LETTRE CCXX
A SON FILS
CireoDftances du ravissement admirable dans lequel Dieu lui donna la connaissance du mystère de la très-sainte Trinité, dont il est parlé dans l'histoire de sa vie. — Son oraison de respir, où elle montre que, quelque élevée que soit une oraison, on n'y est pas pour cela exempt de distraction. — Elle a gardé •on vœu de faire ce qui est plus parfait, absolument et sans restriction.
Mon très-cher âls,
Paisqae vous désirez que je vous donne quelque éclaircissement sur ce que je vous ai dit dans mes écrits touchant le mystère de la très-sainte Trinité, je vous dirai que lorsque cela m'arriva, je n'avais jamais été instruite sur ce grand et suradorable mystère; et quand je l'aurais lu et relu, cette lecture ou instruction de la part des hommes ne m'en aurait pu donner une impression telle que je l'eus pour lors, et qu'elle m'est demeurée depuis. Cela m'arriva par une impression subite, qui me fit demeurer à genoux comme immobile. Je vis en un moment ce qui ne se peut dire ni écrire qu'en donnant un temps ou un intervalle successif pour passer d*une chose à une autre. En ce temps-là^ mon état était d'être attachée aux sacrés mystères du Verbe incarné. Les cinq heures de temps se passaient à genoux sans me lasser ni penser à moi, l'amour de ce divin Sauveur me tenant liée et comme
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transformée en lui. Dans l'attrait dont il est question, j'oubliai tout, mon esprit étant absorbé dans ce divin mystère, et toutes les puissances de l'âme arrêtées et soujQfrant Timpression de la très-auguste Trinité, sans forme ni figure de ce qui tombe sous les sens.
Je ne dis pas que ce fut une lumière, parce que cela tombe encore sous les'sens ; et c'est ce qui me fait dire impression, quoique cela me paraisse encore quelque chose de la matière ; mais je ne puis m'exprimer aatrement, la chose étant si spirituelle, qu'il n'y a point de diction qui en approche. L'âme se trouvait dans la vérité et entendait ce divin commerce en un moment sans forme ni figure. Et lorsque je dis que Dieu me le fit voir, je ne veux pas dire que ce fut un acte, parce que l'acte est encore dans la diction et parait matériel, mais c'est une chose divine qui est Dieu même. Le tout »y contemplait et se faisait voir à lame d'un regard fixe et épuré, libre de toute ignorance et d'une manière ineffable. En un mot, lame était abîmée dans ce grand océan où elle voyait et entendait des choses inexplicables. Quoique pour en parler il faille du temps, l'âme néanmoins voyait en un instant le mystère de la génération éternelle, le Père engendrant son Fils, et le Père et le Fils produisant le Saint-Esprit, sans mélange ni confusion. Cette pureté de production et de spiration est si haute, que lame, quoique abîmée dans ce tout, ne pouvait produire aucun acte, parce que cette immense lumière qui l'absorbait la rendait impuissante de lui parler Elle portait dans cette impression la grandeur de la Majesté qui ne lui permettait pas de lui parler; et quoiquainsi anéantie dans cet abîme de lumière, comme le néant dans le tout, cette suradorable Majesté rinstruisait par son immense et paternelle bonté, sans
que sa grandeur, fût retenue par aucun obstacle de ce né^nt, et elle lui communiquait les secrets touchant ce divin compoerce du Père au Fils, et du Père et du Fi^s au. Saint; Esprit, par leur embrassement et mutuel amour ; et tout cela avec une netteté et pureté qui ne se peut dire.
Dans cette même impression j'étais informée (il y avait en moi une forme) de ce que Dieu fait par luinaême, dans la communication de sa. divine Majesté, dans la suprême hiérarchie des anges, composée des Chérubins, des Séraphins et des Trônes, lui signifiant ses divines volontés par lui-même immédiatement et sans l'interposition d'aucun esprit créé. Je connaissais distinctement les rapports qu'il y a de chacune de ces trois personnes de la très-auguste Trinité dans chacun des Chœurs de cette suprême hiérarchie; la solidité inébranlable des pensées du Père dans les uns, qui de là sont appelés Trônes ; les splendeurs et les lumières du Verbe dans les autres, qui en sont nommés Chérubins; et les ardeurs du Saint-Esprit dans les autres, qui pour cç sujet sont appelés Séraphins ; et enfin que la très-sainte Trinité en lunité de sa divine essence se communiquait à cette hiérarchie, laquelle ensuite manirestait ses volontés, aux autres esprits célestes selon leurs ordres.
MoQ âme était toute perdue .dans ces grandeurs, et la vue de ces grandes choses était sans interruption de Tune à Taiatre. Dana un tableau oti plusieurs mystères sont dépeints, on les voit .en gros, mais pour les bien considérer en détail, il faut s'interrompre; m£^is dane^ une impression comme celle-ci l'on voit tout nettement^ purement et sans interruption. J'expérimentais ^nfin conune mon âme était Timage de Dieu; que par la.
mémoire elle avait rapport au Père Etemel, par Tentendément au Fils, le Verbe divin, et par la volonté au Saint-Esprit ; et que comme la très-sainte Trinité était trine en personnes et une en essence, ainsi l'âme était trine en ses puissances et une en sa substance.
Il me fut encore montré qu'encore que la divine Majesté ait mis de la subordination dans les anges pour recevoir l'illumination les uns des autres, néanmoins quand il lui plaît, elle les illumine par elle-même selon ses adorables volontés, ce qu'elle fait pareillement à quelques âmes choisies en ce monde ; et quoique je ne sois que boue et fange, mon âme avait une certitude qu'elle était de ce nombre. Cette vue m'était si claire qu'encore que je fusse certaine que je n'étais qu'un néant, je n'en pouvais douter. Ainsi se termina cette grande lumière qui me fit changer d'état.
Le reste de cette vision est comme vous l'avez vu en son lieu. Mais vous remarquerez, s'il vous plaît, que ces grandes choses ne s'oublient jamais, et j'ai encore celles-ci aussi récentes que lorsqu'elles arrivèrent. Pour les termes, ils sont sans étude, et seulement pour signifier ce que mon esprit me fournit, mais ils sont toujours au-dessous des choses, parce qu'il ne s'en peut trouver d'autres pour les mieux exprimer.
