À M. DE RIGAUD
A l’Ile-aux-Noix, le 19 octobre, à 3 heures après-midi.
L'armée angloise, Monsieur, est partie, hier matin, de la rivière aux Sables et doit être actuellement ou à la pointe aux Fers ou dans la baie de Missiscoui.
On a vu, hier, son avant-garde se mettre en mouvement, et son camp a été aperçu par les fumées, à la rivière aux Sables.
Ne tardez pas, je vous supplie, à me faire passer les cinq cents hommes que j'ai demandés, et les cent cinquante destinés pour Saint-Jean. Je n’ai encore recu aucun secours, et il est bien temps d’en avoir.
Si vos découvreurs ne vous rapportent aucune nouvelle des ennemis du côté de la rivière Chazy, je vous supplie de vous porter à Saint-Jean avec ce qui pourra vous rester au delà du nombre susdit, laissant seulement à Laprairie deux ou trois cents hommes pour assurer cette partie.
Je n’écris point à M. le marquis de Vaudreuil ; je vous prie de lui rendre compte de ce que j'ai l'honneur de vous mander.
A M. LE MARQUIS DE VAUDREUIL
A l’Ile-aux-Noix, le 20 octobre 1759, à huit heures du soir.
Vous aurez su, par M. de Rigaud, que mes découvreurs ont été poussés dans la rivière par une vingtaine de berges, qui ont paru à midi à la vue des retranchements, et sont retournées ensuite au haut de la rivière.
Il en est parti, ce soir, un coup de canon de retraite, qui paroît annoncer que l’armée y est campée.
Je n’ai pas encore recu un seul homme de renfort ; il n’en est pas venu non plus à Saint-Jean, Ceux à qui vous avez donné ordre de rassembler les milices, s’acquittent mal, sans doute, de leur besogne.
J'apprends que les Canadiens sont découragés. Il seroit aisé à ceux qui les commandent de leur faire comprendre que, la saison étant avancée, les efforts des Anglois ne seront pas de longue durée. Ce poste-ci est bon ; les troupes sont bien disposées ; mais il faut du secours, On s’y attend, je l'ai annoncé pour donner de la confiance ; s’il ne vient pas, elle manquera.
Il n’y avoit rien encore dans la baie de Missiscoui à deux heures après-midi. J'y ai des découvreurs ; mais quelle ressource de ce côté-là, si je n’ai personne ?
J'ai mandé à M. de Rigaud de se porter de sa personne à Saint-Jean, si ses découvreurs ne voient rien sur la rivière Chazy, et de laisser trois cents hommes à Laprairie; bien entendu qu’il m’enverra d'avance les six cent cinquante hommes pour Saint-Jean et ici. Mais comment le fera-t-il, s’il n’a que trois cents hommes en tout? Je le prie, aujourd’hui, de détacher cent hommes de ces trois cents pour me les envoyer.
Les Iroquois s’en vont tous l’un après l’autre ainsi que les Népissings. Je resterai bientôt sans sauvages,
Copie de la lettre écrite par M. de Bourlamaque à M. de Vaudreuil.
A l'Ile-aux-Noix, le 23 octobre 1759.
Je vois par la lettre que vous me faites l’honneur de m'écrire le 21, que l'équipage des chébecs s’est apparemment rendu à Montréal. J’ignorois le rapport des prisonniers, M. de Laubara s'étant mépris de lettre en m’envoyant son exprès. Je suis curieux de savoir
quelle à été sa manœuvre, et quelle raison il a eu pour couler bas ses trois bâtiments, à l'entrée de la nuit, sans avoir essayé à se sauver à la faveur de lobscurité, et sans avoir essuyé un coup de canon. Je pense que ses raisons sont bonnes ; mais les apparences sont contre lui. Quoi qu’il en soit, si cet homme est habile, il est encore plus malheureux.
Je vous supplie de faire passer diligemment à Saint- Jean tous les soldats qui montaient ces chébecs, n’en ayant pas trop ici pour la défense de cette partie. Je verrai ensuite à en tirer parti selon les occurrences.
