LETTRE CLXXII
AU MÊME
Bmbrasement de Téglise et du fort de Tadoussac. — Accident faneste surTenu mux Uraulines. — Arrivée de Tarmôe française à Québec. — OrAces obtenues par la dévotion à la Sainte-Famille.
Mon très-cher fils,
Je me suis don;ié la consolation de vous écrire plusieurs lettres.* Par celle-ci, qui est la quatrième, je vous dirai que Notre-Sjdigneur nous a envoyé cette année des sujets d'affliction aussi bien que de consolation et de joie. Nous venons d'apprendre que le fort de Tadoussac est brûlé par accident avec l'église et la maison. C'est une très-grande perte, parce que c'était une retraite pour le trafic et un refuge pour les Français et pour les sauvages. C'est pourquoi comme il n'y a nulle apparence d'abandonner les uns et les autres aux incursions des ennemis, je crois que l'on sera obligé de rétablir le tout au printemps prochain.
Depuis quelques jours il nous est arrivé une affaire
bien épineuse. Deux de nos domestiques ont fait on mauvais coup, d'où il s*est ensuivi la mort d*un homme. Comme cela s*est passé dans la maison où nous logeom nos domtestiques, de neuf qui y étaient restés, on en enleva six tout à la fois, qu'on mena en prison dans le château. Trois de la compagnie étant malades, os les laissa, mais on y envoya une garnison de soldats pour les garder. Nous en avons retiré quatre à la faveur de nos amis, lesquels ont été déchargés aussi bien qae les trois malades. L'on diffère le jugement des deux autres, jusqu'à ce que l'on ait attrapé les deux coupables, qui, après avoir fait le coup, avaient pris la fuite. Les deux qui sont en prison seraient déjà exécutés, sans la faveur des personnes puissantes que nous employons, afin qu'on ne fasse rien sans prendre une véritable et entière connaissance du mal. Noos ne pouvons dire encore ce qui arrivera.
Si Dieu nous frappe d'une main, il nous console de l'autre. Enfin tous les vaisseaux sont arrivés, et nous ont amené le reste de l'armée avec les personnes les plus considérables que le roi envoie pour secourir le pays. Ils ont pensé périr tous à cause des tempêtes qui les ont arrêtés quatre mois dans le trajet. Aux approches des terres, impatients d'une si longue nayi* gation, ils ont trop tôt ouvert les sabords de leurs navires, ce qXii a fait que l'air y étant trop tôt entré, la maladie s'y est mise, qui a causé bien de la désolation. D'abord il en est mort vingt, et il a fallu en mettre cent trente à Thôpital, entre lesquels il y avait plusieurs gentilshommes volontaires, que le désir de donner leur vie pour Dieu avait fait embarquer. La salle de l'hôpital étant pleine, il en a fallu mettre dans l'église, laquelle étant remplie jusqu'aux balustres,il a fallu avoir recours
aux maisons voisines, ce qui a extraordihairement fatigué toutes les religieuses « mais ce qui a aussi excellemment augmenté leur mérite.
Les vaisseaux, quoiqu'en grand nombre, étant remplis d'hommes et de bagage, nos nécessités et rafraîchissements sont demeurés en France pour la plupart. Nous en serons très-incommodées, mais il faut un peu pâtir avec les autres. Je bénis Dieu de nous avoir mises dans un pays où plus qu'en aucun autre il faut dépendre de sa divine Providence. C'est là où mon esprit trouve sa consolation, car parmi tant de privations nous n'avons encore manqué ni de vivres, ni de vêtements, mais plutôt il me semble dans mon cœur que nous sommes toujours trop bien.