Après ces lumières et les autres que vous avez vues dans mes écrits, le révérend Père Dom Raymond que je n'avais pas toujours pour me communiquer (à lui), me fit avoir, après qu'elles furent imprimées, les Œuvres de saint Denis traduites par un Père de son Ordre. Je les entendais clairement en toutes leurs parties, et je fus extrêmement consolée d'y voir les grands mystères que Dieu, par sa bonté, m'avait communiqués ; mais les choses sont bien autres lorsque
sa divine Majesté les imprime à Tâme, que quand on les trouve dans les livres, quoique ce qu'ils en disent soit de notre sainte foi et véritable. De tout ce que j'en ai vu depuis en quelques-uns» je n'ai rien vu qui approche de ce que saint Denis en a dit. Ce grand Saint les surpasse tous selon l'impression qui m'en est demeurée, et je connais bien que ce grand Saint avait la lumière du Saint-Esprit, mais que ses paroles n'ont pu dire davantage, car en effet ce sont des choses inexplicables. Ce qui me consola fort, fut d'y voir ce qui y est rapporté de saint Hierothée, qu'il pâtissait les choses divines ; c'est que souvent et presque continuellement j'étais, par l'opération du Verbe éternel, en des transports d'amour, qui me tenaient dans une privante à sa divine personne, telle que je ne le puis dire. Cela me faisait craindre de temps en temps que je ne fusse trompée, quoique mes confesseurs m'assuraient que c'était Tesprit de Dieu qui agissait. Cette lecture m'aida, et quoique je n'y visse pas des transports comme ceux que je pâtissais, il y avait néanmoins un sens qui satisfaisait mon esprit et ôtait ma crainte, car en ce temps-là je n'avais pas l'expérience que j'ai à présent.
Quant à la seconde chose que vous me demandez touchant mon état présent, je vous dirai que quelque sujet d'oraison que je puisse prendre, quoique je l'aie lu ou entendu lire avec toute l'attention possible, je l'oublie. Ce n'est pas qu'au commencement de mon oraiçon, je n'envisage le mystère, car je suis dans rimpuissance de méditer, mais je me trouve en un moment et sans y faire réflexion dans mon fonds ordinaire, où mon âme contemple Dieu, dans lequel elle est. Je lui parle selon le mouvement qu'il me
donne, et cette grande primauté ne me permet pas de le contempler sans lui parler, et en ce parler, de suivre son attrait. Si Tattrait est de sa grandeur, et ensemble (jpie je voie mon néant, mon âme lui parle conformément à cela. (Je ne sais si ce sont ces sortes d*actes qu*ôn nomme anagogiques, car je ne m'arrête point à ces distinctions.) S*il est de son souverain domaine, il en est de même. S'il est de ses amabilités, et de ce qu'en soi il n'est qu'amour, mes paroles sont comme à mon Epoux, et il n'est pas en mon pouvoir d'en dire d'autres ; cet amour n'est jamais oisif, et mon cœur ne peut respirer que cela. J'ai dit que les respirs qui me font vivre sont de mon Epoux ; ce qui me consume de telle sorte par intervalles, que si la miséricorde n'accofnmodait sa grâce à la nature, j'y succomberais, et cette vie me ferait mourir, quoique rien de tout cela ae tombe dans les sens,' ni ne m'empêche de faire mes fonctions régulières.
Je m'aperçois quelquefois, et je ne sais si d'autres le remarquent, que marchant par la maison, je vais chancelant; c'est que mon esprit pâtit un transport qui me consume. Je ne. fais presque point d'actes dans ces occasions, parce que cet amour consumant ne me le permet pas. D'autres fois mon âme a le dessus, et elle parle à son Epoux un langage d'amour que lui seul lui peut faire produire; mais quelque privante qu'il me permette, je n'oublie point mon néant, et c'est un abîme dans un autre abîme qui n'a point de fond. En ces rencontres je ne puis me tenir à genoux sans être appuyée, car bien que mes sens soient libres, je «uis faible néanmoins, et ma faiblesse m'en empêche. Que si je veux me forcer pour ne point û'asseoir ou m'appuyer, le corps qui souffre et est inquiet, me cause
«ID6 distraction qni m'ablige de faire T«d ou l'autre, et pour lors je reviens dans le calme. Comme rien de matériel ne se trouve en cette occupation intérieure, parfois mon imagination me travaille par des bagatelles, qui, n'ayant point de foildement, s'en vont comme elles viennent. La raison est que comme elle n'a point de part à ce qui se passe au dedans, elle cherche de quel entretenir son activité naturelle et inconstante; mais cela ne fait rien à mon fonds qui demeure inaltérable.
En d'autres rencontres je porte un état crucifiant; mon âme contemple Dieu, qui cependant semble se plaire à me rendre captive; je voudrais l'embrasser et traiter av^c Lui à mon ordinaire, mais il me tient comme une personne liée, et dans mes liens je vois qu'il m'aime, mais pourtant je ne le puis embrasser. Ah! que c'est un grand tourment! Mon âme néanmoins y acquiesce, parce qu'il ne m'est pas possible de vouloir un autre état que celui où sa divine Majesté me veut : je regarde celui-ci comme un état de purgation, ou comme un purgatoire : car je ne le puis nommer autrement. Cela étant passé, je me trouve à mon ordinaire.
Quand je vous ai dit ci-dessus ce que mon âme expérimente de la signification des actes qu'elle produit, j'ai voulu dire que je suis poussée par l'esprit qui me conduit conformément à la vue que j'ai, et à ce que j'expérimente dans son attrait, qui ne me permet pas d'en faire d'autres (d'autres actes.) Si cette vue et cette expérience est d'amour, comme celui que j'aime n'est qu'amour, les actes qu'il me fait produire sont tous , d'amour, et mon âme aimant l'amour, conçoit qu'elle est toute amour en Lui. En voilà l'explication. Je voudrais pouvoir me mieux expliquer, mon très- cher fils, mais je ne puis. Si vous voblez quelque chose de
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moi, je ne manquerai pas de vous y répondre, si je vis et si je suis en état de le faire. Si j'étais auprès de vous, mon cœur se répandrait dans le vôtre, ' et je vous prendrais pour mon directeur. Ce n'est pas que dans l'état où je suis, qui est un état de simplicité avec Dieu, j'eusse beaucoup de choses à dire, car je dirais quasi toujours la même chose; mais il arrive de certains cas où Ton a besoin de communiquer; je le fais avec notre bon Père Lallemant, car encore qu'il touche la quatre-vingtième année de son âge, il a néanmoins le sens et l'esprit aussi sains que jamais.