J’aurois aussi besoin des matelots pour rénforcer l'équipage de la goélette, et pour armer un petit bateau à canon que je fais finir ici, et qui sera très utile pour la défense de la rivière. Je compte, si vous n'avez pas destiné le sieur Tennet à quelque chose, lui donner le commandement de ce bateau. Comme il est bon serviteur du Roi, je suis persuadé qu'il acceptera cette commission avec plaisir, quoique moins importante, en apparence, que celle qu’il avoit précédemment. Si M. de Basserode s’est rendu avec son détachement, comme je l'espère, et qu'il soit en état de finir cette campagne, je vous supplie de le faire partir promptement pour Saint-Jean, où il attendra de mes nouvelles. Il seroit bon aussi d'envoyer avec lui les miliciens qu’il avoit sur les chébecs. De tous les miliciens que vous avez commandés, il n’en est encore venu que vingt-six à Saint-Jean; nuile nouvelle des autres,
J’eus l'honneur de vous mander, hier, qu’il avoit paru des Anglois dans la baie de Missiscoui. Quatre à cinq berges ont été au lieu, où les dix-sept débarquèrent le
21, pour aller à Saint-Francois; ils mirent à terre, firent une découverte, et retournèrent vers le Lac. Les officiers qui les observoient n’ont pu me dire s'ils étoient retournés par le sud de la grande île ou par le chenal du nord, remarque importante, qui m'auroit donné moyen de conjecturer la situation de l’armée angloise. J’y ai encore une quarantaine de découvreurs, à qui j'ai donné ordre d'abandonner la tête du portage, aussitôt que l’ennemi débarqueroit de ce côté-ci, et de se rendre dans la rivière du Sud, où je compte établir des postes par échelons sur des pointes que j'ai reconnues, pour chicaner l'ennemi dans cette rivière et tâcher de gagner quelques jours ; car il m’est impossible de l’attaquer dans le portage où il a trois lieues d’un beau débarquement à choisir, et où il se retranchera peu à peu et très vite. Encore pour la manœuvre que je me propose de faire, est-il absolument nécessaire d’avoir des renforts considérables.
J’ai deux découvertes sur la terre du nord pour aller voir où est l’armée angloise. J’ai donné ordre à celle de la rivière du Sud d’aller observer du côté du moulin par la baie de Missiscoui.
A l'égard du bombardement et de la canonnade de Y'Ile-aux-Noix, je m'y suis toujours attendu. Avec de la patience et des vivres, on prend son parti. Ce dernier article me manque.
A l’Ile-aux-Noix, le 25 octobre 1759.
Les Anglois, mon cher général, ont paru à la vue des retranchements avec quinze berges, ont vu tirer un
coup de canon et se sont retirés. Je ne sais s'ils se croyoient aussi près, ou s'ils n’avoient pas été conduits jusque là par la chasse qu’ils donnoiïent à mes découvreurs. Ce détachement étoit soutenu et suivi d’une cinquantaine de berges, d’un brigantin et de deux bateaux, tous trois armés de canon de 18. Ces bâtiments n’ont pas passé le haut de l’Ile-aux-Tôêtes.
Une quinzaine de berges a paru, en même temps, dans la baie de Missiscoui.
Vous croyez bien que ces apparitions, jointes aux rapports des prisonniers, qui assuroient l’armée partie du 11, nous ont tenus alertes. Les cinquante berges et les trois bâtiments sont partis, avant-hier, de l’anse qui est vis-à-vis le moulin Foucaut, pour remonter dans le Lac. Mes découvertes n’ont rien vu depuis, dans cette partie, ni dans celle de la rivière Chazy, non plus que dans la baie de Missiscoui.
Je crois la saison trop avancée actuellement pour que M. Ambherst entreprenne, Je ne comprends pas trop comment il mettra sa tête en sûreté ; il fait là une sotte campagne.
La perte des chébecs est une énigme pour moi. Cet homme, aussi malheureux, je crois, qu’il est ignorant, a coulé ses bâtiments sans essayer sa marche, sans avoir essuyé un coup de canon, et sans avoir cherché à profiter de l'obscurité pour se sauver, Il s’est rendu à Montréal, et sans doute il a des raisons, puisque M. de Vaudreuil me mande qu’il n’a pas pu faire autrement, Je ne lui donnerois pas, je crois, le commandement de la galiote de Saint-Cloud.
