui elle donne des avis pour vivre saintement,dans son état de veuvage.

Ma très-chère et très-bonne sœur,

Notre bon Jésus soit à jamais l’objet de votre amour.

C'est avec la plus tendre affection de mon cœur que je chéris le vôtre, et plus étroitement que jamais, puisque vous voulez être toute à Dieu. Vous me demandez des avis spirituels pour mener une vie parfaite dans l'état d'une véritable veuve qui ne veut plus avoir d'amour que pour JÉSUS-CHRIST : et surtout vous me demandez comme j'ai fait quand Dieu a permis que je l'aie été. O mon Dieu! je serais bien empêchée de vous le dire, car ma vie a été un tissu d'imperfections et d'infidélités. Mais du côté de la grâce, je vous avouerai que Dieu me faisait riche et qu'il me donnait tout, en

sorte que si jeusse été bien obéissante à ses mouvements, je serais à présent une grande sainte. Puisque vous le voulez savoir, ce que je tâchais de faire, c'était de vider mon cœur de l'amour des closes vuines de ce monde : je ne m'y arrêtais } volontairement, et ainsi mon cœur se vidait out et n'a ait point de peine de se donner tout à Dieu, ni de mépriser tout le reste pour son amour.

Ne faites-vous point quelque peu d'oraison mentale?

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Cela vous servirait beaucoup, même pour la conduite de votre famille et de vos affaires domestiques; car plus on s'approche de Dieu, plus on voit clair dans les affaires temporelles, et à la faveur de ce flambeau on les fait beaucoup plus parfaitement. On apprend à faire ses actions en la présence de Dieu et pour son amour ; on n'a garde de l'offenser quand on le voit présent ; on s'accoutume à faire des oraisons jaculatoires qui enflamment le cœur et attirent Dieu dans l'âme; ainsi de terrestre on devient spirituel, en sorte qu'au milieu du tracas des affaires du monde, on est dans un petit paradis où Dieu prend ses plaisirs avec l'âme, et l'âme avec Dieu.

Dans les occupations néanmoins que je sais que cause votre négoce, Dieu ne demande pas de vous que vous fassiez de longues oraisons, mais de courtes, et qui soient ferventes. Je me souviens que notre défunte mère, lorsqu'elle était seule dans son trafic, prenait avantage de ce loisir pour faire des oraisons jaculatoires très-affectives. Je l'entendais dans ces moments parler à Notre-Seigneur de ses enfants et de toutes ses petites nécessités! Vous n'y avez peut-être pas pris garde comme moi, mais vous ne croiriez pas

(1) La conduite de cette pieuse dame est admirable. On voit, sans doute, aujourd'hui, un bon nombre de mères qui méritent d'ètre appelées chrétiennes, qui font des aumônes, se livrent aux bonnes œuvres, s'approchent fréquemment et avec piété de la sainte communion; mais il en est peu qui aient cet esprit de prière, se montrant ainsi toujours pleines de sollicitude pour le salut de leurs enfants et des autres membres de leur famille. C'est de cette manière néanmoins que l'on fait descendre par torrents les bénédictions du ciel, et que l'on arrive soi-même à une haute piété.

Saint Paul se.montre le vrai modèle d'une mère chrétienne, quand il dit au sujet des églises qu'il avait fondées et des âmes qu'il avait enfantées à la foi : « Je vous aime d'un amour de jalousie, » Il explique ensuite ce que lui fait faire

combien cela à fait d'impression dans mon esprit, Je vous dis ceci, ma chère sœur, afin que vous l'imitiez, car c'est un exemple domestique dont nous devons faire plus d'état que de tout autre, et j'estime que c’est ce que notre bon Dieu demande de vous.

J'ai une singulière joie de ce que vous êtes dans le dessein de demeurer comme vous êtes le reste de vos jours : je massure que vous y possédez la parfaite paix du cœur, puisqu'il n’est plus partagé, et que Dieu seul en est le maître et le possesseur. Mais dans cet état, il est surtout nécessaire que vous ayez un directeur à qui vous déclariez les mouvements et les dispositions de votre âme. Choisissez-en un qui soit sage et prudent; et quand vous en aurez un qui ait ces qualités, ne lui célant rien, il vous conduira dans la voie du ciel, si vous suivez ses avis.

Je men vais quitter la charge de supérieure, et en même temps beaucoup de tracas où cet emploi m'engage; après quoi je tâcherai de pratiquer les avis que je vous donne, surtout de m'offrir en continuelle hostie au Père éternel sur le cœur de son bien-aimé Fils. Je veux que ce soit là ma principale affaire intérieure, car pour l'extérieur je suis toute à l'obéissance. Donnons-nous donc tout de bon à celui qui se donne tout à nous. Ah! qu'il fait bon de n'être plus à soi, mais à Celui qui est toute chose et en toutes choses! Je ne sais ce qui m'emporte aujourd'hui, mais insensiblement

cet amour : « Outre les souffrances et les travaux extérieurs, ma sollitude pour toutes les églises me fait insister tous les jours auprès de Dieu. Qui est faible sans que je m'affaiblisse avec lui? qui est scandalisé sans que je brûle? » (II. Cor. 29.)

Ainsi devraient faire toutes les mères chrétiennes : insister chaque jour, et souvent dans la journée, pour obtenir de la miséricorde divine qu’elle répande une pluie de grâces sur leur famille. C'est ce que fit madame Guyard, et nous voyons par les lettres de sa fille qu'elle ne le fit pas en vain.

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Faites autant de lecture spirituelle que le temps vous le pourra permettre, et priez votre Père directeur de vous indiquer les livres qui vous seront propres. Je crois que la très-sainte Mère de Dieu et son très-aimable époux saint Joseph sont vos Patrons : ce sont aussi les miens. Aimons-les, honorons-les, servons-les de tout notre cœur, et ils nous conduiront dans le ciel.

De Québec, le 3 de septembre 1645.

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