Vous avez raison de faire le jugement que vous faites du vœu de la plus grande gloire de Dieu, et de plus grande perfection de sainte Thérèse. J'ai tiré le papier que je vous ai envoyé des chroniques du Mont- Carmel, qui disent que dans les commencements elle avait fait ce vœu absolument et sans restriction. Pour celui que j'ai fait, tout y est compris, et je ne l'ai point entendu autrement, et cela pour toute ma vie. Le révérend Père Lallemant me permet de le renouveler de temps en temps comme nous faisons nos vœux de religion. Il eut envie que je fisse comme il est porté dans ce papier, mais je tâche de me tenir à ce que j'ai fait, et par la miséricorde de Dieu cela ne me cause point de scrupule. Si je fais des fautes ou des imperfections sans y penser, j espère que Dieu tout bon et tout miséricordieux ne me les imputera pas à faute contre mon vœu; il m'assiste pour n'en pas faire sciemment ; tout cela par sa miséricorde, parce que de moi je suis une pauvre et une grande pécheresse : c'est pourquoi priez pour ma conversion.
De Québec, le 8 (t octobre 1671.
DE LA BiÊRB MARIB DE l'IN CARNATION. 521
LETTRE CCXXI.
A LA SUPÉRIEURE DBS URSULTNBS DE MONS.
Elle lai témoigne son regret et sa surprise de n'avoir pas reçu les (Jrsnlines qui devaient lui yeuir de Mons. — Elle espère qu'elles viendront pins tard. — Nouvelles des Missions. — Elle regrette encore de n'avoir pas reçu la Vie de la Mère Anne de Beauvais, qu'elle attendait.
Ma révérende et trôs-chèriB Mère,
Je me suis donné l'honnear et la consolation de vous écrire par la première voie; — voici la dernière qui va partir, après quoi nous ne verrons plus que des glaces sur notre mer douce (le grand fleuve Saint- Laurent), jusqu'au mois d'avril ou de mai; ~ celle-ci est pour vous rendre de nouveau mes très-humbles actions de grâces de toutes vos bontés pour notre séminaire, qui vous est infiniment obligé et moi plus qu'aucune autre. — Je ne me souviens plus si je vous ai dit par ma première lettre si les bonnes Religieuses qu'on nous a envoyées étaient arrivées en ce pays, elles le sont heureusement et nous avons été fort surprises de voir des françaises au lieu des flamandes que nous attendions et pour lesquelles nous avions déjà préparé des cellules. Le révérend Père Ragueneau nous a mandé la raison pourquoi, qu'il a apprise de vous, mon aimable mère. Ainsi il a fallu nous conformer à la volonté de Dieu, qui renverse les desseins de ses créatures, quoi-
qua saintes, pour des raisons qui nons sont inoaniiiies, mais qnli fait éclore en son temps, et c'est ce qui me fait espérer que nous verrons qnelqne jour de vos chères filles parmi nous , vous assurant , * ma chère Mère, que lorsque. nous aurans besoin d*en d^nander nous nous adresserons à vous. Le révérend Père Ragueneau nous a assurées qu'il fut. fort im, peine se Tenant dans l'impuissance de nous envoya de vos chers sœurs; ^ce.fut ce qui le Ai résoudre de. nous enTOjw ,cqU«s ^ui avaient été - sur lé pokit de « &o«s: Tcmr 'Joiadre il 7 a quatre ans, et qui sont hetireusemeAf ici, comme je vous l'ai déjà dit.
Le révérend. Père 'de Crépieul fut aussi mortifié que nous lorsqu'il ne vit point vos chèrw filles; ce fervent missionnaire est allé dans les bois, lui sfeul Français, avec tiné troupe de sauvages aved lesquels il hivernera. Il ne souffrira pas peu le vivre pauvre, ' le lit sur la terre, et mille autres incommodités quil faut sonflfinr en suivant ces pauvres peuples pour sauver leurs âmes. Il vint nous dire adieu, tout riant de ce qu'il allait souffrir pour Jésus- Christ; il vint nous offrir une petite sauvage que nour avons reçue de bon cœur, la joignant à une troupe d'autres que nous élevons dans notre séminaire. Votre charitable aumône a été employée pour elles, ma chère Mère.
Vous désirez savoir si je suis hors de chaîne ; oui, par la grâce de Dieu. Ce fut l'année passée en mars que l'on m'a élue sous-prieure et maltresse des novices. J'eusse bien voulu demeurer en repos, mais Dieu ne la pas voulu, que son saint Nom soit béni.
Ma chère Mère, nous n'avons point reçu le livre de notre révérende Mère de Beauvais, j'ai écrit au révérend Père Ragueneau, il vous en remercie d'aussi
DE LA MËRB MARIB DE L*INGARNATION . 5t3
Tïon cœur qneôi nous l'avions reçu; nous nou^'réjouîssons de le voir; — il faut mourir à tout.*
Notre révérende Mère vous supplie d'agréer son très-respectueux salut; elle vous présente celui de notre Communauté que nous présentons semblablement à la vôtre, et surtout nos chôres Canadiennes, que je présente de bon cœur à Notre-Seigneur en le suppliant d'être la récompense de vos bontés. C'est dans ce véritable désir que je suis sans réserve en l'aimable Cœtir
de Jésus:
Ma révérende et très-chère Mère,
Votre très-humble et très obéissante servante,
Sœur Marie de l'Incarnation, R. U. I.
De Québec, le 9 de novembre 1671.
LETTRE CCXXII.
A .UNE RELIGIEUSE URSULINE DE TOURS
ABSOCÎation de prières. — Zèle ponr le salut des âmes. — Elle la détrompe de la fausse nouvelle qu'on lui avait donnée, qu'on faisait acception des maisons de France, pour en tirer des religieuses pour le Canada.
Ma très-chère et bien-aimée Mère,
C'est avec bien de la joie que j*ai reçu votre chère Lettre. Oui, mon aimable Mère, tout ce qui vient de
(1) C'est ici la quatrième fois qu'elle exprime le désir d'avoir la Vie de la Mère Anne de Beauvais.