Notre établissement d'hiver est furieusement retardé ; nous ferons comme nous pourrons; mais il à fallu songer au plus pressé.
Les colons me paroissent d: bien mauvaise volonté, M. de Rigaud a rassemblé trois cents hommes à Laprairie ; c’est tout ce qu'ont pu fournir, en dix jours, tous les soins de M. le marquis de Vaudreuil et des officiers, détachés pour rassembler les milices. J’étois réduit à mon petit camp, sans espérance d’avoir un seul homme. Je pense que les sept cents que vous avez fait paitir, seront perdus pour les deux côtés, et qu’ils déserteront tous en chemin.
M. de Vaudreuil m’écrit que tous les habitants sont malades et qu’ils ne peuvent marcher.
Roquemaure paroît désirer être sur la côte du fleuve Saint-Laurent, et, comme vous me laissez le maître de l’arrengement de ces bataillons, je pourrai bien mettre la Reine à Laprairie, parce que cela est égal pour le service. Il est bon même d’avoir là quelqu'un sur qui on puisse compter.
Je vais vous envoyer quelques officiers à faire repasser en France.
Faites-moi la grâce de me mander, quand vous enverrez en quartiers les cinq bataillons de votre armée, parce que, si je n’ai alors aucune appréhension pour ce côté-ci, je ferai partir Îles détachements de ces bataillons qui sont ici, pour joindre leurs corps.
Copie d'une lettre de M. de Bourlamaque à M. le marquis de Vaudreuil, du 25 octobre 1759.
Les découvertes que j'avois envoyées par terre jusqu’à la pointe aux Fers, y ont trouvé, le 22, cinquante berges avec les trois bâtiments anglois, lesquels ont disparu le 23, à neuf heures, prenant la route du Lac, Un des officiers que j’avois envoyés, a poussé jusqu’à la rivière Chazy, et en a visité les bords jusqu'aux Rapides, sans y rien apercevoir.
Il n’a rien paru, non plus, jusqu’à hier au soir, dans la baie de Missiscoui, depuis le dernier détachement, dont j'eus l’honneur de vous rendre compte. J'ai envoyé, par cette baie, visiter les bords de la grande île, du côté du sud, où je pense que l'ennemi auroit pu camper, s’il avoit voulu opérer dans cette partie. J’attends cette découverte aujourd’hui ou demain matin.
T1 paroît que, si l’armée ennemie doit faire le mouvement auquel nous devions nous attendre, il n’étoit pas commencé dans le temps que l’ont dit les prisonniers de M. de Laubara, et que le détachement dont il a eu connoissance sur le Lac, étoit celui de cinquante berges, qui étoient, le 22, vis-à-vis le moulin Foucaut, et dont une partie a donné la chasse à mes découvertes, le 21.
La saison est maintenant bien avancée pour commencer des opérations, et, malgré la conviction où je suis que M. Amherst risque sa tête en n’opérant pas, je commence à me persuader qu’il ne fera point de mouvement cette campagne.
Les ouvrages d’hiver sont furieusement retardés. Je n’ai pu les reprendre, à un certain point, que depuis
hier matin, et je crains que les pluies ne me gênent beaucoup ; mais il a fallu songer au plus pressé ; nous ferons comme nous pourrons.
J'ai eu l’honneur de vous prier d'envoyer à Saint- Jean les détachements de soldats et Canadiens qui étoient sur les chébecs, ainsi que leurs équipages. Je vous supplie de ne rien changer à cette destination, parce que je serai à même alors de tirer cinquante miliciens de ce fort pour surveiller ici.
La bonne volonté de M. de Laubara est fort louable.
Je doute que, lorsqu'il sera ici, il entende faire son éloge. Je crois que les sauvages vont me quitter; je ferai mon possible pour les engager à aller faire un prisonn: La promesse de mille écus et d’un baril d'eau-de-vie que je leur fais, depuis quinze jours, ne les tente point. Je les trouve toujours les mêmes depuis le départ des Anglois du fort George.
