‹ Lettres de M. Olier, fondateur du Séminaire de saint-Sulpice [microform]Chapitre 139 sur 326 · A UNE PERSONNE APPELÉE A LA VIE RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

A UNE PERSONNE APPELÉE A LA VIE RELIGIEUSE

Il la prémanlt contre les conseils de ses parents qui vonlalent la détourner de se consacrer au .service de Notre-Seigneor et lai opposaient des maximes très éloignées de l'esprit de l'Évangile.

[Vers lCi6 (3).]

[Mca très chère fille,] Nous avons obligation de vivre selon notre nou-

(1) Tirée de V Esprit de M. Olier (t. III, p. 757), où M.Tronson l'a insérée de sa main.

(2 et 3) L'examen attentif de cette lettre et des deux suivantes (pour lesquelles on interrompt un instant l'ordre chronologique, car elles semblent s'éclaircir mutuellement par leur rapprochement) nous fait conjecturer qu'il s'agit de M"« Marthe du Vigean, que M. Olier, malgré les résistances prolongées de sa famille, réussit à tirer du grand monde et à conduire aux Carmélites.

Chacun connaît cette douce et vertueuse figure, dont la scène française vient de s'emparer et devant laquelle M. Cousin s'était déjà arrêté avec un intérêt particulier, dans ses études sur les femmes illustres du dix-septième siècle. « W^^ Marthe du Vigean, nous dit-il, était la « fille cadette de François Poussart de Fors, d'abord baron et puis mar- « quis du Vigean, et d'Anne de Neubourg qui fit une assez grande figure « sous Louis XIII, grâce à l'amitié de la duchesse d'Aiguillon, nièce de « Richelieu. » {La Jeunesse deM"^" de Longueville ; 5^ édit., p. l81.)Mar- Ihe, aussi bien que Anne du Vigean, sa soeur aînée, qui épousa le duc de Richelieu en 1649, fut de bonne heure lancée dans le grand monde et même à la cour, où elle était très considérée. Le grand Condé avait un instant voulu l'épouser, mais Dieu l'appelait à quelque chose de mieux.

Saint Vincent de Paul devint le premier interprète des desseins de Dieu sur W^^ du Vigean, comme on le voit par la lettre circulaire qui fut écrite en 1665 à l'occasion de sa mort, par la supérieure du Carmel. « Son appel à la vie religieuse, y est-il dit, eut tous les caractères d'une « vocation divine; nous le rapporterons ici tel qu'il se trouve décrit « dans la Vie de saint Vincent de Paul, d'après le témoignage signé de sa « propre main, dans les informations juridiques faites trois mois après

velle génération , selon laquelle nous avons Dieu pour notre père auquel, et selon son divin Esprit, nous de-

« la mort du saint. La marquise du Vigean étant malade, Vincent alla « chez elle pour la consoler. La visite finie, au défaut de la mère, la fille « se chargea de le recôndaire. « Mademoiselle,,lui dit-il, vous n'êtes pas « faite pour le monde. » Elle comprit le sens de cette expression générale « à laquelle elle aurait volontiers répondu : Si cet homme était prophète, a il ne me tiendrait pas un pareil propos. Elle déclara au saint qu'elle « n'avait aucun goût pour la vie religieuse, et comme elle n'ignorîùt point « le crédit qu'il avait auprès de Dieu, elle le pria fort de ne lui deman- « der point qu'il la fit changer de sentiment. Vincent sortit* et ne répli- « quarien. M^i* du Vigean le quitta résolue plus que jamais de s'établirdans « le siècle; elle reconnut avec le temps que Dieu lui avait parlé par « la bouche de son ministre. Sa passion pour le monde dont les agré- « mentscommençaientà l'enivrer, s'évanouit entièrement. »(/6t<2.j p. 313.) Mais c'est à M. Olier que Dieu réservait la mission d'achever ce que saint Vincent de Paul avait commencé. M^' du Vigean, qui était sa paroissienne, lui confia la direction de son âme. Elle n'était pas depuis longtemps sous la conduite de ce nouveau guide lorsqpie Dieu lui parla au cœur, et commença à lui faire comprendre la vanité du monde et le prix de la vie religieuse. Nous savons par une lettre de sa sœur <jue dès 1645 elle s'était jetée dans la piété, qu'elle nourrissait dès lors la pensée de quitter le monde pour entrer au Garmel, et que si elle différa deux ans d'exécuter son dessein, ce fut à cause de l'opposition que sa famille y avait faite, a Vous saurez donc, écrivait, le 7 juin 1647, Anne du Vigean « au jeune marquis de Fors, son frère, que ma sœur a continué dans cette « extrême dévotion où vous l'avez vue, et a augmenté même, de sorte que « nous soupçonnions tous qu'elle se fit religieuse ; et pour cet effet « M^e d'Aiguillon lui parla et lui demanda s'il était vrai qu'elle y pensât. « Elle lui dit que oui et que cela ne la devait pas surprendre puisqu'elle « lui avait dit, il y a deux ans. M™" d'Aiguillon lui représenta la consé- « quence de la chose et lui dit que, puisqu'elle s'était bien empêchée d'en- « trer deux ans durant, pour l'amour de ma mère, elle pouvait encore « continuer un an, et qu'après elle ferait résoudre ma mère si l'on pou- « vait. Elle lui dit que cela lui était impossible et que c'était trop d'avoir « attendu tout ce temps-là et qu'elle la priait d'en parler à ma mère.. « Nous nous en allâmes à Ruel où l'on parla tout le jour de cette affaire, « où il fut bien répandu des larmes, et la conclusion fut qu'au moins ce ne