Quant au reste de l'armée, elle est en bonne résolution de signaler sa foi et son courage. On leur fait comprendre que c'est une guerre sainte, où il ne s'agit que de la gloire de Dieu et du salut des âmes ; et pour les y animer, on tâche de leur inspirer de véritables sentiments de piété et de dévotion. C'est en cela que les Pètes font merveille. Il y a bien cinq cents soldats qui ont pris le scapulaire de la sainte Vierge. C'est nous qui les faisons, à quoi nous travaillons avec bien du plaisir. Ils disent tous les jours le chapelet de la Sainte- Famille avec tant de foi et de dévotion, que Dieu a fait voir par un beau miracle que leur ferveur lui est agréable. C'est en la personne d*un lieutenant, qui ne 's'ëtant pu /trouver à l'assemblée pour le réciter, s'était retiré dans un buisson pour le dire en son particulier. La sentinelle ne le distinguant pas bien, crut que c'était un Iroquois qui s'y était caché, et dans cette créance le tire quasi à brûle-pourpoint , et se jette aussitôt dessus, croyant trouver son homme mort. Il
devait Tétre en effet, la balle loi ayant donné dan^ la tête deux doigts au-dessus de la tempe. Mais la sentinelle fut bien étonnée de trouver son lieutenant à terre tout en sang au lieu d'un Iroquois. On le prend, on fait son procès : mais celui qu'on croyait mort se leva, disant qu'il demandait sa grâce, et que ce ne serait rieii. Et en effet on le visita, et on trouva la balle enfoncée mais Thonmie sans péril, ce qui a été approuvé miracle. Cette occasion a beaucoup augmenté la dévotion dans l'armée, où les révérends Pères de la Compagnie font merveille.^
Nous voyons encore d'autres miracles sur les dévots de la Sainte -Famille. A sept lieues d'ici il y a un bourg appelé le Petit-Cap, où il y a une église de Sainte- Anne, dans laquelle Notre-Seigneur fait de grandes merveilles en faveur de cette sainte Mère de la très-sainte Vierge. On y voit marcher les paralytiques, les aveugles recer voir la vue, et les malades de quelque maladie que oe soit recevoir la santé. Or depuis quelques jours, une personne qui avait perdu la vue, et qui avait une particulière dévotion à la Sainte -Famille, fut menée à cett» chapelle pour demander à Dieu sa guérison par l'inter^ — cession de sainte Anne. Mais cette grande sainte n^ voulut pas lui accorder cette grâce, qu'elle savait êtr^i réservée à Tinvocation de la Sainte-Famille. On Iv^ ramène donc à Québec devant l'autel de cette FamilteP sainte, où la vue lui fut rétablie. Voilà ce qui se pasa^ à présent en ces quartiers. Dieu est bon et miséricor-^ dieux dans tous les endroits du monde envers ceux qojS
(1) Le Père Le Mercier, Jésuite, dans sa Relation de 1665, racoote le oésxi^ fait à peu prè8 dans les mêmes termes. Il ajoute d'autres faits non moixB# frappantf»
DB LA MftRB MARIB DB l'incarnation. 311
le veulent aimer et servir. Aimons-le donc de tout notre oœur; servons-le de tout notre pouvoir, et il versera sur nous ses bontés et ses miséricordes.
De Québec, le 30 de septembre 1665.
LETTRE ÇLXXIII.
AU MÊME
Naufrage da Vice- Amiral retournant en France. — Le pays se peuple et devient
meilleur de jour en joar.
': Mon très-cber fils,
rSi les lettres que je vous ai écrites cette année sont drivées jusqu'à vous, c'est ici la cinquième que vous !: devez avoir reçue de moi. Mais je suis fort en doute " 90e le grand nombre que j'ai écrites en diverses villes dô franco y soient arrivées, parce que le Vice-Amiral, ^0 la flotte du roi, où étaient nos plus considérables '^Ponses et les papiers de nos plus importantes affafres, ^ ^Eiit naufrage à deux cents lieues d'ici. Ce que nous «av^c>ns de certain de cet accident est qu'il n'était pas ^<^ore hors des terres, qu'il s'est brisé sur des roches, - l'oint le monde néanmoins s'est sauvé à la réserve d'un lûatidot. L'on a pareillement sauvé une bonne partie du iDagage, ce qui me laisse quelque espérance que nos lettrées et nos mémoires auront échappé du naufrage. C^t accident arriva la nuit, tout le monde étant couché ^^ en repos, excepté les pilotes, et tout d'un coup le
vaisseau coula à fond entre deux roches. Il y avait trois honnêtes dames qui allaient en France pour leon affaires; il fallut les tirer du péril par des poulies attachées au haut du mât, puis les enlever par le moyen des cordes, avec des peines nonpareilles, pour les mettre sur des roches. Tous se sont retirés sar les monts de Notre-Dame, qui est le lieu le plus stérile et le plus froid de l'Amérique, n'ayant que pour donze jours de vivres, qu'ils avaient sauvés du débris, M. de Tracy a ordonné à trois vailseaux du roi, qui sont partis, de prendre tout ce monde en passant, ou au cas qulls ne puissent aborder et qu'on soit contraint de les laisser hiverner sur les roches, de leur envoyer des vivres pour huit mois. Il a encore envoyé du monde pour leur donner secours : nul n'est encore de retour; nous en attendons des nouvelles.
Nous avons été affligés de cet accident, mais nous n'en avons pas été surpris ; parce que depuis que nous sommes en ce pays, l'on n'avait point encore vu de si grandes tempêtes sur la mer ni dans le grand fleave que cette année. Les douze vaisseaux qui sont arrivés ont pensé périr. Le treizième, qui était la frégate de M. de Tracy, a coulé à fond à l'entrée du fleuve, où oa l'avait vue. Tous ses gens, toutes ses provisions, tout son bagage a péri, ce qui le recule un peu dans ses affaires, à cause des grandes dépenses qu'il est obligea de faire et du grand train qu'il doit entretenir. Voil^, mon très-cher fils, les accidents de la vie humain^, qui nous apprennent qu'il n'y a rien d'assuré dans l^ monde, et que nous ne devons attacher nos cûfe-n^^ qu'aux biens de l'éternité.
