‹ Lettres de M. Olier, fondateur du Séminaire de saint-Sulpice [microform]Chapitre 135 sur 326 · DE LA GRANDEUR EN GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

DE LA GRANDEUR EN GÉNÉRAL

Comme Notre- Seigneur est venu au monde non pas pour détruire l'œuvre de Dieu son Père, mais pour le rétablir en sainteté, ayant trouvé les princes et les grands de la terre comme des restes de son éclat et de la majesté qu'il avait établie en Adam devant le chaos du péché, au lieu de les abolir il prétend de les sanctifier et les remplir de soi, pour paraître sous eux dans la splendeur de ses voies divines.

Souvenez-vous, Madame , que comme Dieu avait fait le premier homme, dans le paradis terrestre, pour représenter la grandeur de sa gloire en qui toute la créature faisait hommage, et tout servant à l'homme servait en même temps à Dieu qui habitait en lui.

Notre-Seigneur venant au monde a voulu sanctifier ce saint état et réparer la ruine où il était tombé. Et comme Adam déchu de sa grandeur par le péché a été réduit dans un état de servitude et de misère extrême, le commun des hommes a hérité de cette condition et vit, comme l'on voit, d'une façon digne de pitié et de compassion. Et les grands au contraire conservent quelque chose de la splendeur divine.

DoncDieu le Père, qui veut réparer tout étaten son Fils Jésus-Christ, rétablit Adam dans sa grandeur première quand il sanctifie les grands, et qu'il parait sous eux dans une majesté plus grande qu'auparavant, puisqu'il parait en celle de son Fils ressuscité qu'il tient présent au monde sous les princes et les rois, ne s'étant montré jusque-là que sous une copie légère de sa beauté dedans Adam.

Tout au contraire Dieu a voulu sanctifier l'état de sa misère et sa conduite de pénitence, quand il a fait paraître son Fils sous l'infirmité de la chair semblable à celle d'Adam pécheur, rempli de douleur et d'opprobre, déchu de la splendeur de Dieu et de la grâce de l'innocence.

Par là l'on voit que tout état est sanctifié en Jésus- Christ, soit celui de la gloire et celui de l'opprobre, celui de la puissance et de l'infirmité, et celui des grands et des petits, et celui des riches et des pauvres. Il ne faut regarder que la vocation et s'y sanctifier, entrant dans l'esprit et la grâce que Jésus-Christ nous a acquise et laissée sur la terre.

Et bien loin que je croie que l'état des grands soit un état d'abomination, je le regarde comme un état de sainteté admirable, et sur lequel Dieu a toujours des desseins éminents.

11 est vrai qu'autrefois la reine Esther en prenant un diadème sur sa tête et s'adressant à Dieu comme au cher témoin de son cœur, elle lui disait qu'elle avait en horreur et en abomination ce signe de superbe à cause des malheureux effets qu'il causait dans le siècle, servant tous les jours à faire des faux dieux qui , se mettant à la place de Dieu, reçoivent pour eux les révérences et les hommages des créatures, ne prenant rien pour celui dont ils tiennent la place.

En ce sens la condition des grands est une abomination, et c'est dans cette vue qu'Esther parlait de sa couronne , comme étant une même chose avec celle d'Assuérus, roi païen, qui tenait la place d'une idole dans le temple du monde.

Ensuite de quoi l'on peut avoir aversion en général de la grandeur â cause du mésusage que l'on en fait.

Mais pour le fond de l'institution divine et surtout réparée en Jésus-Christ et sanctifiée en sa grâce de résurrection , je ne trouve rien de plus beau, de plus aimable et de plus saint; et de même que les chrétiens enla présence des grands doivent toujours contempler, par les yeux de la foi, la grandeur et la royauté de Jésus-Christ éclatant en leurs personnes , qui méritent en cette vue leurs adorations et leur amour; ainsi les grands de leur côté doivent être revêtus de sainteté, de douceur, de bonté, «t de toutes les perfections de Dieu même.

USAGE DE LA QUALITÉ ET DE l'ÉTAT DE PRINCESSE.

