A UNE PERSONNE RETIRÉE DU UONDE
n lui conseille de demeurer dans la retraite et de s'y perdre dans l'intérieur de lésns-Gbrist.
Ma très chère fille,
Vous ne devez point vous charger de ces emplois extérieurs qu'on vous propose, qui ne vont qu'à vous engager dans le monde et à vous tirer de votre solitude. Outre Tattrait que Notre-Seigneur vous a toujours donné pour la retraite, vous savez par expérience le besoin très grand que vous en avez et les faveurs spéciales que vous y recevez tous les jours de votre saint Époux. Peut-être se retirerait-il de vous, si, sans avoir d'autres marques de sa volonté , vous quittiez le lieu où on peut dire que lui-même vous a mise. L'attrait qu'il vous donne à l'oraison, et cette application si continuelle que vous avez à son divin intérieur, vous seraient bientôt enlevés par le commerce du monde. Demeurez donc en paix comme une sainte Madeleine aux pieds de votre divin Amant. Jouissez du fruit de ses chastes amours, et perdez- vous mille fois le jour dans son aimable cœur, où vous vous sentez si puissamment attirée. C'est là où vous entrerez dans la jouissance de tout ce qu'il est, et même des correspondances et des communications mutuelles qui se passent entre lui et son Père.
C'est la pièce d'élite que le cœur du Fils de Dieu ;
(1) C'était la CCXXXIV des imprimées.
LETTRES DE M. QLIER. 599
c'est la pierre précieuse du cabinet de Jésus ; c'est le trésor de Dieu même où il verse tous ses dons et communique toutes ses grâces; et ceux qui y sont appliqués et qui sont appelés pour l'exprimer sont aussi ses bien-aimés et les pièces rares de son cabinet. C'est en ce cœur sacré et en cet adorable intérieur que se sont premièrement opérés tous les mystères, et c'est dans les saints que Dieu y applique plus particulièrement que se passent ses communications plus intimes, et que s'expriment le plus parfaitement tous ses divins mystères. Voyez par là à quoi Notre-Seigneur vous appelle en vous ouvrant son cœur, et combien vous devez profiter de cette grâce qui est une des plus grandes que vous ayez reçue en votre vie. Que la créa^ ture ne vous tire jamais de ce lieu de délices, et que vous y soyez abîmée et pour le temps et pour l'éternité avec toutes les saintes épouses de Jésus. C'est le souhait de celui qui est tout vôtre.
LETTRE CCCCXXVII (1).
A UNE DE SES FILLES SPIRITUELLES
Son zèle pour le service des âmes.
Ma très chère fille.
Pour ce qui est du doux travail de vous écrire de votre Époux si aimable et si amoureux, pourquoi craignez-vous que cela m'incommode? Eh quoi, le Fils de Dieu, quand il versait son sang pour vous racheter et pour vous donner un remède à vos maux, craignait-il la douleur? Mais craignait-il la mort? Et saint Paul
(1) C'était la XL^ des imprimées.
600 LETHiES DE M. OLIER.
ne m'apprend-il pas qu'il faut que je continue pour vous Touvrage de Jésus notre amour, et que j'accomplisse ce qui manque à sa divine passion. Ce tout aimable Sauveur a composé, dans ce divin jour de sa mort, le remède à votre infirmité, et il dit que je vous le dois appliquer, puisque je suis à votre âme le ministre de ses mystères douloureux. Eh bien, je verrai fumer et bouillonner pour vous ce sang divin dans mes mains et j'épargnerai mon travail? Non, ma fille, non, pas même ma vie, ni la dernière goutte de mon sang. Il nous l'a commandé lui-même, ce divin Tout, et je lui obéirai avec joie. Allons donc, allons fortement à l'amour. Continuez votre attrait à Jésus pâtissant et anéanti à la croix. Vous avez nécessité d'être telle en ce temps, autrement votre amour envers lui ne saurait être juste. Voir Jésus anéanti et ne l'être pas avec lui, c'est être déraisonnable, et ce n*est pas le vouloir aimer; car le moyen que vous soyez unie à Jésus anéanti, en demeurant vous-même en votre entier? Ne souffrez point d'être dans un autre état que Jésus. C'est là où aboutissent tous ses desseins sur vous ; il veut que vous viviez comme lui et que vous lui ressembliez par état.