* Dans le procès de la canonisation de saint Vincent de Paul, où ce trait est abrégé, il est dit que le saint sourit en entendant la singulière demande qui lui faisait M'i* du Vigean : Del cJie il servo di Dio sorrise (Summarium n» 214).

vons adhérer, comme aussi à l'Église notre mère, dont nous devons suivre les conseils.

Pour notre père et notre mère charnelle, nous devons y renoncer lorsqu'ils nous parlent selon la chair et selon ses maximes. Nous devons renoncer à frères, à sœurs et à tous les sentiments de nos proches, quand ils nous conseillent des choses selon Adam leur père : car alors il ne les faut pas regarder comme des images de Dieu, mais comme des images d'Adam, ennemi de Dieu. Il les faut regarder comme des suppôts du diable, quand ils nous suggèrent ses conseils, et ceux du monde qui est maudit de Dieu. C'est ainsi que vous devez entendre ces paroles dé Notre-Seigneur : Quiconque ne hait pas son père, sa mère, sa femme, ses frères et ses sœurs, et même son âme, n'est pas digne de moi. C'est-à-dire qu'il faut les haïr en tant qu'ils vivent dans les maximes du monde, du diable et de la chair, et qu'ils vous persuadent de mener une vie malheureuse et maudite. Par exemple, lorsque vos parents vous inspirent d'aimer l'honneur et les richesses, qu'ils vous portent à rechercher vos aises et vos plaisirs, qu'ils vous persuadent de parole et d'exemple qu'il faut vous venger et haïr vos ennemis : vous devez en ce point les haïr, en leurs paroles et en leur façon de faire opposées à Dieu, et condamner en leur bouche ces maximes et ces pensées qui vous détource serait que dans six mois. Ma mère espérait, en lui demandant ce terme, « qu'elle la pourrait détourner. » (/6jd., p. 508.)

C'est pendant ce premier intervalle de deux ans, pendant que M^^^ du Vigean hésitait, pour Vamour de sa mère, à répondre à l'appel de Dieu, que le pieux directeur dut adresser à sa fille spirituelle l'exhortation que l'on va lire.

— Nous donnons celte date approximative d'après les conjectures que l'on vient de voir.

nent de Jésus-Ghrist. Autrement vous ne seriez pas disciple de celui qui a quitté père et mère pour vous, qui vous aime plus que tout et qui attend de vous un pareil amour. Aimez-le donc par-dessus tout, rangezvous toujours de son parti contre vos parents et contre vous-même. Ayez aversion de tout ce qu'on dira de contraire à ses adorables volontés et aux maximes dé son Fils , et considérez comme vos plus grands ennemis tous ceux qui vous donneront d'autres conseils.

Ce divin Époux désire qu'on quitte les parents selon la chair, à cause que la chair lui est odieuse et qu'il ne la peut supporter. Comme il ne peut souffrir que ce qui est régénéré de l'esprit, et qu'il a en aversion ceux qui vivent selon la chair et selon ses maximes, il ne veut point aussi que ceux qui le suivent leur adhèrent et se laissent aller à leur poison.

