CINQUIÈME LETTRE
MoMol, 3i octobre iBàS.
Monsieur,
La chaleur a interrompu, pendant près de deux mois, mes recherches au village de Khorsabad; aussi, quoique les travaux aient été repris, ai-je peu de nouvelles découvertes à enregistrer. Je n'aurai» pas même fait à ces mines la dernière visite que je viens d*y faire, si je n*avais voulu achever de dessiner et copier les parties les plus exposées, de peur que les premières pluies ne les détruisissent complètement. Je vous envoie aujourd'hui le plan complet de tout ce qui a été découvert jusqu'à présent ^ et je regrette infiniment de devoir dire que ce sera peut-être le dernier. Le pacha de Mossul m*a , en effet, interdit de continuer les fouilles , et je ne puis savoir encore si les démarches de l'ambassade à Gonstantinople pourront lever cet obstacle inattendu.
^ Ce plan se trouve sur la planche xxxii.
Ainsi que je Tavais présumé , le taureau k face humaine placé à l'extrémité de la muraille xix n'était pas seul ; en suivant la même direction , on en a trouvé un autre semblable. Ces deux colosses sont séparés par un passage de a"", ko' de largeur, et ils formaient, sans aucun doute, une porte d'un caractère très-imposant et d'ime grande magnificence. Le passage n'est pas encore entièrement déblayé ; mais on voit cependant que ces taureaux étaient ailés. Chacun d'eux, de son épaule correspondante, envoie dans l'intérieur du passage une aile qui en tapisse la paroi. Le second, comme le premier, est placé dans une encoignure, sur la paroi de laquelle se trouve de même une figure ailée à tête d'oiseau tout à fait pareille à celle dont j'ai envoyé le dessin avec ma dernière lettre. Après cette encoignure , la muraille [xxxvi] reprend la direction orientale qu'avait la muraille xix.
Il n'y a donc aucun doute que là se trouvait une des portes de l'édifice , communiquant avec la grande chambre formée par les faces xx et xiv. En eflfet, après avoir suivi celle-ci sur une longueur de 1 o", 1 1 * , on est arrivé à son extrémité , et là elle tourne au sud à peu près sur la même ligne que l'épaule du premier colosse.
L'autre côté de la grande chambre était, comme je l's^ dit dans ma dernière lettre, ouvert par un autre passage (n^v), qui se trouve précisément en face de cette grande porte. Ce passage a 3", i o* de large et 4 mètres de long à son extrémité W. Les
parois reviennent chacune à angle droit , Tun à ïesi , Tautre à Touest. Ce passage est, comme les autres, paré dune pierre à inscriptions, mais qui diffère des précédentes en ce que f inscription est divisée en deux moitiés séparées par une bande longitudinale. Elle est très-ruinée, mais cependant il ma paru indubitable que les deux moitiés de l'inscription sont écrites dans le même caractère : c'est toujours celui de toutes les inscriptions de Khorsabad.
Il est très-probable que ce dernier passage (n^ v), après sétre ouvert dans une nouvelle diambre, avait encore en £ice de lui une autre porte semblable à la première ; en effet, à plus de 3 9 mètres de distance de langue de sa paroi occidentale {xxxi) et sur la même ligne , autant que les maisons permettent d'en juger» nous avons découvert la partie supérieure d'une troisième figure de taureau à face humaine ; il est tourné vers le nord , et , sans aucun doute ^, il faisait , comme les autres , l'angle d'une porte conduisant dans un passage qui traversait tout l'édifice pour conmiuniquer avec la porte du sud.
Voilà, monsieur, ce que m'ont appris les dernières fouilles relativement au plan du monument ;
^ Cette coDJecture a été depuis confirmée , comme je le vois , par un plan envoyé par M. Flandin. Ces deux portes à taureaux forment le milieu des façades nord et sud de Tédifice. De plus, M. Botta m'éorit sous le 1 8 août i844 : «On a trouvé encore une autre porte du monument à igi mètres du point le plus rapproché des excavations; jugez de ce qai nous reste à faire. Près de cette nouvelle porte se trouve un magnifique bas-relief dans un parfait état de conservation : c est un homme étouffant un lion dans ses bras. » — J. M.
je vais maintenant vous donner quelques nouveaux détails sur les bas-reliefs qui continuent h en décorer ia surface.
Avec ma dernière lettre , je vous ai envoyé le dessin de ia paroi occidentale du passage n* v ; l'autre paroi est exactement semblable. Les personnages sont les mêmes et ont les mêmes poses ; seulement, étant tournés dans le même sens , vers le sud , ils offrent naturellement lautre côté de leur corps, ce qui fait varier les parties visibles des ajustements.