Pour entendre votre vocation. Madame, et vous conduire avec esprit dans votre profession, il faut que vous sachiez que quoique vous ne soyez rien en vous et par vous-même, vous êtes pourtant en terre une participation de la divinité qui veut être en vous et sous vous pour paraître en sa Majesté aux yeux des créatures qui souvent, mortes dans la foi, se doivent réveiller dans le souvenir de sa grandeur par l'aspect des être visibles.

Souvenez-vous que Dieu voulant paraître en vous dans l'éclat de sa majesté, il y veut recevoir mille devoirs des créatures qui vous honorent tous les jours, qui viennent à vous, soit par amour, ou par devoir> sans savoir ce qu'ils sont dans les desseins de Dieu. Sa majesté est donc en vous et prend plaisir d'y habiter, non seulementpour y paraître, mais pour y recevoir, et pour y donner beaucoup. Pour cela, Madame, je vous supplie de ne jamais vouloir rien recevoir qu'au nom de Dieu et pour Dieu, que vous représentez, et de vouloir

au contraire que tout passe à lui et rien du tout demeure à vous.

L'image dans le temple ne reçoit rien pour soi, mais seulement pour Dieu qu'elle figure (1); et le dessein de la Religion est que tout passe à lui, et ainsi en doit-il être des honneurs qu'on vous fait, que Dieu prétend de recevoir pour soi dessous votre personne qui êtes son image. Faites en tout de même en ce que vous donnez. Ne désirez point qu'on vous regarde en cela, mais souhaitez que Dieu vivant en vous en charité , en puissance et en libéralité , soit reconnu comme l'origine et la source des présents que vous faites et des bontés que vous exercez tous les jours. Ainsi Dieu fait souvent des miracles par des images et communique plusieurs dons, dans nos temples, dessous elles, quoiqu'elles ne prétendent pas qu'on leur soit obligé de rien; elles veulent, au contraire, qu'on reconnaisse et qu'on adore la puissance et la bonté de Dieu qui fait le bien sous elles, s'estimant trop heureuses, au lieu d'avoir été brûlées comme du bois commun, ou appliquées à quelque usage séculier et profane, qu'elles soient élevées à cette grâce et à cette dignité que d'être les instruments par qui Dieu fait ses merveilles. Tenezvous donc toujours. Madame, retirée en Dieu, et que le fond de sa majesté soit établi en vous, qui aurez cet avantage par-dessus lès images ordinaires, que vous serez vivante et animée de la grandeur de Dieu que vous représentez. Ainsi vous opérerez en sainteté et porterez partoutlavéritable majesté de Dieumêmeavec safigure.

Malheur aux sacrements et aux figures qui sont rem-

(1) On peut voir sur la destination et l'utilité des images qui ornent les églises ce que M. Olier en dit dans la préface de son Explication des cérémonies de la grand'messe.

plies des choses opposées à leurs grâces et qui n'ont point en elles l'esprit qu'elles promettent. Yous êtes établie en la terre pour être un pur éclat et comme un sacrement de la Majesté de Dieu, qui veut opérer grâce dans le monde par vous. Que serait-ce si vous n'aviez que la figure et que vous ne fussiez pas animée au dedans de la Majesté même de Dieu et de sa sainteté?

Cette grandeur extérieure et cet éclat ne vous serait qu'une condamnation, n'ayant pas le fonds de l'esprit et la sublimité de la grâce qui doit répondre à votre état. Portez au dedans ce que vous représentez au dehors, et vous souvenez que comme dans la cour de Dieu il y a des esprits nommés Principautés, qui sont les lustres les plus beaux qui éclatent au ciel; ils sont les princes dans cette cour et les copies vivantes de la principauté de Dieu, remplies de sa puissance et de sa Majesté ; c'est cela même que vous faites sur la terre et dans là cour de ce monde, qui est malgré son mésusage un extérieur apparent de la splendeur de Dieu , où tous les courtisans devraient être des anges , les princes, des Principautés, les rois, des dieux vivants en la splendeur de Jésus-Christ, vrai Dieu, et vrai roi de la gloire. C'est encoriS pour cela que Dieu permet qu'on vous donne le nom d'Altesse, pour exprimer aux yeux des hommes votre grandeur extérieure, mais qui s'applique, dans le dessein de Dieu, à l'éminence de votre esprit, à l'élévation spirituelle de votre âme, à la hauteur de sainteté que Dieu a préparée à votre condition.