Que si les parents étaient vrais chrétiens , c'est-àdire, s'ils vivaient selon Jésus-Christ, qu'ils ne s'opposassent point à ses lois , qu'ils voulussent faire profession de le suivre ; alors en vivant avec eux, en les honorant et les chérissant vous pourriez suivre leurs maximes : mais , de la sorte , comme ils ne vivraient plus selon la chair, mais selon l'esprit, ils ne vous seraient plus pères charnels , et, faisant profession de vivre selon les obligations de leur baptême et de renoncer à là vanité, aux plaisirs, aux richesses, en un mot atout ce qui déplaît à Dieu, vous les regarderiez comme vos parents en Jésus-Christ et vous les considéreriez à cause de Jésus-Christ votre unique amour, doiit ils seraient revêtus.

C'est ce divin Jésus qui est votre Époux et qui est aussi votre premier père, et vous dev«z être si amou-

reuse de ses volontés et si attachée à ses maximes que vous n'écoutiez qu'avec horreur tout ce qui pourrait y être contraire, qui que ce soit qui vous le dise.

LETTRE ex (1).

Il l'exborte à ne plas différer de se donner entièrement à Dien.

[Dans les premiers mois de 1647 (2).]

[Ma très chère fille,]

C'est trop s'opposer à Notre-Seigneur. Il faut enfin se rendre, et ne plus faire languir votre Époux. Il y

(1) C'est la CCIIP des imprimées.

(2) Celte lettre où l'on remarque un accent plus pressant semble en effet postérieure à celle qui vient d'être citée, et se place naturellement dans le dernier intervalle de six mois qui devait précéder le dénoûment final. En y parlant à sa fille spirituelle de V occasion favorable qu'elle a présentement ipouT exécntev son dessein et de l'obligation où elle se trouve de prendre une dernière résolution^ M. Olier semble faire allusion aux propositions de mariage par lesquelles le marquis Jacques Stuert de Saint-Mégrin, après que le duc d'Enghien eut lui-même renoncé à ses prétentions, la mit en quelque sorte en demeure d'opter entre le monde et Dieu.

M. de Bretonvilliers, dans une précieuse page de l'Esprit de M. Olier, nous fait assister à la crise dernière et nous apprend la part décisive qu'y eut le pieux directeur. « Une fille de naissance, dit-il, ayant été con- « vaincue, après beaucoup de prières, de sa vocation à la Religion, et « M. Olier s'élant employé pour lui en obtenir l'entrée, elle se trouva K attaquée d'une tentation des plus dangereuses qui lui pût venir sur ce « sujet; car, un jour étant allée au cours avec une personne de grande « qualité, le diable lui mit dans l'esprit qu'il n'était point nécessaire tt qu'elle se retirât du siècle et qu'elle pourrait aussi bien se sauver <c dans le monde que dans la Religion. Elle s'arrêta quelque temps à « celte pensée qui, demeurant secrète et cachée dans son âme, aurait peul- « être porté son venin jusqu'au cœur, si M. Olier, à qui Notre-Seigneur « l'avait révélée, n'y eût apporté un prompt remède. Mais dès le lende- « main matin il pria un gentilhomme de grande piété d'aller chez elle

a longtemps qu'il vous veut toute à lui : ne différez plus à lui donner cette dernière preuve de vôtre

« pour l'avertir qu'il avait une chose importante à lui dire, et elle étant « venue pour savoir ce que c'était : Ma fille, lui dit-il, il n'est pas quesa tion de savoir si vous vous sauverez aussi bien dans le monde « comme dans les Carmélites ; mais il est question de faire la volonté de a. Dieu, il est question d'accomplir les desseins qu'il a sur vous. Il né (c faut plus remettre, allons, a^^ons. Et alors, lui disant en détail tout <c ce qui s'était passé dans son esprit, elle en fut tellement surprise et <c toucbée qu'elle se résolut de ne plus différer. Il la mena le jour même ou « le lendemain aux Carmélites. Elle y fiit reçue, y a persévéré avec fer- « veur et y est morte après dix-sept années de zèle et de fidélité. » (£"5prit de M. Olier, t. II, p. 627.)

Quoique M. de Bretonvilliers, par discrétion, n'ait pas nommé la personne qui fut l'objet de cette faveur du ciel, il l'a suffisamment désignée en disant qu'elle mourut aux Carmélites après dix-sept ans de religion. On voit en effet, en parcourant la liste des Carmélites du grand couvent, dont M. Cousin a enrichi un appendice de la Jeunesse de M^^ de Longueville (p. 352), que, de toutes les religieuses entrées dans cette maison de 1642 à 1652, c'est-à-dire, pendant que M. Olier était curé de Saint-Sulpice, la seule Marthe de Jésus (c'est le nom que M^^^ Marthe du Vigean porta au Carmel) y est morte après y avoir vécu novice ou religieuse, dix-sept ans et quelques mois.

