‹ Lettres de M. Olier, fondateur du Séminaire de saint-Sulpice [microform]Chapitre 118 sur 326 · LETTRE LXXXVI · texte numérisé non relu

LETTRE LXXXVI

A SAINT VINCENT DE PAUL

n le conjure de prendre en main auprès de la régente la cause d'an coré opprimé (2).

[Paris, fin 1643.]

Je prie Notre-Seigneur de vivre en vous pour faire trioiiipher son Église dessus l'impudence du siècle.

J'oubliai hier à vous parler du principal sujet qui m'amenait à vous : à savoir pour vous faire des plaintes du plus grand scandale qui soit arrivé dans TÉglise de Dieu, il y a très longtemps. C'est un curé qui, auprès de Paris, a été battu et meurtri à coups de bâtons par le seigneur de son village, en présence de ses paroissiens et à la porte de son église, avec le plus d'ignominie et de confusion que se puisse pour l'état ecclésiastique. Le curé est une personne de grande intégrité et de pareille capacité, qui a des témoignages très authentiques et de l'un et dé l'autre, lequel pour sa personne mérite d'être appuyé aussi bien que pour son caractère.

; Je pense. Monsieur, qu'en cet abord de la régence de la reine, si elle voulait obliger à une satisfaction publique ou quelque punition temporelle ce gentilhomme,

(1) Snr une très ancienne copie.

(2) Il s'agit, comme on le voit dans la Vie de M. Olier (t. Il, p. 118}, du curé d'Arcueil, Gervaîs Bigeon, qui avait été maltraité par Théodore de Berziau, seigneur du lieu. L'assemJilée du clergé de 1645 s'occupa de cette affadre, qui n'étût pas encore terminée, quoique l'attentat remontât au 30 mai 1643.

elle autoriserait beaucoup l'Église et réprimerait beaucoup de l'audace et de l'insolence que la noblesse a de coutume d'exercer sur l'Église, qui méprise et viole impunément tous ses droits comme en un temps de libertinage et un règne d'impiété. Je priai hier monsieur du Puy (1), qui prit la peine de me venir voir, d'en parler à Monseigneur de Beauvais (2) , pour apporter reniède à ce malheur qui est rendu public et dont déjà la cour est informée, qui n'attend plus que les ordres de Sa Majesté pour faire connaître le zèle qu'elle a pour punir ces sortes de crimes.

Ge bon prêtre ne peut facilement tirer des preuves pour procéder en justice, à cause que le seigneur est sur les lieux qui intimide les spectateurs de cet outrage, et dont d'aucuns me sont venus trouver en secret pour me demander avis s'ils déposeraient en justice ce qu'ils sauraient sur un tel attentat qui les faisait gémir. Je les ai encouragés à leur devoir, comme aussi le curé qui étant encore livide avait été sollicité par sa partie de ne point le poursuivre, craignant la punition qu'il prévoit, qui ne le peut pas fuir sous ce saint règne de piété. Des gens de très grand poids et de très haut mérite, qui en ont entendu parler, m'ont témoigné que ce bon prêtre ne devait s'accorder et se taire; qu'il y allait de l'intérêt universel de l'Église, et qu'il était bien à propos, qu'en l'avènement de la régence de la reine, on vit un châtiment public et une punition remarquable d'un sacrilège si odieux, afin de redonner la paix et le repos à l'Église, en ce chef, pour tout le reste de sa régence et rédimer l'Église de la vexation et oppres-

(1) Henri de M aupas, évêque du Puy et premier aumônier de la régente.

(2) Augustin Potier, évêque de Beauvais, grand aumônier d'Anne d'Autriche et jouissant alors d'un grand crédit auprès d'elle^. .

sion dans laquelle Tivent les curés dans les pays éloignés de la cour, où les prêtres n'ont point de bouche potir se plaindre et semblent n'avoir que des épaules pour souffrir.

Tous messieurs les évêques ont grand intérêt à cela et frémissent ;sous cette oppression pour leurs curés, sans y pouvoir remédier. Vous le savez encore mieux que tous, qui avez été témoin oculaire de tous ces maux, dans les emplois de mission à la campagne, et souvent Dieu vous a fait gémir auprès d'eux de compassion, vous faisant désirer d'y apporter remède, s'il vous était possible, ce qu'il vous accorde maintenant, et vous met l'autorité en main pour le faire. Monsieur, que n'eussiez-vous fait en ce temps-là, quand ces maux vous étaient si sensibles? que n'eussiez-vous voulu donner pour avoir le pouvoir que Dieu vous donne maintenant, et dont vous pouvez si efficacement user à la gloire de Dieu et pour le bien de son Église ? Ce grand mallre et très sage directeur de ses conseils a voulu vous faire passer par là, pour vous rendre plus sensible aux mant. de son clergé et à l'oppression sous laquelle il gémit. Où est l'homme, disiez- vous, qui nous délivrera? où est celui à qui Dieu donnera ce zèle et cette autorité? Débuit per omnia nobis assimilari utmisericors fieret. Notre-Seigneur a passé par là, il à souffert dans l'infirmité pour avoir compassion de la nôtre ; et dans le temps de sa vertu et de son règne, au temps qu'il est assis à la droite de Dieu, il se souvient de nos misères et nous assiste de sa protection, de sa vertu et de sa grâce.

C'est, Monsieur, ce que l'Église, et que la portion basse du clergé, qui est celle des curés, vous demande et moi surtout, à jointes mains, pour eux, qui ai l'hôn-

neur d'être de leurs confrères. Je gémis avec eux et j'ai par votre grâce assez vu de pays pour apprendre les peines et les maux qu'ils endurent éloignés de Paris. Je me jette à vos pieds avec ce bon curé et vous demande grâce, maintenant que vous êtes délivré des chaines où nous sommes captifs : souvenez-vous de nous quand vous serez dans votre royaume. J'use des termes de TÉcriture, et de ceux de ces pauvres captifs avec Joseph, lequel pour sa fidélité a bien mérité d'être où vous êtes pour la rédemption du peuple, pour l'entretien de ses frères et pour la grande joie et gloire de son père Jacob.

J'attends tout cela de votre personne; à savoir : le soulagement de l'Église, la liberté des prêtres et la très grande gloire de Dieu le Père en qui je suis, par Jésus- Christ Notre-Seigneur, votre très humble et très

obéissant serviteur.

Olier.

Page 1