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VOUS me donne de la consolation. C*est donc tout de nouveau que j'entre avec vous dans une nouvelle association de biens spirituels jusqu'à Téternitâ, où il n'y aura plus de changements ni de renouvellements à faire. Je fais le semblable à ma révérende ^ère de l'Annonciation, de laquelle j'expérimente toutes 1^ bontés imaginables. C'est un bon cœur à qui je souhaiterais pouvoir correspondre, et à vous, mon aimable Mère, qui vous intéressez si fortement en tout ce qui me touche.
Il faut que je vous confesse que j'aimerais la vie, si je pouvais aider «n quelque chose les âmes rachetées du Sang de Jësus-Christ et si j'en étais capable; je souhaiterais vivre jusqu'au jour du jugement pour un si noble emploi. Mais puisque j'en suis indigne, offrezlui ma bonne volonté, et s'il veut que je meure bientôt, demandez- lui que, puisque je ne suis pas digne de le faire en cette vie, il diffère de me donner son paradis après ma mort, pour m'envoyer tout le temps qui sera convenable à sa plus grande gloire, par tout le monde, afin de lui gagner les cœurs de tous ceux qui ne l'aiment pas et qui ne connaissent pas ses amabilités. Car n'est-ce pas une chose insupportable qu'il y ait encore des âmes qui ignorent le Dieu que nous servons? Joignez- vous à moi, mon intime Mère, pour lui gagner des cœurs, puisqu'il les a tous créés capables de son amour.
Enfin nos bonnes religieuses sont arrivées ici en bonne santé, et bien résolues de ne se point épargner à travailler à la vigne de Notre-Seigneur. Nous avons une très-grande obligation à nos Mères de Tours du favorable accueil quelles leur ont fait en passant par leur Monastère. Elles n'ont pas assez de paroles pour exprimer tout ce qu'elles y ont vu de vertu et de régu-
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larité. Elles m'ont assuré n'y avoir rien remarqué que ce qui se pratique dans les maisons d'où elles sont sorties, tant pour l'esprit de l'observance que pour le génie des personnes. Je ne voudrais pas pour tous les biens du monde qu'elles n'y eussent passé, pour le grand bien que j'espère que cette visite apportera à toutes nos maisons, savoir le bien de la paix et de la charité. Leur seul déplaisir est qu'aucune de cette maison n'a passé en leur compagnie, car elles ne sont nullement partiales, c'est une vérité dont je vous assure. Si cette privation leur fait de la peine, je n'en suis pas moins mortifiée, comme d'un bien que j*espérais et attendais avec ardeur. Il n'a pas tenu non plus au Père Ragueneau, parce que n'en ayant demandé que de notre Congrégation, il s'était accordé, selon les ordres de Mgr notre Evêque, avec les Mères de notre Congrégation de Flandre qu'il nous enverrait de leurs religieuses. Et en eâet trois devaient passer cette année, car je conserve encore les Lettres de ces chères Mères, qui nous témoignent une amitié qui n'est pas croyable. Le Père demeurait en repos en cette attente, et en effet il les attendait de jour à autre, lorsqu'on lui apporta la nouvelle qu'elles étaient retenues par l'ordre, ainsi que je crois, de leur Prélat. Il écrivit ensuite à Tours, d'où il n'eut pas une réponse favorable. Il s'adressa à nos Mères de Vannes, de qui il espérait plus de satisfaction, mais elles différèrent trop à lui faire réponse. Tous ces coups ayant manqué, M. Poitevin, Grand- Vicaire de Mgr notre Evêque, voyant que le temps pressait, fit une tentative pour avoir les deux de Bourges .qui avaient été arrêtées il y a quatre ans, supposé qu'elles fussent encore en disposition de partir. M. de Bourges étant alors à Paris il fut facile de con-
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clare l'affaire en peu de temps, car la prppoBitîon lu| en ayant été faite, il les accorda sw^t beaacoap de peine. D'aillears la Communauté de Paris, qui avait refusé deux religieuses quelques années auparavant, a consenti cette année à leur départ : ce Si^nt les deux que vous avez vues, et qui en vérité sont deux excel* lents sujets. Les choses ayant été ainsi arrêtées, et les ordres de M. le Grand- Vicaire délivrés, nos Mères de Vannes écrivirent qu'elles étaient prêtes, mais on leur répondit qu'elles avaient parlé trop tard, et que les ordres étant donnés pour cette année, il leur fallait
attendre une autre occasion. Quelque ordre néanmoins qui eût été expédié, le Père Ragueneau me mande que si une ou deux de nos Sœurs de Tours eussent été en disposition de passer, il les eût jointes à celles qui sont arrivées. Nous avions aussi demandé deux religieuses de Carcassonne, qui sont de notre Congrégation, et leur Prélat qui est fort ami du nôtre les avait promises, mais il est arrivé que la plus considérable des deux 8*est disloqué un bras, et par cet accident elle a été dans Tim puissance de partir.
Voilà, ma chère Mère, de quelle manière les choses se sont passées, et j'ai bien voulu vous en faire un récit sincère, afin de vous ôter l'impression qu'on vous a donnée, que Ton préfère la Congrégation de Paris à la nôtre de Tours. Ce que je vous dis, est si véritable, que les Mères de Paris n'eussent poiçt eu de peine, si les vôtres eussent passé à leur exclusion. Elles n*ont point toutes ces partialités, dont on les accuse; ce sont des filles très- cordiales et très-humbles, en sorte que quand on ne leur accorde pas de venir avec, nous, elles ne laissent pas de nous aimer, et elles n'envisagent ce refus, qu'à cause qu'elles en sont indignes; c'e^t ainsi
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qu'elles parlent d'elles-mêmes, quoiqu'en efiet ce. soient, de très-riches sujets. Il n'a tenu qu'à nous qjue nos bonnes Môrea de Saint -Denis en France soient en. Canada avec nous, et néanmoins elles n'en ont point de ressentiment. La Mère supérieure m'écrit même que si ses filles n'ont pas eu le même bonheur que celles qui nous sont venues, elles n'ont p^s pour cela perdu le désir d'y venir une autre fois. Elle me. témoigne encore l'agrément qu'elle aurait si nous allions aux îles de la Martinique, et que celle de sa maison qui y doit aller se trouvât en notre compagnie, parce que les marchands de Québec y envoyant des vaisseaux, il y a de l'apparence qu'elle prendra cette route.