Toutes les fois. Madame, qu'on vous traitera d'Altesse, confondez-vous de vous voir dans une bassesse si éloignée de la sublime vocation où. vous êtes appelée, et où la fidélité à votre gracie vous devrait avoir portée. Anéantissez-vous devant Dieu toutes les fois qu'on vous

élèvera , vous souvenant des sentiments intérieurs de la très sainte Vierge saluée pour la Reiiie du ciel et la Mère de Dieu, qui n'avait pour toute réponse que ce seul sentiment : Ecce ancilla Dominiy voici la servante de Dieu. Étant vrai que par la voie de cette humiliation intérieure Dieu établissait son âme dans une élévation de sainteté éminente.

DE l'usage bu deuil.

Le deuil des chrétiens est institué par la conduite du Saint-Esprit dans l'Église, et par l'ordre de ce même Esprit il passe de l'Église dans les maisons des fidèles qui doivent être ses oratoires et ses temples particuliers.

Le dessein de Dieii, dans le deuil, est d'obliger les chrétiens à la pénitence et leur conserver le souvenir du jugement que Dieu a exercé sur la famille qui s'est vue frappée, en la personne du défunt, d'un coup de sa justice punissant le péché.

L'arrêt de mort fut prononcé contre Adam révolté, et le chef de la famille des pécheurs, qui en lui ont été condamnés au même châtiment, 6;t cet arrêt s'exécute au moment que Dieu prive quelqu'un de la vie.

Le coup de tonnerre laisse une noirceur funeste qui fait ressouvenir les hommes du désordre qu'il a fait. Le deuil, de même, renouvelle à la famille la mémoire du coup sévère de la justice de Dieu sur elle, qui l'oblige à trembler dans l'assurance que cette même condamnation s'accomplira sur ceux qui restent, qui doivent en esprit se soumettre et se préparer à subir la rigueur de ses jugements.

Cette sentence, dont l'exécution est différée sur nous

pour tin temps seulement, aura son effet au moment que la justice de Dieu nous ôtera la vie, que nous ne méritons pas pour le mésusage que nous en faisons, et pour les péchés que nous commettons continuellement, et de laquelle mille fois nous devrions être privés, sans la mort du Fils de Dieu qui nous en conserve l'usage, en attendant notre conversion et notre pénitence.

Tous les fidèles sont les membres les uns des autres, et pour cela quand leurs propres péchés ne les obligeraient pas à faire pénitence, ceux de leurs frères , auxquels ils participent comme faisant un même corps, exigent cela d'eux. Notre-Seigneur Jésus-Christ et sa sainte Mère, saint Jérémie, saint Jean et plusieurs autres saints innocents, qui comme tels n'étaient point obligés à faire pénitence, pourtant comme ils étaient dans rÉglise, qui est un corps affligé du péché, ils en ont senti la douleur et porté la pénitence, ainsi comme un membre sain dans un corps malade est saigné, affligé, tourmenté, à cause de la maladie des autres membres incommodés.

C'est pour cela, Madame, que vous êtes environnée de votre mante et de ce voile qui s'étend et s'élargit plus que vous-même, et qui vous fait connaître que vous êtes en pénitence pour autrui, et que vous pleurez pour les péchés des autres.

Cette grande queue que vous traînez fait voir que vous pleurez les péchés de ceux qui vous ont précédée, et qui étant puissants dans le monde ont laissé après eux de longues suites d'afflictions et de grandes obligations de faire pénitence.

Vous êtes restée. Madame, après celui qui était la moitié de vous-même et dont les péchés né vous doi-

vent pas seulement toucher comme les péchés de vos frères communs, mais comme les vôtres mêmes, puisque vous n'étiez qu'une avec lui par la sainte condition du mariage.

Ce qui fait que Dieu, qui préside dans les royaumes chrétiens et qui montre sa sagesse éminente dans la conduite des grands, et les ordres de leurs cérémonies pour être l'exemple et comme le flambeau qui éclaire le reste des chrétiens, ordonne que les femmes des princes soient quarante jours enfermées dans leurs chambres et couchées dans un lit de deuil où la lumière dujoiir n'a point d'entrée, mais seulement celle des flambeaux, pour faire voir l'unité du défunt et de celle qui reste, qui est renfermée comme dans un tombeau vivant, qui soupire et qui pleure en la place de celui qui ne peut plus gémir pour ses péchés.

