A UN DE SES ECCLÉSIASTIQUES
Il lui explique ce que les orgues représentent dans l’Église, et pourquoi on s’en sert dans les offices divins, plutôt que d'autres instruments.
[Premiers jours de novembre 1043 (2).]
Monsieur,
Je vous dirai simplement ce qui m’est venu en l’esprit sur la demande que vous me faites. Il me semble
(1) C’est la XCIV0 des imprimées.
(2) La substance de cette lettre se trouve dans les Mémoires à cette date. M. Olier, qui travaillait alors sur les cérémonies de la grand’messe, eut sans doute occasion d’envoyer à quelqu’un de ses disciples les ré-
que les orgues, dans leur arrangement, représentent l’harmonie réglée et ordonnée du ciel. La multiplicité des tuyaux représente la multiplicité des saints, qui chantent tous les louanges divines selon leur rang. Et cette harmonie se fait par le moyen du vent , qui exprime le Saint-Esprit, qui remplit chaque saint selon sa capacité, et qui le fait aussi résonner à proportion de sa portée, et louer Dieu selon la mesure de sa grandeur et de sa grâce. Le vent est porté par le secours d’un homme qui le pousse, qui signifie Jésus-Christ, lequel, comme serviteur de l’Église et des saints, leur suscite le Saint-Esprit, et leur distribue par lui ses grâces et ses bénédictions. Car soit en la terre, soit au ciel, c’est Jésus-Christ en nous qui pousse les souffles de l’Esprit. Je vous donnerai l’Esprit, dit-il, qui vous distribuera ses dons selon la mesure que je jugerai à propos.
Celui qui joue représente le Père, qui ne remue rien que conformément à l’idée qu’il a conçue en son Esprit, et qui après avoir préparé et forgé lui-même les instruments de sa louange et de sa gloire selon son bon plaisir, s’en sert après selon ce qu’il lui plaît, pour composer cette divine musique et cette admirable harmonie de ses louanges. Ses louanges sont parfaites dans le ciel, où chaque saint est nécessaire pour l’assortissement et l’accomplissement d une harmonie entière; et où chacun appliqué à Dieu est content de sa condition, ayant part à l’œuvre magnifique et auguste du corps des saints , et de cette louange entière que Dieu reçoit par eux.
flexions qu’il avait déjà fait entrer dans l’écrit qu’il dressait en manière de mémorial, et qui différait de celui qu’il remettait au P. Bataille son directeur.
Les anges sont encore exprimés par les orgues, lesquels tous ensemble font la sainte musique de Dieu, lui rendant selon leur état et leur grandeur, plus ou moins d’honneur et de louange. Chacun en rend selon ce qu’il est dans la mesure de son être; et chacun toutefois en rend dans toute la plénitude de son être : en sorte que tous étant employés aux louanges de Dieu, chacun est content de sa mesure, et de sa condition, à cause qu’il sert à louer Dieu, et à le glorifier comme il le veut et comme sa gloire le demande.
0 la douce harmonie, et l’agréable concert que celui de ces esprits angéliques! C’est, une agréable louange que celle que nous nous rendons à nous-mêmes, et que nous nous procurons par des choses qui nous aiment, ou qui sont comme une partie de nous. Or les anges sont tout à Dieu, tout pour Dieu , tout en Dieu. Ils sont tout appliqués à lui, comme il désire, et ils sont plus à lui et en lui qu’à eux-mêmes , et en euxmêmes. Et c’est pour avoir part en cette harmonie, que dans nos sacrifices nous nous unissons aux anges, et nous les invitons de se joindre à nous dans nos prières. Et peut-être est-ce aussi pour ce sujet qu’à la sainte messe on joue des orgues au Gloria in excelsis, quoiqu’on n’en joue pas au Credo; parce que le Gloria in excelsis est le cantique des anges, en la société desquels nous entrons, prenant part à leurs louanges; mais le Credo étant une profession de foi qui ne se fait que sur la terre, les orgues, qui figurent l’harmonie du ciel, y sont muettes.
Voilà les pensées que j’ai eues sur votre demande, que je vous écris avec toute la simplicité que vous désirez.
LETTRE LXXXVI (i).
A SAINT VINCENT DE PAUL
Il le conjure de prendre en main auprès de la régente la cause «Tuîï curé opprimé (2).