Je vous assure donc encore une fois que ces bonnes Mères ne distinguent point leur Congrégation de la nôtre quand il s'agit de notre mission. Cela serait trop bas dans des filles qui s'abandonnent comme des victinàes à un lieu où il n'y a nul attrait pour les sens. Pour une plus grande preuve de tout ce que je viens de vous dire, celles qui nous sont venues se mirent à genoux dès le premier jour de leur arrivée pour demander notre habit, et ne voulurent pas se coucàer qu'elles ne l'eussent reçu. Elle9 ont ensuite embrassé à l'aveugle toutes nos coutumes, quoiqu'elles soient beaucoup difiérentes de celles de leur Congrégation. J'ai été étonnée de ce qu'on m'a mandé de chez vous, que nos chères Sœurs avaient dit en plusieurs rencontres qu'elles passeraient volontiers en Canada, pourvu qu'elles fussent seules à Montréal. Je ne crois pas que cela soit véritable; ou s'il est vrai, je crois que c'est une parole échappée. Car, mon intime Mère, ces paroles sont-elles de l'Esprit de Dieu, qui unit ensemble les cœurs dont il veut se servir, afin de n'en faire qu'un?
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Sont-elles dignes d'une âme qui vent sacrifier toas les sentiments de la nature à la conversion des filles sauvages? Si vous saviez ce que c^est que Montréal, vous n'auriez garde d'y envoyer des religieuses, et quand vous le voudriez, Mgr notre Evêque n'aurait garde de le permettre, surtout à de nouvelles venues, et qui ne seraient pas encore faites au pays ; outre que celles qui y seraient envoyées n'y pourraient vivre sans être changées de temps en temps, à cause de Tincommodité du lieu; il y a encore des raisons très- fortes que la charité m'oblige de tenir dans le silence. Mais nous ne serons pas en cette peine, parce que MM. de Saint- Sulpice, qui en ont la conduite, n'y veulent que des filles séculières qui aient la liberté de sortir pour aller çà et là, afin de solliciter (environner de sollicitude) et d'aider le prochain. Laissons donc conduire le tout à Dieu, qui fera toutes choses dans le temps ordonné dans son conseil. Conservez- moi, mon aimable Mère, votre amitié, et me croyez inviolablement votre....*
(1) Cette Lettre n'est pas datée ; mais on sait par les annales du monastère que les religieuses de Bourges dont il est parlé arrivèrent à Québec au mois de septembre 167 1, et la vénérable Mère ne put écrire plus tard pour la raison que nous dirons à la fin de la Lettre suivante.
LETTRE CCXXIII.
A SON FILS
Guerre allumée entre les Sonontouans et les Outaouak. — Elle est éteinte par la valeur des Français. — Progrès merveilleux de la foi aux nations du nord, dont les Français prennent possession au nom du roi. — Chemin par terre à la grande baie du nord. — Météores et phénomènes rares arrivés cette année.
* Mon trôs-cher fils,
Je vous écris ce peu de lignes avant que d'avoir reçu de vos nouvelles, pour vous assurer de la sainte protection de Dieu sur nous, et sur moi en particulier qui suis en assez bonne santé pour mon âgé, grâce à la divine Bonté. Et pour prévenir l'embarras de la décharge des vaisseaux, je m'en vais vous faire un petit abrégé de ce qui s'est passé en ce pays depuis notre dernier entretien.
Premièrement, les Sonontouans ont remué pour faire la guerre aux Outaouak. M. notre Gouverneur a tellenaent intimidé les uns et les autres, qu'il les a rendus amis. Néanmoins, commue l'on ne peut se fier entièrement aux sauvages, afin de leur faire voir qu'on les pourra humilier quand on voudra, il a pris sans faire bruit une troupe de Français, et s'est embarqué avec eux en des bateaux et en des canots qu'il a conduits par des rapides et bouillons où jamais les sauvages n'avaient pu passer, quoiqu'ils soient très-habiles à
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canoter. Il arriva heureusement à Quinte, qui est une habitation d'IroquoLs, ce dont ces barbares furent tellement effrayés, qu'après avoir longtemps tenu la main sur la bouche peur marque de leur étonnement, ils s'écrièrent que les Français étaient des diables qui venaient à bout de tout ce qu'ils voulaient, et qu'Ononthio était Tincomparable. M. le Gouverneur leur dit qu'il perdrait tous ceux qui feraient révolte, et qu'il prendrait et détruirait leur pays quand il voudrait. Vous remarquerez qu'avant ces troubles, les Sonontouans étaient d'intelligence avec les Anglais pour leur mener les Outaouak, afin de frustrer la traite des Français, ce qui eût perdu tout le commerce. Mais les Anglais ayant appris ce voyage de M. le Gouverneur chez les sauvages, ne furent pas moins effrayés que les sauvages mêmes, et eurent crainte qu'on n'allât les attaquer pour les chasser de leur lieu. Tous les Iroqaois sont si petits et si humiliés depuis que les Français les ont brûlés, que dans la crainte qu'ils ne le fassent encore, ils sont doux comme des agneaux, et se laissent instruire comme des enfants. Dieu se sert de tout pour le salut des âmes.
L'automne dernier, M. l'Intendant envoya un gentilhomme aux Outaouak, pour reconnaître tous ces pays et en prendre possession pour le roi. Il doit être deux ans à toutes ces recherches, durant lequel temps il accompagnera les Pères dans les missions, pour prendre toutes ces connaissances. Le révérend Père Allouez a poussé jusque dans une nation encore bien plus éloignée. Les chemins en ont été fort scabreux et difficiles'; après quoi, il a trouvé un p^ys merveilleusement peuplé et le plus beau du monde. Les sauvages, qui l'ont reçu comme un ange, l'ont écouté, et beaucoup
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remercié de leur avoir apporté des nouvelles dont ils n'avaient jamais entendu parler : savoir qu'il y a un Dieu, un paradis, un enfer, et autres choses semblables; et après tout, de leur avoir procuré l'amitié des Français, qu'on leur avait dit être si bons à tout le monde. Sur cela, le Père fit paraître M. de Saint-Lusson, qui était le gentilhomme' député, et leur dit qu'il était envoyé vers eux de la part du grand capitaine des Français, dont ils avaient entendu dire tant de bien. Ces bons sauvages avaient envoyé dans les nations voisines, pour leur donner avis que les Français voulaient faire alliance avec eux. A ces nouvelles, il vint des ambassadeurs de dix où douze nations, auxquels le Père, qui servait d'interprète au député, fit un discours ravissant des grandeurs et de la majesté du roi de France, qui les voulait prendre en sa protection, pourvu qu'ils voulussent être ses fidèles sujets. Tous y consentirent avec ^es cris de joie et d'applaudissement, et ensuite l'on planta la Croix comme le trophée de notre salut, que le roi et tous les fidèles sujets adoraient. L'on mit vis-à-vis un poteau où les armes de France étaient attachées, et de la sorte l'on prit possession de tous ces pays pour Sa Majesté. Ce révérend Père fait des merveilles avec ces bons néophytes, et il aurait besoin de quatre ou cinq Pères avec lui pour la grandeur du champ que Dieu lui a donné à défricher et à cultiver.