Ces quarante jours ont quelque chose de la quarantaine de Jésus-Christ, retiré au désert, où il disait que les douleurs de la mort l'avaient environné, et que l'horreur des jugements de Dieu son Père le baignait dans ses larmes.

Maintenant, Madame, que le temps de votre pénitence au désert est fini, et que vous allez bientôt paraître dans le monde, ce doit être dans l'esprit même de Jésus-Christ sortant de son désert, qui n'y finit pas sa pénitence, mais la continua, et après en avoir fondé la grâce pour nous, il fut la prêcher et par ses paroles et par ses œuvres dans le monde.

Vous ne sortirez pas de l'esprit de pénitence dans lequel Dieu vous a établie avec tant d'abondance pendant votre solitude et votre maladie ; vous en porterez l'exemple avec vous dans le monde ; vous le porterez surtout en votre cœur, craignant les jugements de

Dieu et le coup de tonnerre de sa justice dont il a frappé votre maison, et qu'il tient encore élevé dessus vous pour le temps qu'il en a disposé. Ce sentiment vous sera d'autant plus aisé à conserver que Dieu vous a donné de tout temps les prémices de cette grâce.

De plus vous porterez l'impression et la vérité de ce que le deuil vous exprime pour être conforme au dessein de Dieu sur vous, qui est la douleur et la peine de vos péchés et de ceux de votre famille, vu que vous êtes maintenant comme l'Église veuve de son Époux , qui est chargée des péchés de tous ses enfants, pour lesquels elle prie et demande incessamment miséricorde. Vous devez, en sortant dans votre carrosse de deuil, vous y considérer comme dedans un cercueil vivant, dans lequel vous commencerez d'être portée pour vous approcher du tomheau, qui vous aidera à maintenir l'esprit que vous aviez auparavant dans le sépulcre de votre chambre, ne faisant pas comme la plupart du monde qui cherchent dans la pénitence le sujet de leur vanité, et trouvent, par un détour malin, dans les pompes sacrées du deuil et la nouveauté de cet habit et de cet état, la matière de leurs péchés et de leur complaisance.

Soyez, Madame, en cet état extérieur de Jésus-Christ gémissant en la terre, qui prend encore plaisir de continuer en vous sa pénitence extérieure que l'état bienheureux dans lequel il est au ciel lui interdit.

Si Jésus, votre tout, veut accomplir encore en vous l'étendue de ses souffrances et de ses pleurs, et s'il veut en vous satisfaire à Dieu comme il a fait en luimême, voulez-vous vous opposer à ses ordres et à ses volontés? Il faut au contraire vous porter à ses desseins et accomplir son œuvre en la manière qu'il demande

de vous; il faut, autant que vous le pouvez, achever la pénitence qu'il veut faire en ses membres et vous soumettre avec amour à toutes les rencontres que sa sagesse vous donnera dedans le monde.

usâge des bencontres de pénitence dans la vie (1).

Il y a trois sortes de pénitence : la première, imposée de Dieu , la seconde, par l'Église , et la troisième est imposée par nous-mêmes quand nous sommes à l'esprit intérieur de Jésus-Christ pénitent, qui use de notre force et nous anime de son zèle pour punir notre péché sur nous, et satisfaire à la justice de son Père.

La première sorte de pénitence, qui est toujours la plus pure et la plus sensible comme étant opérée par la sagesse de Dieu, qui connaît notre faiblesse et l'endroit où il nous peut plus vivement toucher, et qui en même temps a la puissance de pénétrer jusqu'au plus vif de nous; cette pénitence, dis-je, est de quatre sortes.

