A M. LE MINISTRE DE L'INTÉRIEURE
Monsieur le Ministre,
Je viens de faire une visite aux ruines de Khorsabad , pour y accompagner quelques voyageurs , et je dois rendre compte à Votre Excellence de l'état où elles se trouvent, ainsi que du résidtat de quelques petits travaux que j*ai fait faire pour satisfaire la curiosité de ces messieurs, dont l'un est M. Dittel, envoyé par le ministre de finstruction publique de Russie.
Ainsi que je Tavais prévu , il se trouve, entre les deux taureaux à tête humaine, un passage communiquant avec ce que je suppose avoir été une grande
^ M. le comte Ducbàtel a bien voulu me permettre d'ajouter ce rapport aux cinq lettres de M. Botta, i{ue j ai publiées dans le Journal asiatique. Cette pièce est la dernière de la série de celles que j*avais à communiquer au public sur ces découvertes, car M. Botta va arriver lui-même à Paris et rendre compte au monde savant de tout ce qui se rapporte à ces fouilles. •— J. M.
salle, formée par les murailles m, ii et ixi (plan envoyé h M. Mobl ). En déblayant ce passage , on a trouvé que le corps de ces deux taureaux se continuait sur ses parois en demi-reliefs. Ces fi* giires ont une dimension considérable; leur Ion» gueur est de 5^,55^ sur une hauteur proportionnée ; les membres en sont très-massifs, mais fort bien dessinés. Pour compléter Tapparence fantastique de ces animaux, il me semble qu'on leur a donné des queues de lion. «Ten envoie un croquis à Votre Excellence , pour qu'elle puisse s'en faire une idée ; elle remarquera une singularité qui se trouve aussi, je crois, sur des figures semblables à Pei^épolis; l'artiste ayant voulu faire en sorte que l'on vît à la fois les deux jambes de devant, en regardant l'animal en face, et les quatre, en le regardant de profil, lui en a donné cinq^.
Sous le ventre de ces taureaux et entre leurs jambes de derrière, il y a des inscriptions, toujours dans le caractère employé à Khorsabad. Celles de la paroi et du passage sont seules assez conservées pour être copiées ; à gauche du taureau de ce côté , il y a un personnage à tête d'oiseau, semblable à celui qui se trouve sur l'autre face de l'entrée du passage , et dont j'ai précédemment envoyé le dessin à M. M ohl. J'ai pu seulement m'assurer, sur celui qui a été nouvellement découvert , qu'il tient une pomme de pin dans sa main élevée.
* Ces deux taureaux seront amenés à Paris. — * J. M* ' Voyez la planche L.
Dans renfoncement, entre }e taureau de ce côté et la figure à tête d'oiseau , on a trouvé un petit lion de bronze de o'^,li2* de longueur. Il était fortement scellé avec du plomb , par une tige pénétrant dans une dalle qui pavait renfoncement. Cette petite statue, dont j'envoie un croquis à Votre Excellence, est bien conservée , et le travail en est remarquable; l'anatomie de lanimal est bien rendue ; le dessin , autant que je puis en juger, est excellent et n'a rien de la roideur conventionnelle qu'on trouve danâ les anciennes sculptures; la fonte est également bien réussie et prouve qu'à cette époque l'art du fondeur avait atteint une grande perfection ^
Gomme on a trouvé un fort anneau de cuivre scellé dans la muraille au-dessus de cette petite statue , et qu elle en porte également un sur le dos, je suppose qu'anciennement une chaîne joignait ces deux anneaux, dans le but, peut-être, de représenter un lion enchaîné. Je dois ajouter que, dans renfoncement situé à côté du taureau opposé, on a trouvé également une pierre percée pour le passage d'une tige , ce qui fait supposer que là aussi était placé un petit lion semblable; on n'a pu le trouver. Cette petite statue, formant à peu près une demi-charge de mule, je pourrais l'envoyer à Votre Excellence par la voie de Gonstantinople, mais je crains que les absurdes idées des habitants au sujet des trésors trouvés à Khorsabad ne soient réveillées par le poids d'une petite caisse contenant cette statue ; je suis mal-
' Voyez ia planche LI.
heureusement dans un pays où de pareilles craintes sont légitimes ^.