Le révérend Père André a fait un bon noviciat en sa mission, où il n'est que depuis l'été dernier.' Je ne sais comment lui et son compagnon s'égarèrent du chemin qui les conduisait au- lieu où ils devaient hiverner. La famine les saisit de telle façon qu'ils sont quasi xnorts de faim, n'ayant vécu dans leur égarement que
de vieilles peaux et de mousse. Son homme, qai est de nos quartiers de Touraine, m*a assuré qu*ils étaient prêts d*expirer quand ils sont arrivés à la résidence de leurs Pères. Il faut être puissamment animé de TEsprit de Dieu pour se résoudre à souffrir de semblables travaux. •
Les révérends Pères qui côtoient le long Saut des Outaouak, où est leur maison fixe, y font des biens nonpareils pour la conversion de ces peuples. Ces bons Pères étant allés à quelques lieues de là pour une affaire qui regarde la gloire de Dieu, la maison, qui était demeurée seule, a été consumée par le feu avec Téglise et tout ce qui était dedans. li*on croit avec raison que le diable, enragé de voir tant de progrès, a fait ce malheureux coup.^ Au fort de Fincèndie, un bon Frère qui venait de la campagne, se jeta dans le feu, et sauva le très- saint Sacrement, laissant le reste à la merci des flammes. Ayant cet embrasement, les Pères avaient baptisé trois cents sauvages; c'est le grief des démons.
Les Pères étant de retour, et se voyant dénués de tout ce qu'ils avaient (car c'était là que l'on portait en réserve tout ce qui était nécessaire pour l'entretien des missions) ne perdirent pas courage. Ils se. mirent aussitôt avec leurs gens et quelques Français affectionnés, à charpeoter une église et une maison plus belle et plus spacieuse que la première. Ces bâtiments sont de poutres éc[uarries et posées les unes sur les autres. Tout est de bois, excepté la cheminée, les cou-
(1) Noti> avouons ijue [>oiir accuser le diable d'avoir mis le feu à la maison des missionnaires, ii faudrait J'avoir pris sur le fait. Satan et ses" suppôts sont enchalnéd pour faire le mal ; malheureusement ils ne le sont pas pour le faire faire, et ils ne trouvent que trop d'iiislruments dociles.
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vertures mêmes sont de planches de pin. L'église ne fut pas plus tôt refaite, qu'on y apporta quarante enfants pT^ur être baptisés; et il ne faut point douter que les démons n'enrageassent- de voir qu'ils avaient plus perdu que gagné dans l'embrasement qu'ils avaient excité.
L'on a vu dans la même mission des choses miraculeuses pour preuve de notre sainte Foi ; ceux qui les jç)nt vues m'en ont assurée. Ces missions du côté des Outaouak sont les plus florissantes pour le présent, et c'est un bonheur pour ces peuples et pour l'établissement de la Foi de ce qu'ils sont éloignés des Français, et par conséquent des mauvais exemples et des boissons qui peuvent enivrer.
Il paraît que la bonté divine veut sauver tous ces peuples. Il y a plusieurs années qu'on cherche un passage par terre pour aller à la grande baie du nord. L'on avait tenté diverses routes, mais en vain, parce qu'on y voyait les grandes montagnes du nord, qui en fermaient les avenues. Par une providence toute particulière, les sauvages de ce pays-là sont venus au' nombre de quarante cjanots pour traiter avec les Français, qui les ont reçus avec accueil, aussi bien que les sauvages de ces contrées. Il est sans doute que c'est Dieu qui leur a inspiré ce voyage pour leur salut. Il y a quelques années qu'un honnête homme de nos amis voulut sonder s'il pourrait trouver ce chemin, plus par désir de la conversion de ces peuples que pour des profits temporels. Quoique ce fût en été, la mer était pleine de glaces, aussi est-elle appelée la mer Glaciale. II avait une bonne barque, sans quoi il aurait été perdu. Chemin faisant, il rencontra un port où il y avait un grand nombre de sauvages qui le flattaient de paroles lui et les siens, pour obliger quelqu'un de les aller
trouver; un jeune homme fut assez hardi ou plutôt assez [simple pour descendre. Ces barbares le voyant à terre, grinçaient des dents comme des chiens en colère; ils le prirent, le percèrent de coups de couteau et l'eussent tué et mangé ensuite, si ceux de la barque ne l'eussent promptement secouru. Le chef voyant tant d'écueils et tant de glaces, qui ne lui laissaient qu'une petite voie libre pour la navigation, reconnaissant encore la malignité de ces peuples, rebroussa chemin, et se sauva par miracle. Je vous dis ceci pour vous faire voir la Providence de Dieu, en ce que ces peuples, qui auparavant étaient si féroces, sont venus d'euxmêmes avec une douceur et bénignité inconcevables. Le révérend Père Albanel est parti avec eux pour porter la Foi en leur pays; il sait en perfection la langue Montagnaise, qui est celle de ce peuple. M. l'Intendant a envoyé des Français avec le Père pour prendre possession de ces grands pays, qui, outre la Foi, qui est la fin principale, sont très-avantageux pour le commerce. Il y a loin d'ici, et peut être n'entendronsnous de deux ans des nouvelles de cette mission.
L'on vient do ramener de la mission d'Oiognen le révérend Père de Carheil, très-digne missionnaire et très-saint homme. L'hiver dernier, ayant été obligé par nécessité d'être longtemps dans l'eau pour assister quelques sauvages, les nerfs se sont refroidis et retirés de telle sorte que tout un côté est replié en double; et comme il a été. longtemps sans être secouru, le mal est devenu incurable. C'est un jeune homme d'environ trente-cinq ans, fervent au possible, savant dans les langues Iroquoises, et plein de belles qualités; le voilà néanmoins perclus sur le lit pour le reste de ses jours. Il ne se peut exprimer combien les ouvriers de l'Evan-
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gile souffrent de travaux, ni à combien de périls ils s'exposent pour gagner des âmes à Jésus-Christ,
Nous avons extrait des Mémoires qu*on a apportés des Outaouak ce qu'il y a de plus rare et de plus considérable ; j'en dirai ici quelque chose que vous ne serez pas marri de savoir, le tout est très- véritable.