Quant à la date de son entrée comme postulante elle nous est donnée par la lettre déjà citée d'Anne du Vigean à son frère, écrite le 7 juin 1647, presque au lendemain de l'événement. Voici en quels termes pleins . de verve elle y raconte comment sa sœur se décida brusquement à abréger le délai de six mois dont les instances de sa mère lui avaient arraché la promesse : « Un beau jour, dit-elle, elle me dit : Ma sœur, je ne donnerai pas tout le temps que fai promis, car je m'en irai devant qu'il soit huit jours. Je la priai de me donner le temps d'écrire à ma mère, pour qu'elle vînt lui parler, puisque je n'étais pas puissante assez pour la retenir ni conseiller. J'écrivis donc toute malade. Cependant j'allai encore à l'hôtel de Longueville savoir de vos nouvelles, parce que l'on m'avait dit qu'il était venu un courrier, et M"* de Longueville m'écrivit pour m'en mander et au bas du billet elle priait ma sœur de l'aller voh:. Elle sortit donc pour y aller, et comme elle fut à moitié du chemin, elle dit à ses gens qu'il fallait qu'elle allât faire un tour aux grandes Carmélites et qu'elle ne leur dirait qu'un mot. EUe fit tourner son carrosse et s'y^n alla, où elle est encore et ne prétend pas en sortir. Ma mère arriva une heure après. Elle ne l'a point vue depuis, (2e peur, dit-elle, de s'attendrir et de la détourner, puisque c'est sm, salut .• et

amour. si vous saviez combien ces remises lui sont pénibles ! 11 en est de ces retardements dans le cœur de l'amant, comme de celui qui souffrirait à la porte de sa bien-aimée, et de son unique. Àperi mihiy lui dit-il, 5oror mea sponsay arnica mea, columba mea. Il l'appelle colombe, parce qu'il en est de l'amour du bien-aimé envers elle, comme il en est du paron envers la colombe, qui n'aime qu'elle seule , et qui n'a d'amour que pour elle. Or plus son amour est grand, plus ce retardement lui est ennuyeux et affligeant. Donnez-lui donc au plus tôt cette satisfaction qu'il demande. L'ouverture que vous avez présentement est favorable; et je ne doute point que Dieu n'ait disposé les choses comme vous le voyez, afin que vous trouvant obligée à prendre une dernière résolution , vous fassiez paraître publiquement que le monde n'a plus rien à prétendre sur vous. Que j'aurai de joie, quand je saurai que la victime séparée du reste du

de plus, elle est en colère en quelque façon de ce qu'elle est entrée sans l'en avoir avertie. Pour mon père, il voulait tout tuer ce qu'il y a de missionnaires et de Carmélites, mais cela commence un peu à s'apaiser. Il la va voir tous les jours. Elle est fort gaillarde et résolue; elle me voit pleurer sans jeter une larme. (Cousin, ibid., p. 508-509.)

Toutefois la constance héroïque dont la jeune postulante fit preuve n'était pas sans coûter beaucoup à son cœur. Nous avons à cet égard le témoignage de ses supérieures mêmes. « M^^'^ du Vigean, nous est-il « dit dans la circulaire qui annonçait sa mort arrivée le 25 avril 1665, « aux autres maisons de l'ordre, quitta le siècle avec courage, et tous les « grands avantages qu'elle pouvait posséder à la cour, où elle était sin- • « gulièrement estimée. Mais le sacrifice qui coûta le plus à son cœur fut « la séparation de M™^ sa mère qui l'aimait au-dessus de toute expres- « sion. 5) (Cousin, ibid.^ p. 514.) Mais, comme on va le voir par la lettre suivante que nous croyons devoir rapporter à cette dernière phase de l'histoire de la vocation religieuse de M"« du Vigean, la sollicitude de son zélé directeur ne l'abandonna pas dans les dernières luttes qu'elle eut à soutenir derrière les grilles du cloître, avant de s'y fixer par des vœux inviolables.

troupeau a été offerte et consacrée dans la maison du Seigneur, que le sacrifice a été achevé , et que Dieu enfin a dévoré son holocauste ! Que Ce soit là la première nouvelle que j'apprenne de vous. Adieu.

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