Ce 26 octobre 1759.
Je vous envoie, mon cher général, MM. de Chambaran, de la Sorbière et Merey, officiers au régiment de Berry, qui désirent repasser en France, et desquels j'ai déjà eu l'honneur de vous rendre compte. Je n'ai point attendu vos ordres pour les envoyer, parce que la saison est avancée; vous en disposerez comme vous jugerez à propos.
Rien de nouveau depuis la dernière lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire.
P.S. — M. Toussac sert depuis 1744 dans le bataillon de milice de Bourg-en-Bresse. — Réformé en 1749, —
Entré en 1752 dans les miiices du Soissonnois, d’où il est passé dans le régiment de Berry, où il est souslieutenant de grenadiers. Bon officier, demande une lieutenance ; et, comme il n’y en a point de vacante dans ce régiment, il supplie M. le chevalier de Lévis de le nommer à une lieutenauce dans un des autres régiments. C’est un brave homme qui a de l'expérience et des années, et dont on est fort content dans son régiment,
Ce 29 octobre 1759.
J'ai oublié, mon cher général, de vous rendre compte que M. de Louvicourt, étant aux batteries des retranchements, le 20, jour auquel les Angloïis s’en approchèrent avec une quinzaine de berges, recut un coup de fusil à l’épaule, d’un Canadien qui, malgré la défense que j'avois faite, tiroit son arme pour la mettre en état, Quoique cette blessure ne soit pas dangereuse, elle est cependant assez considérable ; il a eu l’omoplate en partie fracassée, Je ne sais s’il ne seroit pas possible de faire valoir cet accident pour obtenir la croix de Saint- Louis, que j'ai sollicitée pour lui. Ilest certain qu’il étoit à sa besogne, puisqu'il venoit de faire tirer un coup de canon sur les berges angloises.
Lorsque j'ai eu l'honneur de vous demander les grâces pour les officiers de cette armée, Wolff étoit en détachement, et je n’ai pu, vous envoyer l’état de ses services, Il est soldat ou sergent depuis vingt-sept. ans, et est le seul de tous les officiers qui ont été au fort George avec M. de Rigaud, ou qui ont hiverné à Carillon, et marché avec vous au siège du fort George, qui n'ait eu aucune espèce de récompense. Il a cependant brûlé
la barque du fort George. Je ne comprends pas pourquoi M. de Montcalm l’avoit oublié de la sorte. J’en ai été très content pendant cette campagne.
Rien de nouveau depuis ma dernière lettre. J’envoie couper tous les bois des environs, pour faire des bâtiments d'hiver, Je ne sais quand tout cela sera fini.
J’ignore encore qui doit commander ici et à Saint- Jean.
Il paroît que l’Ile-aux-Noix sera donnée à M. de Lusignan, du moins c’est le bruit, et il paroît s'intéresser à la commodité du logement. J’ignore aussi ce qu’on y mettra de troupes. J’ai demandé à M. de Vaudreuil de faire réparer le fort, ou enceinte de pieux, qui étoit à Laprairie, pour assurer cette tête de nos quartiers. Il me paroît que nos quartiers seront furieusement exposés aux courses des partis, tant ceux du bas du fleuve que ceux-ci. Je pense que, si vous lui en écriviez, il pourroit y faire attention, du moins pour Laprairie, où cela est aisé; car je me méfie beaucoup de mes représentations ; elles ont peu de poids.
M. de Vaudreuil me paroît dans le dessein de replier cette armée dans peu de jours, quoique les bâtiments d'hiver soient encore dans le bois. Je lui ai mandé ou cela étoit, et M. Le Mercier, qui retourne le joindre demain, sera en état de lui en rendre compte. Je ne pense pas qu'avec du beau temps, trois semaines puissent suffire ; il est vrai qu'on peut laisser quelque chose à faire. Au reste, j’exécuterai l’ordre de la retraite avec d'autant plus de satisfaction que j'ai grand besoin d'aller travailler à ma santé, qui devient tous les jours plus mauvaise. Cependant nous n’avoñ aucune nouvelle que l'ennemi