Le 21 de janvier de cette année Ton vit un parhélie dans la baie des Puants, une heure ou deux avant le coucher du soleil. L'on voyait en haut un grand croissant, dont les cornes regardaient le Ciel, et aux deux côtés du soleil deux autres soleils également différents du vrai soleil, qui tenait le milieu. Il est vrai qu'on ne les découvrait pas entièrement, parce qu'ils étaient couverts en partie d'un nuage de couleur d'arc-en-ciel, partie d'une grande écharpe blanche, qui empêchait i'œil de bien distinguer. Les sauvages voyant cela, disaient que c'était signe d'un grand froid, qui en effet fut très- violent le jour suivant.
Le sixième de mars, l'on vit encore un parhélie en trois endroits différents et éloignés les uns et des autres de plus de trente lieues. Il fut encore vu en la mission de saint Ignace, à Missilimakinak, trois soleils distants les uns des autres comme d'une demi- lieue en apparence. Et voici trois circonstances considérables que Ton a remarquées. La première est qu'ils se firent voir deux fois le même jour, savoir le- matin une heure après le soleil levé, et le soir une heure avant le soleil couché. La deuxième, que celui des trois, qui le matin était du côté du midi, se trouva le soir du côté du septentrion; et en outre celui qui îe matin se voyait du côté du septentrion, se voyait plus bas que celui du milieu ; et le soir ayant changé de situation, et pris le côté du midi, s'était placé, plus haut que le vrai soleil.
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tant de lumière que le vrai soleil en faisait quand le ciel était bien pur. II y avait apparence de rent en l'air, parce que les faux soleils disparaissaient de temps en temps, et même le véritable, au-dessous duquel enfin parut un quatrième soleil posé en ligne droite, et en môme distance que paraissaient les deux autres qui tenaient les côtés. Ce troisième /aux soleil dura peu, mais les deux premiers ne se dissipèrent pas sitôt : lorsque les deux faux soleils cessèrent de paraître, ils laissèrent après eux deux arcs-en-ciel comme deux beaux restes de leur lumière. Les sauvages qui tiennent toutes ces choses extraordinaires pour des géoies, et qui estiment que ces génies sont mariés, demandaient au Père qui les instruisait si ce n'étaient pas les femmes du soleil qu'il contemplait si curieusement. Il leur dit que celui qui a tout fait les voulait instruire sur le mystère de la très-sainte Trinité, et les désabuser par le soleil même qu'ils adoraient. Cette réflexion du Père eut son efiet, parce que dès le lendemain les femmes, qui auparavant ne voulaient pas entendre parler de la prière, présentèrent leurs enfants pour être baptisés.
Enfin le phénomène s'est fait voir le même jour au Saut, mais d'une façon bien différente et plus admirable, parce qu'outre les trois soleils qui parurent le matin, (m en vit encore huit tous ensemble un peu après midi ; voici comme ils étaient arrangés. Le vrai soleil était couronné d'un cercle formé des couleurs de l'ara- en-ciel, dont il était le centre. Il avait à ses deux côtés deux soleils contrefaits, et deux autres étaient l'un sur sa tête, l'autre comme à ses pieds. Ces quatre derniers soleils étaient placés sur la circonférence de ce cercle en égale distance, et directement opposés les uns aux
autres. De plus, on voyait un autre cercle de même couleur que le premier, mais beaucoup plus grand, qui passait par en haut par le centre du vrai soleil, et a^vait le bas et les deux côtés chargés de trois soleils apparents; et ces huit luminaires faisaient ensemble un spectacle très-agréable à la vue.
Voilà un petit récit de ce qui s*est passé de plus curieux dans les nations. J'ai parlé plus haut de ce qui s*y est passé de plus saint , savoir de la conversion des âmes et de rétablissement de notre sainte Foi. J ai tiré l'un et l'autre des mémoires de nos révérends Pères, dont la sincérité m'est si connue que j ose bien vous réitérer qu'il n'y a rien qui ne soit assuré.*
L'on vient d'apprendre que quelques-uns de ceux qui sont en route pour la grande baie du nord ont rebroussé chemin, pour apporter la nouvelle que des sauvages, dont ils ont fait rencontre, les ont assurés qu'il y était arrivé deux grands vaisseaux et trois pinasses d'Angleterre, à dessein de s'emparer du port et du pays ; que les deux vaisseaux s'en sont retournés chargés de pelleteries, et que les pinasses y vont hiverner. Voilà une mauvaise affaire pour le temporel, peutêtre aussi pour le spirituel, puisque le pays tombe sous la domination des infidèles. Si l'on y eût envoyé de France, comme l'on en était averti, cette perte ne serait pas arrivée. Ceux qui sont partis d'ici pour cette découverte ne laisseront peut-être pas d'y planter la
( l) Les mémoires dont elle parle étaient la Relation écrite par le Père d'Ablon supérieur des missions des Outawais, Relation destinée à la publicité, et qui fut en effet imprimée Tannée suivante 1672. Le récit de la révérende Mère est une copie textuelle de celui du Père d'Ablon. Seulement le Père d'Ablon écrit Surfiufst au lieu de Sourouest.
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croix avec les fleurs de lis à la face des Anglais. Prions pour cette grande affaire.*
(1) La Lettre qui précède n'est pas datée ; mais il est certain qu'elle fut écrite en 1671 : d'abord parce que les phénomènes dont il y est parlé eurent lieu le 21 janvier et le 16 mars de celte année; ensuite parce qu'à partir du mois de janvier 1672 jusqu'au 30 avril où elle mourut, la vénérable Mère fut dans l'impuissance d'écrire. D'ailleurs elle n'écrivait jamais pendant \^a mois d'hiver, va qull ne pouvait y avoir alors aucun moyen de faire partir les lettres.