La première regarde l'intérieur où Dieu applique les plus sensibles opérations de la pénitence par les tristesses, les ennuis, les langueurs, les inquiétudes, les sécheresses, les délaissements, les rebuts et les reproches de Dieu, comme il arriva à saint Paul, qui rapporte qu'une fois il fut si accablé d'affliction qu'il était ennuyé de vivre dans son oppression; se retirant en l'intérieur de son âme pour y trouver du soulagement, il entendit une voix de Dieu qui lui reprocha

(1) Ce passage fui inséré, plus tard, par M. Olier dans la Journée chrétienne, 2^ parlie.

qu'il était indigne de vivre, qui fut le dernier point de son abattement.

La seconde sorte de pénitence n'est pas immédiatement de Dieu, mais ordonnée par lui : ce sont les tentations extérieures et violentes opérées par le démon comme l'exécuteur des vengeances de Dieii : il environne l'âme de scrupules, de blasphèmes, de désespoir, d'illusions et autres malignités, d'abattements, de tristesses, de pressures de cœur très violentes, de jalousie, de colère, et autres sortes de passions, qui servent à punir ceux qui ont souvent péché en ces choses. Et Dieu veut par justice et sagesse qu'ils trouvent leurs pénitences où autrefois ils trouvaient leurs plaisirs.

La troisième sorte de pénitence ordonnée de Dieu est la persécution des hommes, l'éloignement et le mépris de ceux que l'on aime et qui devraient avoir plus de reconnaissance et de tendresse pour nous, dont Dieu se sert quelquefois pour châtier l'excès de l'amour que nous avons eu pour eux, pour les conserver à nous au préjudice même de Dieu; ainsi en est-il du murmure, de l'ingratitude, et de l'infidélité des serviteurs et domestiques, qui sont des peines imposées sur les grands, en la place des plus basses afflictions et des dernières servitudes oh Dieu avait assujetti les hommes, par la condamnation du péché originel, qui ne doivent manger leur pain qu'à la sueur de leur visage. D'autres fois, les médisances et calomnies des esprits malicieux, comme aussi les visites importunes de gens qui sont à charge, la persécution des procès, et le soin affligeant de nos biens sont les vraies épines naissant par justice de Dieu, dans la terre des pécheurs.

La quatrième sorte de pénitence que Dieu impose

aux hommes sont les maladies du corps, les souffrances aiguës et languissantes de la chair, qui parfois surpassent ou les forces de la nature, ou la connaissance des médecins qui ne savent souvent que dire, en leurs arts, de nos infirmités qui marquent le droit que Dieu a de punir le corps du péché et la chair de malédiction. Telles sont les rigueurs de l'hiver, les ardeurs de l'été, la soif, la faim, et même la pauvreté où l'on voit que Dieu prend plaisir de réduire parfois les siens, par les ressorts de sa providence et de sa justice très cachés et très admirables. Ainsi l'on voit la vie des hommes toute en croix et toute en épines, et elle est comme le buisson ardent de Moïse qui brûle sans se consumer.

Ce sont les diverses manières dont Dieii a coutume d'affliger les pécheurs pour les tenir en pénitence.

Pour celle que l'Église nous impose, elle se doit considérer, ou en général, ou en particulier. En général, elle comprend les carêmes, les quatre-temps, les jours d'abstinence de viande ; et, en particulier, les pénitences imposées par les confesseurs aux pénitents , au nom de toute l'Église, après la confession.

Enfin la pénitence que nous imposons à nous-mêmes et qui est la dernière, est une peine que l'Esprit de Dieu imprime en notre cœur contre nous-mêmes, pour nous punir et venger Dieu sur notre chair, qui est son ennemie, la regardant comme une chair étrangère qui ne nous doit toucher de rien, et que nous ne devons écouter en ses plaintes.

En cette pénitence il faut comprendre les privations que nous voulons souffrir, dans les occasions, aux choses superflues : par exemple, s'abstenir à la table des morceaux délicats, inutiles à la santé et à la vie,

qui servent seulement à la satisfaction du goût et. au plaisir de la chair; de ces regards curieux qui ne vont qu'à contenter les sens; du toucher; du parler, en beaucoup de discours oiseux, qui ne sont utiles à rien, mais qui vont plutôt à blesser le prochain et la charité qu'on lui doit.

Usage du repas (1).

Souvenez-vous, Madame, que le repas est une réparation du corps, qui dépérit toujours; qui doit par conséquent être pris avec action de grâces de la bonté de Dieu qui vous conserve et répare votre ruine avec tant de douceur.