^ L'argent, qui était rare en ce pays, y est à pr^^^/ fort commun, ces Messieurs y en ayant bea^xç^^^
DB LA MÈRE MARIE DE l'iN CARNATION. 313
apporté. Ils payent en argent tout ce qulls achètent, tant pour leur nourriture que pour leurs autres nécessités, ce qui accommode beaucoup nos habitants.
Les cent filles que le roi a envoyées cette année ne font que d'arriver, et les voilà déjà quasi toutes pourvues. Il en enverra encore deux cents l'année prochaine, et encore d'autres à proportion les années suivantes. Il envoie aussi des hommes pour fournir aux mariages, et cette année il en est bien venu cinq cents, sans parler de ceux qui composent l'armée. De la sorte c'est une chose étonnante de voir comme le pays se peuple et multiplie. Aussi dit-on que Sa Majesté n'y ▼eut rien épargner, y étant excité par ces seigneurs qui Bout ici, et qui trouvent le pays et le séjour ravissant en comparaison des îles de l'Amérique d'où ils viennent, et où la chaleur est si extrême qu'à peine y peut-on ▼ivre. Ce pays-là est riche, à cause des sucres et du tabac que l'on en transporte, mais il n'y peut venir de blé. leur pain est fait d'une certaine racine dont la nécessité les oblige de se nourrir. Mais ici les blés, les lâgomes, et toutes sortes de grains croissent en abondance. La terre est une terre à froment, laquelle plus on la découvre des bois, plus elle est fertile et abon-* *aûte. Sa fertilité a bien paru cette année, parce que le» tarines de l'armée s'étant gâtées sur la mer, il s'eat wttvô ici des blés pour fournir à sa subsistance sans îùre tort à la provision des habitants.
Cette abondance néanmoins n'empêche pas qtfil y ait ici un grand nombre de pauvres; et la raison est que VJjad une famille commence une habitation, il lui faut «w ou trois années avant que d avoir de quoi se Jjwnr, sans parler du vêtement, des meubles et d\me ™»ité de petites choses nécessaires à reutretiea d uw
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maison; mais ces premières difficoltâs étant passées, ils commencent à être à leur aise, et slls ont de la conduite, ils deviennent riches avec le temps, autant qu'on le peut être dans un pays nouveau comme est celui-ci. Au commencement ils vivent de leurs grains, de leurs légumes et de leur chasse, qui est abondanto en hiver. Et pour le vêtement et les autres ustensiles de la maison, ils font des planches pour couvrir les mai« sons, et débitent des bois de charpente qu'ils vendent bien cher. Ayant ainsi le nécessaire, ils commencoït à faire trafic, et de là sorte ils s'avancent peu à peu.
Cette petite économie a tellement touché ces Messieurs les ofiSciers, qu'ils ont obtenu des places pour y faire travailler, ainsi il est incroyable combien. oe pays se découvre, et se peuple partout. Mais ce que Ton recherche le plus, est la gloire de Dieu et le saint des âmes. C'est à cela qu'on travaille, comme aussi à faire régner la dévotion dans l'armée, faisant comprendre aux soldats qu'il s'agit ici d'une guerre sainte, où il y a plus de profit à faire pour le ciel que de fortune pour la terre. Il y en a bien cinq cents qui ont pris le scapulaire de la sainte Vierge, et beaucoup d'autres qui disent le chapelet de la Sainte-Famille tous les jours. Ils ont tant de dévotion à cette Famille sainte, que Dieu, pour récompense de leur Foi et pour accroître leur ferveur, a bien voulu faire des miracles. Je vous en ai parlé ailleurs , c'est* pourquoi je ne le répète point ici.
Je vous ai dit dans une autre lettre qu'une partie de l'armée a pris le devant pour se saisir de la rivière des Iroquois, et faire des forts sur ses rivages dans les passages les plus avantageux. Â quoi j'ajoute que nos chrétiens algonquins sont allés camper avec leurs
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familles à Tabri des forts et de ceux qui les gardent. Ils font de grandes chasses où leurs ennemis avaient coutume d'en faire et d'enlever la meilleure part de leur pelleterie. Leur chasse est si abondante qu'on dit que chaque jour ils prennent plus de cent castors, sans parler des orignaux, et autres bêtes fauves. Eu quoi les Français et les sauvages s'aident mutuellement. Les Français défendent les sauvages, et les sauvages nourrissent les Français des chairs des bêtes qu'ils prennent, aprôs en avoir enlevé les peaux, qu'ils portent aux magasins du pays. M. de Tracy me dit, il y a peu de jours, qu'il avait mandé tout cela au roi, avec les autres avantages que l'on a pour faire la guerre à l'ennemi juré de notre Foi. Joignez vos prières aux nôtres, afin que Dieu verse ses bénédictions sur une entreprise si avantageuse à sa gloire.
De Québec, le 29 (^octobre 1665.