En déblayant te passage, on a aussi un peu déblayé la muraille marquée xxxvj sur le plan envoyé à M. Mohl, et on y a trouvé déjà deux belles figures en assez bon état de conservation pour pouvoir, je î'espère, supporter le transport. Elles représentent probablement deux eunuques. L'un porte le carquois suspendu à Tépaule droite et Tare à Tépaule gauche , tandis qu'il tient de la main droite ime espèce de masse d'armes. L'autre personnage tient un chasse-mouches d'une main et de l'autre une bandelette ou mouchoir. Ces deux figures sont semblables à deux autres que l'on avait trouvées précédemment sur la paroi xjx; ce qui me fait croire que nous allons retrouver la même scène que sur l'autre côté du passage, c'est-à-dire un roi coiffé de la tiare, avec son vizir suivi d'autres eunuques ^.
Pour compléter les observations que j'ai pu faire à ma dernière visite, je dirai à Votre Excellence qu'en examinant avec soin le bas-relief supérieur qui se trouve sur la face xjv à l'angle du passage n*^ 2 , je suis resté convaincu que je ne me suis pas troiUpé sur la nature des objets que je croyais représenter des machines de guerre. Le voyageur russe, M. Dittel, en a eu la même idée, et je lui dois même la remarque que ce que j'avais pris pour les jambes des soldats recouverts par les machines > ce sont les roues
' La petite statue est en route dans ce moment. — - J. M« ^ Voyes ia pianche LU.
i Taide desquelles on les faisait avancer sur les chaus ' sées. J en ai fait un nouveau petit dessin que j'envoie k Votre Excellence, sans avoir fait autre chose que compiëter les parties manquantes des roues, en suivant avec attention les lignes indiquées sur la pierre *.
U me reste à dire à Votre Excellence dans quel état j'ai trouvé les portions découvertes jusqu'à présent : j^ai eu le regret de voir qu une grande partie en est perdue. Comme je Tai dit dans une lettre précédente , les habitants ont volé les étais que j'avais fait mettre , et les pluies ont causé la chute de plusieurs murailles ; la paroi n^ xxr//, sur laquelle se trouvaient de belles figures de prisonniers, est entièrement perdue, ainsi qu une grande partie de celle n'xx et toute celle n^xi/; il n en reste que le croquis que j ai pu faire, et je regrette infiniment que M. Flandin n ait pu les dessiner, comme il en était capable. Retardé, sans doute, par la nécessité où il s'est vu d'attendre le commissaire envoyé par la Porte pour prévenir de nouvelles difficultés, M. Flandin n'était pas encore à Âlep le 1 5 mars , et , en conséquence , je- ne puis espérer qu'il arrive ici avant le milieu du mois de mai. Ce retard est d'autant plus fâcheux, que chaque jour détruit de nouvelles portions des sculptures; de plus, il est impossible de travailler l'été ^, et la meilleure saison de l'année se trouvera perdue.
' Voyez la planche LUI. ^
* M. Flandin a heureusement rési&té aux diaâeyrs et a tra-
Pour sauver tout ce qu'il est possible de sauvéi% j'ai doDilé ordre de transporter dans la maison que j'ai fait bâtir tous les morceaux que je crois pouvoir SQuiSrir le transport ; il y aura malheureusement peu de figures complètes, parce que la pierre est généralement devenue friable dans le bas; mais il exi restera assez pour donner une idée de Tart à Fépoque où le monument a été construit. Je transmettrai incessammeiit à Votre Excellence le compte des dépenses que j'ai dû faire pour ce transport; elles seront plus considérables que je ne m'y attendais, à cause de la iiécessité où je me trouve de faire venir des ouvriers des villages voisins , les habitants de Khorsabad, par paresse ou par préjugé, refusant absolument de prêter leur secours ^
Daignez agréer, etc.
E. Botta.
J'ajoute ici quelques inscriptions dont il est parlé dans la cinquième lettre de M. Botta et que je n'avais pas eu le temps de faire paraître avec la lettre
vaille tout Tété; cette précaution était de la plus baute importance, elle a sauvé d^une destruction imminente une grande partie des sculptures. — J. M.
^ MM. Botta et Flandin ont trouvé plus tard un renfort d'ouvriers parmi les Nestoriens de la montagne, réfugiés alors à Mossoul ; il eût été impossible de faire en temps utile , sans eux , les grands travaux de déblais et de transport. — J. M.
elle-même ^ Il m*en reste entre les mains encore quelques autres, de même que des copies d'inscriptions trouvées sur des pierres et des briques tirées de Fenceinte de Ninive. Je les réserve pour M. Botta ; car je pense que ia Société asiatique a publié maintenant une quantité suffisante de matériaux, pour servir aux essais de déchiffrement que les savants pourraient faire.