LETTRE CCCCXXVIII (1).
A UNE DAME qu'il DIRIGEAIT.
Son parfait dégagement dans la conduite des âmes.
Ma très chère fille.
J'ai ressenti quelque douleur, arrivant en cette ville,
(1) C'était la XLI^ parmi les imprimées.
de la nouvelle qui m'a été confirmée de votre éloignement sans apparence de retour. Sur quoi je vous dirai que, selon le pur esprit de la foi qui me fait espérer que Jésus travaillera par lui-même en mon absence pour l'avancement de votre âme, je n'ai pu, dans cette occasion qu'il me donne d'un sacrifice si important et si sensible, que je n'aie eu de la joie de trouver à mon arrivée une telle occasion de souffrir pour son amour. Il est maître absolu de ses œuvres et de la conduite de ses desseins; il faut vivre à lui par-dessus tout, et même par-dessus tout ce qui nous regarde , et vivre en privation de toutes les joies de notre esprit. Il se faut résoudre dans l'attente de la vie future de porter incessamment sa croix, sachant que, si nous sommes compagnons des douleurs de Jésus en cette vie, nous communierons à ses joies et à ses consolations éternelles. Je prends congé de vous, dans l'espérance de vous entretenir un jour des ouvertures que Notre-Seigneur nous donne, pour le servir en notre éloignement. Je le dirais exil et bannissement, si partout on ne trouvait Jésus-Christ, en qui toutes choses nous sont rendues présentes.
LETTRE CCGCXXIX (1).
A UNE PERSONNE QU'lL DIRIGEAIT, n la porte à ne voir que Notre-Seignenr en ceox qui la conduisent.
Ma très chère fille,
J'apprends tous les jours combien Notre-Seigneur est jaloux qu'on s'abandonne à lui, que l'on s'adresse
(1) Tirée de l'Esprit de M. Olier, t. II, p. 600.
à lui; que quand on consulte les hommes, ce soit lui qu'on aille chercher en eux, et que souvent on lui renouvelle que ce n'est pas la créature dont l'on désire d'être instruite et dirigée, mais de lui par leur bouche ; ayant grande confiance en sa bonté qu'il nous éclairera et conduira par leur moyen.
LETTRE CGCCXXX (1).
A UNE DE SES FILLES SPIRITUELLES
II se réjouit des grâces que Notre-Seigneur lui fait et sonbaite qu'elle y réponde parfaitement.
Ma très chère fille.
Je ne puis vous exprimer la joie d'esprit que votre lettre m'a apportée, en y marquant visiblement le progrès de la charité sainte de Jésus-Christ, qui me parait vouloir remplir votre cœur de la plénitude de sa dilection et la répandre en toutes les opérations de votre âme. Qu'un Dieu seul vous remplisse; un Dieu seul est digne de vous, et soufirez plutôt la perte de toute créature que de laisser occuper la place du grand Tout en la moindre partie de votre cœur.
Ahl si vous saviez la jalousie que Dieu me donne, comme à saint Paul, que votre intérieur soit uniquement possédé du céleste Époux ! Je ne puis vous l'exprimer. L'amour même de Jésus-Christ doit vous le faire ressentir.
(1) Tirée de l'Esprit de M. Olier, t. II, p. 660.
LETTRE GCCCLXXXI (1).
A UNE DE SES FILLES SPIRITUELLES
n la prie de ne plus se servir, en loi écrivant, des termes d'Honneur et des antres marques de respect dont on se sert dans le monde.
Ma très chère fille.
Je VOUS prie de n'user plus des termes du siècle en m'écrivant; nous soinmes d'un autre monde, d'une autre famille et d'une autre génération en Jésus-Christ. Il veut, dans ce temps de sa très sainte enfance, que vous rentriez en votre simplicité, et que vous vous renouveliez dans votre première fidélité. Je vous le dis de la part de notre Maître. Plus donc de Monsieur, ni de soie, ni de feuille entière sans nécessité ; mais toujours très cordialement, simplement et humblement.
Ne me. croyez point changé à votre égard : je pense tous les jours à votre âme , et le cœur que l'Immuable vous a donné est toujours le même, sinon qu'il croit dans le désir de vous voir. Je prie Notre-Seigneur qu'éternellement il nous consomme en lui-même. Adieu. \ivez en paix, toute remplie de l'amour du grand Tout. C'est le souhait de celui qui est tout vôtre.