La vénérable Mère parle en quelques lignes seulement d€^ la manière dont M. de Saint- Lusson prit possession du pays des Outawais au nom de Louis XIV ; mais nous croyons faire un véritable plaisir at^ lecteur en reproduisant le récit plus détaillé de cette cérémonie, tel que le donne le Père d'Ablon. On y verra comment les anciens rois tenaient à revêtir d'un caractère religieux les act^s qu'aujourd'hui Ton regarde, à tort sans doute, comme purement politiques et profanes. Il ne doit rien y avoir de profane dans le christianisme. Cette maxime de saint Paul : « Soit que vous mangiez, soit que vous buviez ; quelque autre chose que vous fassiez, faites tout pour la gloire de Dieu, n oblige les gouvernements aussi bien que les particuliers. Voici textuellement le récit du Père d'Ablon :
Prite de possession, au nom du roi, de tous les pays communément compris
sous le nom des Outaouacs (ou Outawais). '
Nous ne prétendons parfaire ici un narré de tout ce qui s'est passé en cette cérémonie, mais seulement toucher ce qui regarde le christianisme et le bien de nos missions, qui vont être plus florissantes que jamais, après ce qui s'est passé en cette occasion à leur avantage.
M. Talon, notre intendant, ayant, après son naufrage, reçu commandement du roi de repasser en ce pays, reçut au même temps les ordres de Sa Majesté d'y travailler fortement à l'établissement du christianisme, en favorisant nos missions, et à faire reconnaître le nom et la domination de notre invincible monarque parmi les nations même les plus inconnues et les plus éloignées. Cet ordre, appuyé des intentions du ministre, qui veille toujours également à étendre la gloire de Dieu et à procurer par toute ferre celle de son roi, fut exécuté aussitôt qu'il put l'être, et M. Talon ne fut pas plus tôt débarqué, qu'il pensa aux moyens de le faire réussir. Pour ce, il choisit le sieur de Saint- Lusson» qu'il commit pour, en sa place et au nom de Sa Majesté, prendre possession des terres qui se trouvent entre l'est et l'ouest depuis Montréal jusqu'à la mer du sud, autant et si avant qu'il se pourrait.
Pour ce sujet, après avoir hiverné dans le lac des Uurons, il se rendit à Sainte*
Marie-du-Saut au commencement de mai de cette aonée 1671. Il fit d*abord convoquer les peu; les d'alentour, de plus de cent lieaea à la ronde, lesquels s'y trouvèrent par leurs ambassadeurs au nombre de quatorze nations; et ayant disposé toutes choses nécessaires pour faire que tout réussit à l'honneur de la France, il commença, le 4 juin de la même année, par l'action la plus soleDoelle qui se soit jamais pratiquée en ces pays.
Car tout le monde étant assemblé pour un grand conseil public^ et ayant choisi une éminence trè^-propre à son dessein, et qui domine la bourgade des Sauteurs, il y fit planter la Croix et ensuite arborer les armes du roi avec toute la magnificence dont il se put aviser.
La Croix fut publiquement bénite avec toutes les cérémonies de TEglise par le supérieur de ces missions ; et puis étant levée de terre pour la planter, Ton chanta le Vexilla, que bon nombre de Français, qui se trouvèrent poar lors en ce lieu, entonnèrent avec l'admiration de tous les sauvages, la joie étant réciproque dans les esprits des uns et des autres à la vue de ce glorieux étendard de Jesos-Cbrist, qui semblait n'être élevé si haut que pour dominer sur les cœurs de tous ces pauvres peuples.
Ensuite l'écusson de France ayant été attaché à un poteau de cèdre, fut aussi élevé vis-à-vis de la Croix pendant qu'on chantait VExaudiat. Après cela, M. de Saint- Lusson gardant toutes les formes ordinaires en pareille rencontre, prit possession de ces pays, l'air retentissant de cris redoublés de Vfve le Roi ! et de la décharge des fusils, avec la joie et l'étonnement de tous ces peuples, qui n'avaient jamais rien vu de semblable.
Après qu'on eut donné lieu à ces bruits confus de voix et de fusils, un grand silence s'étant fait par toute l'assemblée, le Père Claude Allouez commença l'éloge du roi, pour faire connaître à toutes ces nations quel était celui dont ils voyaient les armes et sous la domination duquel ils se soumettaient en ce jour; et comme il est bien versé en leur langue et en leurs façons do faire, il sut si bien s'accommoder à leur portée, qu'il leur donna une idée de la grandeur de notre incomparable monarque, telle qu'ils avouent qu'ils n'ont point de paroles pour énoncer ce qu'ils en pensent.
« Voici une bonne affaire qui se présente à vous, mes frères, leur dit-il, une grande et importante affaire qui fait le sujet de ce conseil. Jetez les yeux sur la Croix qui est si haut élevée au-dessus de vos têtes ; c'est où Jésus-Christ, Fils de Dieu, s'étant fait homme pour l'amour des hommes, a voulu être attaché et a voulu mourir, afin de satisfaire à son Père éternel pour nos péchés. Il est le Maître de nos vies, du ciel, de la terre et des enfers ; c'est celui dont je vuus parle toujours, et dont j'ai porté le nom et la parole en toutes ces contrées.
» Mais regardez en même temps cet autre poteau où sont attachées les armoiries du grand capitaine de France, que nous appelons le roi. Il demeure au-delà de la mer; il est le capitaine des plus grands capitaines et n'a point son pareil au monde. Tous les capitaines que vous avez jamais vus, et dont vous avez
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entendu parler, ne sont que des enfants auprès de lui ; il est comme uu .grand arbre et eux ne sont que comme de petites plantes qu'on foule aux pieds en marchant. Vous connaissez Onoathio, ce célèbre capitaine de Québec; vous savez et TOUS expérimentez qull est la terreur des Iroquois, et son notn seul les fait trembler depuis qu'il a désolé leur pays et qu'il a porté le feu dans leurs bourgailes : il y a au-delà de la mer dix mille Ononthio comme celui-là, qui ne sont que les soldats de ce grand capitaine, notre grand roi dont je parle. Quand il dit le mot : • Je vais en guerre^ tout le monde obéit. •• Le Père continua sur ce ton, qui eût certainement paru emphatique dans la chaire de Notre-Dame à Paris; mais il fit une vive impression sur les sauvages qui l'écoutaient avec admiration, manifestant une extrême surprise qu'il y eût sur la terre un homme aussi grand, aussi ricHe, aussi puissant que L'était le roi de France.
La cérémonie se termina par un magnifique feu de joie, pendant lequel on chanta le Te JQeum.
LETTRE CCXXIV.»