Remerciez-le donc, en vous mettant à table, de sa bonté, par Notre-Seigneur Jésus-Christ qui vous a mérité cette réparation; et ne vous y portez pas pour le plaisir et la joie de la chair, mais dans le dessein de Dieu, qui veut conserver la créature, maintenir son image, nourrir le membre de son Fils, et réparer le temple de son Esprit. Car ce n'est que pour ces qualités qu'il vous veut conserver, vous considérant pour l'honneur que vous avez de lui appartenir, et non point pour vous-même. Regardez-vous ainsi toujours comme quelque chose de Dieu, et non point comme vousmême, en tout ce que vous faites, de peur que vous regardant vous n'agissiez pour vous. Mais vous considérant comme le membre de Jésus-Christ, vous exercerez la charité du prochain envers vous-même. Saint Bernard s'en allait à table comme aux médi-

(1) La Journée chrétienne, 2« partie, a aussi ce passage, mais avec quelques légères modifications.

caments, dans la vue de trouver un remède à la destruction de son corps, qu'il servait à regret comme étant la matière principale de son péché et le sujet où habitait son amour-propre.

Le prophète Job pleurait toutes les fois qu'il se mettait à table , se voyant environné d'une chair de corruption, si vile en elle-même et si maligne en ses effets, qu'il n'eût voulu l'abreuver que de fiel et de vinaigre, pour punir la bouche et le sens par lequel le premier péché était entré dans le monde, et qui avait apporté tant de malheur aux hommes .

Job, comme image de Jésus-Christ innocent, mais pénitent et victime publique pour les péchés du monde, exprimait les sentiments du Fils de Dieu vivant en terre et mangeant dans l'esprit de pénitence, qui doit être le vôtre, rougissant de conserver un corps si misérable et une chair si pleine de péché, et ne la voulant maintenir que pour Dieu, auquel elle appartient.

Usage du soin du corps.

Souvenez-vous, Madame, de cette princesse auguste de l'Écriture sainte, dont le prophète dit : Toute la beauté de la fille du roi est en son intérieur; marquant là l'oubli de l'extérieur, et enseignant la pureté de l'âme et la beauté de l'esprit. Elle travaillait pour plaire aux yeux de Dieu, qui ne regarde et n'estime que l'intime de l'âme, sans avoir égard à la chair et au corps qui périt, et qui n'est qu' une masse de terre animée pour un temps et qui doit être corrompue et infectée dans le tombeau.

La sainte Vierge, votre modèle, disait autrefois qu'elle était belle, mais hâlée^ pour montrer la négli-

gence de son corps, et qu'elle n'avait point d'application sérieuse ni d'attention que pour rendre son intérieur plein d'attraits et de charmes, pour gagner tout à Dieu et attirer les âmes à son amour.

L'extérieur de cette divine princesse était couvert d'une modestie éclatante qui rejaillissait de la Majesté de Dieu habitant en son âme, et cette beauté ravissait les esprits et embaumait les cœurs de ceux qui l'approchaient, qui se sentaient secrètement portés à Dieu, remplis de lui-même; qui est tout le contraire des beautés du corps, qui applique les âmes à son amour et détourne de Dieu ceux qui en sont touchés. Dieu fait tous les jours, par les coeurs anéantis et par les âmes qui sont pleines de lui et qui veulent se revêtir de la splendeur intérieure de Jésus-Christ ressuscité, ce qu'il faisait en la très sainte Vierge; elles portent partout les parfums de l'amour et l'éclat de leur foi qui pénètre les âmes et opère dedans elles. Trahe me post te, in odorem curremus unguentorum tuorum. L'âme pleine de Dieu tire tout après elle, et par le même parfum dont Dieu l'attire à lui elle se fait suivre des autres.