Je vous envoie aujourd'hui im croquis que je crois fort exact d'un des cinq bas-reliefs inférieurs de la muraille xx^. Us représentent tous la même scène avec des variantes dan$ la position des personnages. Ce bais-relief est le cinquième ou dernier, en partant de la forteresse prise d'assaut : c'est par conséquent le plus voisin de l'angle du passage n"* v. Le principal personnage, coiffé du bonnet phrygien, armé d'une épée suspendue à un large baudrier rouge, lance une flèche avec un arc également peint en rouge, et portant, k son extrémité, une tête d'oiseau. A côté de lui est le cocher ; derrière lui , sur le char, à en juger par les deux boucliers, il y avait deux autres guerriers. Gela est rendu indubitable par les autres bas-reliefs dans lesquels ces deux guerriers sont encore parfaitement visibles*
Au-dessus des chevaux du char , il y a , en apparence , en l'air, un homme percé d'une flèche ; sous
^ Voyez pi. XXXIX.
leur ventre, H y en a un autre renversé, et probablement, à en juger par une bande rouge, blessé à la tête. Les cbevaux du char mettent les pieds de devant sur la croupe d*un autre cheval abattu et monté par un troisième guerrier. Celui-ci parait s*efforcer d*arracher une flèche qu*il a reçue dans le dos. Ces trois personnages blessés sont tous revêtus du manteau à écailles striées , que je crois destiné à représenter une peau d'animal.
Les chevaux sont aiihamachés comme ceux que j'ai dessinés précédemment, et le bleu et le rouge des ornements sont encore très-visibles. Ces animaux offrent une particularité que je ne me souviens pas d*avoir notée; c est que nulle part on ne voit leurs oreilles.
Le char a sur le devant un montant orné de dessins. Le timon, également orné, est recourbé et semble fortifié par une tige qui, partant du haut du char, vient s'y rattacher en bas par deux branches. Les roues, à huit rayons, paraissent avoir été réparées dans deux endroits de leur circonférence. Sur le côté du char et retenu par une large bande , est le carquois du guerrier.
Dans uns de mes premiers dessins , vous avez trouvé, monsieur, que la posture d'un guerrier lançant une flèche était fausse et impossible ^. Je me
^ Ce paragraphe se rapporte à une partie de ma correspondance avec M. Botta que je n^aî pas r^nroduite parce qu*elle n*a eu d^autre résultat que de prouver que ses dessins étaient exacts et que mou
observation portait à faux. — J. M.
suis assuré que ce n est pas une erreur de ma part , et vous remarquerez sans doute que , dans ce basrelief, la figure principale a le même défaut ; je me suis assuré , en outre , que partout la position est la même, et que les guerriers semblent tirer leurs flèches par derrière le dos. Gomme cela est général, ce ne peut-être m:ie erreur de l'artiste , et il doit y avoir pour cela une raison; mais je ne puis la deviner. Peut-être , en faisant passer la corde de Tare derrière les personnages, a-t-on voulu éviter de couper désagréablement les figures par une ligne droite.
Outre le dessin de ce bas-relief, je vous envoie un personnage du troisième ^, afin de vous donner une idée de la variété de ces scènes. C'est un guerrier blessé, tombant en arrière sur son cheval, qui fiiit au galop devant un char semblable à celui que je viens de décrire. H a encore pour manteau la peau d'animal.
Les chars des deux bas-reliefs les plus rapprochés de ]a forteresse ont, comme je crois vous l'avoir dit, sur l'extrémité du timon, un ornement en fer de hache, et de cet ornement part une. bande allant se rattacher à une tige située au milieu du char dans l'un des bas-reliefs, et, sur le côté, dans l'autre. Cette tige est surmontée d'un ornement assez bien conservé dans ce dernier bas-relief pour que j'aie pu le dessiner^. Voici en quoi il consiste.
» Pi. XL.
* Voyci pi. XLi.
Au milieu d'un cercle, paraissant avoir été surmonté d'une pointe, il y avait un petit personnage qui, je crois, a dû tenir à la main le T mythologique. Audessous de lui est une boule ou tète d'animal tenant une boucle de laquelle partent deux bandes de lignes ondulées, qui s'élèvent en divergeant et semblent supporter le petit personnage. N'y auraitil pas là quelque chose d analogue a un emblème très-souvent représenté à Persépolis ?
Ce cercle est supporté par divers ornements desquels pendent deux glands peints en rouge, et de la tige part une bande également rouge qui va rejoindre l'ornement en fer de hache du timon. Je pense que cette tige était une sorte d'étendard. Quoi qu'il en soit de cette opinion , mon dessin est fort exact et d'autres pourront peut-être trouver une meilleure explication.