LETTRE CCCCXXXII (2).
A UNE DE SES FILLES SPIRITUELLES
Dispositions clirétlennes durant le saint temps de la maladie.
Ma très chère fille.
Ne soyez point en peine de l'indisposition dont je
■ (1) C'était la XI® des imprimées.
(2) C'était la XIIl» des imprimées.
suis attaqué par la volonté de Dieu ; c'est un ordre très spécial de sa bonté et de sa providence dont nous le devons remercier. Il y a plusieurs choses à purifier en moi, et les maladies sont pour cela les meilleures voies. Il m'a ordinairement traité de la sorte par sa bonté infinie. Qu'il en soit béni à jamais. Je ne puis, dans mes infirmités, m'appliquer à la prière aussi assidûment comme je pensais le faire en me tirant du tracas de la ville; mais il faut que le sacrifice de notre corps, de notre esprit, de notre temps et de tout nous-mème lui serve de supplément. Le mauvais usage que j'ai fait de ma santé est cause de ces infirmités. Mais Dieu veuille par sa bonté se satisfaire en nous comme il désire, et se contenter, s'il lui plaît, en notre consommation. Tous ces maux ne sont que des fantômes au prix de ce qui nous est dû, et de ce que méritent nos péchés. Quelle miséricorde et quelle bonté de Dieu de nous faire porter une si douce pénitence I Bien loin de nous en plaindre, adorons son amour qui nous traite avec tant de douceur, et qui nous fait cette grâce de vouloir, comme dit saint Paul, accomplir en nous ses souffrances et achever ce qui manque à ses peines. Il me semble que c'est un honneur incomparable que Notre-Seigneur nous fait, de vouloir se servir ainsi de nos corps pour souffrir encore en nous à la gloire de son Père. Glorifions-nous donc avec T Apôtre en nos infirmités, afin que la vertu divine habite en nous.
Ne manquez pas de faire grande attention aux sentiments que Notre-Seigneur vous donnera durant le saint temps de votre infirmité; car l'ordinaire de Dieu est de faire par les maladies ce qu'il ne peut faire souvent dans la santé. Surtout, abandonnez-vous toute à lui, pour faire de vous ce qu'il voudra; vous offrant
à lui comme sa victime pour souffrir tout, et même la mort que méritent vos péchés.
LETTRE CCCCXXXIII (1).
Son grand désir de la solitude et son dégoftt da inonde.
J'espère aller bientôt dans la petite solitude que j'ai préméditée, et y commencer une nouvelle vie sous la faveur et la protection de la très sainte Vierge. Je le souhaite avec grande affection, pour y mener la vie cachée que j'ai si peu goûtée jusqu'à cette heure. La retraite me promet de me la faire éprouver dans la société intérieure de Jésus en Marie, dans laquelle nous devons espérer de vivre éternellement, et que nous ne saurions prétendre posséder que par la nudité parfaite de notre âme et par la séparation universelle de^toute créature. Je n'y puis penser sans transport, et je n'ose même m'y appliquer, craignant l'excès des sentiments que me cause cette vue, tant le cœur humain et la créature est faible sous le poids de l'opération divine. Je suis si heureux que Dieu me réduise maintenante être seul, dans l'impuissance de travailler extérieurement, que je ne puis en exprimer ma joie. Toute la créature, quelle qu'elle soit, m'est à cette heure un accablement. Je ne puis souffrir ni goûter que Marie en
(1) C'était la XXI« des imprimées.
(2) Il y a beaucoup de ressemblance entre cette lettre et la CCCXVin«, qui paraît adressée à M. Picoté. Le trait final se retrouve dans la CCLXXXVIP, écrite, à M'^^ Tronson.
Jésus, mon unique Tout au ciel et en la terre, et je vis présentement de celaseul. Tout me lasse, tout m'afflige, tout m'incommode; il n'y a que cela seul qui fait toute ma vie, toute ma joie, toute ma santé, tout mon bonheur dans mes croix et dans mes peines, et même dans tout ce que le malin pourrait trouver de plus cruel. Je crois que vous ne me refuserez pas ce bon office de m'aller ensevelir dans ma grotte.