Dieu a changé, depuis le règne de Jésus-Christ et celui de la foi, l'ordre qu'il avait établi dans l'état d'innocence d'Adam, dans lequel il attirait les âmes à son amour par l'éclat d'une splendeur divine qui revêtait les corps. Car maintenant il attire à lui les cœurs et éclaire les âmes, dans la société de l'Église, par une splendeur intérieure dont il revêt les belles âmes, qui est la splendeur de Jésus-Christ ressuscité habitant en elles, qui attire les coeurs à lui, remplissant de joie et d'amour tous ceux qui les approchent. C'est à cette beauté qu'il vous faut aspirer, étant destinée par votre condition à faire suivre les âmes qui cherchent

Jésus-Christ, et lui porter des épouses divines, selon le prophète, qui dit : Les vierges suivront cette grande princesse, Adducentur Régi virgines post eam.

Usage de la cour.

Quand vous voyez votre cour qui grossit et qui vous environne, souvenez-vous que vous êtes en cela une image de Dieu revêtu de ses saints et environné de ses Anges.

Dites souvent à Dieu : C'est à cause de vous, et pour vous, et pour ce que j'ai de vous, que ce monde m'honore; et comme je ne puis sans larcin en prendre quelque chose, puisque tout vous appartient, je renonce à toute la passion que ma chair y voudrait prendre. Mon Dieu, que votre pauvre créature "s'anéantisse devant votre grandeur, et que toute cette cour fasse hommage à la vôtre.

Dedans le temps de votre plus grosse cour, vous direz souvent à Dieu : Quand sera-ce, ô mon Dieu, que l'heure de la prière sera venue pour être seule avec vous? Ce doit être le soupir le plus ardent de votre cœur.

Quand cette même cour diminuera et que vous serez seule, dites par une élévation intérieure à Dieu : Est-il pas juste que l'on me quitte et que l'on abandonne une pécheresse comme moi? Si je quitte mon Dieu et si je cesse d'avoir en moi la sainteté de ma condition, faut-il pas que j'en perde les avantages?

Faites donc vos retraites en l'honneur de Jésus- Christ ressuscité et retiré en son Père par l'obligation de la sainteté de son état, ou à l'honneur de sa retraite au Jardin des Olives, où il est reth'é et délaissé par esprit de pénitence.

De son train.

Votre train doit être comme l'étendue de votre personne, et quelque chose qui représente la majesté et la gloire de Dieu en vous, puisqu'il vous a fait naître pour l'exprimer en sa grandeur. Il faut en lui vouloir ce train , et non pas en vous-même et pour la vanité qui désire être suivie et accompagnée de la sorte. Si vous preniez pour vous ces choses, au lieu d'être une image de Dieu, vous seriez une idole qui s'approprie tout ce qu'on doit à Dieu et le fait comme sien : vous feriez un sacrilège. Où, au contraire, recevant ces choses en Dieu, vous représentez ce qu'il est, vous lui rapportez toutes choses comme font les vraies images dans son Église, qui toujours reçoivent des louanges, des hommages, des respects et autres devoirs de notre religion, qui ne sont dus qu'à Dieu et ne leur sont rendus qu'à cause qu'elles le représentent.

L'usage des visites.

Quand vous irez visiter quelque personne que ce soit , faites-le dans l'esprit et la vue d'aller adorer Dieu en elle sous quelque état qu'il y paraisse pour y être honoré.

Si vous allez visiter le roi ou la reine, faites-le dans l'inteiîtion des principautés du ciel, qui vont rendre hommage de leurs grandeurs à la majesté de leur roi, et le reconnaître pour souverain de ce qu'ils sont. Si vous allez visiter quelque grandeur inférieure à celle de votre qualité, honorez-y toujours la participation de la grandeur de Dieu qu'elle possède et qui désire être honoré en elle.

Eu visitant d'autres personnes de moindre condition, faites-le dans la disposition de Dieu même visitant les petits, qui descend avec bonté, douceur et charité, et même avec humilité pour voir les choses basses et se plaire avec elles dans le dessein de les aider, les consoler et les servir.

Allez-y dans l'esprit de leur présenter Dieu paraissant dans votre personne, afin d'accomplir les desseins qu'il a de paraître aux yeux du monde dessous ses créatures qu'il a choisies à ce dessein, et se montrer aux autres pour être honoré. Et même recevez-y pour Dieu l'honneur qu'ils vous feront; afin que, lui rapportant ce qu'ils ne pensent pas de lui donner, vous fassiez en même temps votre devoir et le leur tout ensemble.

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