Je vous ai dit, monsieur, que cette série de scènes guerrières était surmontée par d'autres basrelie& représentant des personnages assis ; je vous en envoie un échantillon Ml me semble évident que le tout est destiné à représenter un festin. Les figures assises ont toutes une table devant elles, et celles debout paraissent apporter les plats. Un des personnages est seul à table , les autres sont quatre ensemble. Si je ne me trompe, une de ces tables est recouverte d'une nappe. Le dessin que je vous envoie représente les personnages situés au-dessus de la forteresse ; mais la même scène , avec quelques
^ Voyez pi. XLii.
variétés , se répète dans toute la longueur de cette inuraille.
Avant de quitter ce côté de la grande chambre , je dois dire qu'après le passage n^ v , la muraille xixjv a déjà été découverte sur une longueur de n'^^ s*. On y voit en bas des guerriers deboutlançant des flèches. Gomme ils sont tournés dans une direction opposée à celle des chars, je suppose que, plus loin , devant eux, nous trouvons une autre forteresse attaquée. Âu-<iessus de ces guerriers est la bande ordinaire d'inscriptions; et celle-ci est surmontée d'une autre série de personnages assis à table.
Passons à l'autre côté de la dtiambre (x/f). La muraille en est très-ruinée ; mais on peut voir cependant que tout le bas est occupé par une série de guerriers , dans diverses positions de combat. La bande d'inscriptions est détruite, à l'exception d'une portion près du passage n^ v. Là, comme je l'ai dit, il y a en bas un char triomphal, et en haut un basrelief dont je n'avais pu me rendre compte. Je l'ai fait depuis nettoyer avec soin , et j'ai pu en dessiner quelques parties. C'est encore l'attaque d'ime forteresse ^ Elle est située sur une montagne, et on voit les restes de quelques guerriers qui l'escaladent, tandis que d'autres, armés de lances et d'arcs, montent le long d'une chaussée. Dans une espèce de grotte est un homme nu , qui semble ou se cacher, ou tomber à plat ventre dans une rivière coulant au bas de la montagne. Ce qu'il y a de plus
^ Voyez pi. XLiii, n.i.
singulier, dans ce bas-relief, est ce que j avais pris précédemment pour des troupeaux gravissant ]a montagne. Après avoir bien considéré ces objets, je suis porté à croire que ce sont des machines de guerre recouvrant des soldats ; si je ne me trompe même , on peut y voir en avant les béliers destinés à battre les murailles. Dans ce cas, les deux bandes convergentes de lignes réticulées que je prenais pour une grotte , seraient les chaussées sur lesquelles on faisait avancer les machines. Mon dessin représente tout ce qui est visible; jugez, monsieur, de mon interprétation ^.
Quant à la construction de Tédifice, elle ne varie pas : il est toujours formé de massifs ou épaisses murailles de terre, renfermées entre de minces plaques de gypse. Les seules parties massives sont les demi-taureaux ; et il faut avouer qu'ils font ample compensation pour la légèreté du reste. Il m'est difficile de comprendre comment on a pu les monter à leur place , d'autant plus que la pierre tapissant le passage dont ils forment l'entrée fait avec eux tin seul morceau. Ce seront bientôt les seules portions qui resteront de ce riche monument; tout le reste tombe par fi:^gments , et ces figures colossales resteront seules pour attester l'ancienne existence du reste.
Il est très-probable que les plaques de gypse,
^ Cette conjecture s'est vérifiée, et M. Botta a envoyé, ({uelque temps après cette lettre, un dessin c[ui ne peut laisser aucun doute sur ce point. Je le publierai plus tard. — J. M.
n'étant pas assez grandes pour donner aux chambres toute la hauteur voulue par larchitecte, étaient surmontées de quelques rangs de briques. On en trouve , en effet , un très-grand nombre dans la terre qui remplit les chambres et les passages. Ces briques n*ont pas la dureté de celles qui forment le plancher, et sont sans inscriptions ; mais ce qui les distingue , c'est d'être émaiUées, ou plutôt, je crois, peintes. Généralement, une de leurs faces est blanche ou jaune , ou porte des portions d'ornements réguliers , qui, lorsque le tout était en place, devaient être complétés par d'autres briques adjointes. Quelquesunes même offrent des portions de beaux caractères cunéiformes peints en jaune sur un fond vert obscur, la brique elle-même portant une bordure blanche. Enfin, monsieur, entre le toit et la muraille , il y avait , je crois , une corniche de terre cuite. On trouve , en effet , beaucoup de fragments d'une espèce de bourrelet, régulièrement strié, et offrant, au premier coup d'oeil, l'aspect d'un poing à demi fermée La partie qui, dans cette comparaison , correspondrait k la paume , est mince et , sans doute , était insérée entre le toit et la muraille , de manière à présenter, à l'intérieur des chambres, le bourrelet dont la suite formait la corniche. ËUe a dû être peinte en jaune , et avait environ six pouces d'épaisseur.
La destination de ce monument est toujours un problème pour moi. Jusqu'à présent , on ne peut en
^ Voyeinn échantillon , pi. xliii. n, 2.
voir le plan , et on ne peut dire si c était un palais ou un tombeau ; je crois cette dernière destination plus probable , parce que Tintérieur a dû être com plétement obscur. Nulle part, en effet, on ne voit trace de fenêtres , à moins de supposer qu*elles aient été percées au-dessus des plaques, dans les rangs de briques dont celles-ci étaient probablement surmontées ; mais alors même elles auraient donné peu de jour, à cause de Textrême épaisseur des massifs, et bien certainement elles auraient été inutiles pour la vue. Par cette raison, j'ai peine à croire que cet édifice ait été une habitation. Quoi qu'il en soit, l'extrême richesse de la décoration et le nombre des batailles qui y sont représentées prouvent qu'il n'a pu être bâti que par un riche et redoutable monarque.
Tels sontt monsieur, les résultats de ma dernière visite à Khorsabad. Gomme vous pouvez le croire , je désire vivement que les absurdes difficultés soulevées par le pacha de Mossul puissent être promptement levées , afin de pouvoir profiter de la générosité du gouvernement français. €omme il le fait toujours, il a noblement encouragé ces recherches si utiles, peut-être, pour l'histoire et, tout au moins, pour la connaissance de l'art chec les anciens peuples de la Mésopotamie. Puissent ses libérales intentions n'être pas frustrées par l'ignorance et la barbarie 1
Permettez-moi, monsieur, de me servir de la voie de votre Journal , pour offirir publiquement mes re-
merciments à MM. Burnouf, Guigniaut, Letronne, Lenormant, Raoul-Rochette , et à tous ceux enfin qui , par amour pour les sciences , ont bien voulu s associer à vos démarches en ma faveur et me prêter Tappui de f influence que leur donnent leur nom et leurs lumières. J'espère encore qu'ils trouveront leur récompense en m'aidant à remettre au jour un monument unique jusqu'à présent et digne d'exercer leur science et leur sagacité.
Agréez, monsieur, etc.
E. Botta.
La lettre ci- dessus était accompagnée de plusieurs dessins dont M. Botta ne parle pas dans le corps de la lettre et que j'ajoute ici.
PI. XLIV. Cette planche représente le personnage à chasse-mouche dont M. Botta avait parlé dans sa iv* lettre. [Journal Asiatique du mois de juin i84Â. page&3o.)
PI. XLV. Cette inscription est celle qui se trouve au-dessus du dernier char, face xx, pris de l'angle du passage n^ 5 ; il manque quelques caractères à la fin.
PI. XL VI. Cette planche contient une portion de l'inscription qui se trouve au-dessous du bas-relief dans lequel on voit un homme couché à plat ventre sur le bord d'une rivière ; face xiv à l'angle du passage n"" 2 . L'échancrure que l'on observe en bas provient du parasol du char au-dessous.
PI. XLVII. Gommencement de l'inscriptioD sur le bas du vêtement du personnage derrière les prisonniers debout, face iiviii.
PI. XLVni. Inscription sur le bas des vêtements des deux prisonniers debout, derrière les prisonniers à genoux, face ixvni. Céchancrure carrée que Ton voit en bas et à droite occupe la place qui se trouve entre les prisonniers debout et le personnage debout qui les suit.
PI. XLXIX. Ce dessin représente, je crois, une des figures colossales dont parie M. Botta dans sa III* lettre [Jowmal Asiatique, janvier-février iSlik, pag. g 1 et suiv.) , et qu il a prises d abord pour des femmes et plus tard pour des eunuques.
Enfin j^ajoute une brique de Khorsabad dont j'ai reçu la copie avec la v* lettre.
TtT^'^m';
leyf^^^^i-^Ai^liw-f
M. Botta l'accompagne des remarques suivantes : « Cette brique est très-semblable à une petite dont j'ai envoyé précédemment la copie, mais il y a quelques différences , tenant, selon moi, à ce que ces inscriptions sont écrites à la main et non impri-
mées avec un moule. Ceci est indubitable et il m*est facile de le prouver complètement, mais il faudrait avoir les objets sous les yeux pour me comprendre. » La petite brique dont parle M. Botta fait partie d'une collection de copies d'inscriptions sur briques et sur pierre que M. Botta m'avait envoyées dès le commencement de ses fouilles dans l'enceinte de Ninive même, et que j'allais publier, lorsque l'arrivée de ses premières lettres de Khorsabad me fit ajourner ce projet.
Jules MoHL.
J. A. Extr. n'iS. (i843.)