[Paris, fin 1643.]
Qui a Jésus a tout.
Monsieur,
Je prie Notre-Seigneur de vivre en vous pour faire triompher son Église dessus l’impudence du siècle.
J’oubliai hier à vous parler du principal sujet qui m’amenait à vous : à savoir pour vous faire des plaintes du plus grand scandale qui soit arrivé dans l’Église de Dieu, il y a très longtemps. C’est un curé qui, auprès de Paris, a été battu et meurtri à coups de bâtons par le seigneur de son village, en présence de ses paroissiens et à la porte de son église, avec le plus d’ignominie et de confusion que se puisse pour 1 état ecclésiastique. Le curé est une personne de grande intégrité et de pareille capacité, qui a des témoignages très authentiques et de l’un et de 1 autre, lequel pour sa personne mérite d’être appuyé aussi bien que pour son caractère.
Je pense, Monsieur, qu’en cet abord de la regence de la reine, si elle voulait obliger à une satisfaction publique ou quelque punition temporelle ce gentilhomme,
(1) Sur une très ancienne copie.
(2) Il s’agit, comme on le voit dans la Vis de M. Oliev (t. II, p. 118), du curé d’Arcueil, Gervais Bigeon, qui avait été maltraité par Théodore de Berziau, seigneur du lieu. L’assemblée du clergé de 1645 s’occupa de cette affaire, qui n’était pas encore terminée, quoique l’attentat remontât au 30 mai 1643. ■
elle autoriserait beaucoup l’Église et réprimerait beaucoup de l’audace et de l’insolence que la noblesse a de coutume d’exercer sur l’Église, qui méprise et viole impunément tous ses droits comme en un temps de libertinage et un règne d’impiété. Je priai hier monsieur du Puy (1), qui prit la peine de me venir voir, d’en parler à Monseigneur de Beauvais (2), pour apporter remède à ce malheur qui est rendu public et dont déjà la cour est informée, qui n’attend plus que les ordres de Sa Majesté pour faire connaître le zèle qu’elle a pour punir ces sortes de crimes.
Ce bon prêtre ne peut facilement tirer des preuves pour procéder en justice, à cause que le seigneur est sur les lieux qui intimide les spectateurs de cet outrage, et dont d aucuns me sont venus trouver en secret pour me demander avis s’ils déposeraient en justice ce qu’ils sauraient sur un tel attentat qui les faisait gémir. Je les ai encouragés à leur devoir, comme aussi le curé qui étant encore livide avait été sollicité par sa partie de ne point le poursuivre, craignant la punition qu’il prévoit, qui ne le peut pas fuir sous ce saint règne de piété. Des gens de très grand poids et de très haut mérite, qui en ont entendu parler, m’ont témoigné que ce bon prêtre ne devait s’accorder et se taire; qu’il y allait de l’intérêt universel de l’Église, et qu’il était bien à propos, qu’en l’avènement de la régence de la reine, on vît un châtiment public et une punition remarquable d un sacrilège si odieux, afin de redonner la paix et le repos à l’Église, en ce chef, pour tout le reste de sa régence et rédimer l’Église de la vexation et oppres-
(1) Hemi de Maupas, évêque du Puy et premier aumônier delà régente.
(2) Augustin Potier, évêque de Beauvais, grand aumônier d’Anne d’Au- Iriclie et jouissant alors d’un grand crédit auprès d’elle.
sion dans laquelle vivent les curés dans les pays éloignés de la cour, où les prêtres n’ont point de bouche pour se plaindre et semblent n’avoir que des épaules pour souffrir.
Tous messieurs les évêques ont grand intérêt à cela et frémissent sous cette oppression pour leurs curés, sans y pouvoir remédier. Vous le savez encore mieux que tous, qui avez été témoin oculaire de tous ces maux, dans les emplois de mission à la campagne, et souvent Dieu vous a fait gémir auprès d’eux de compassion, vous faisant désirer d’y apporter remède, s’il vous était possible, ce qu’il vous accorde maintenant, et vous met l’autorité en main pour le faire. Monsieur, que n’eussiez-vous fait en ce temps-là, quand ces maux vous étaient si sensibles? que n’eussiez-vous voulu donner pour avoir le pouvoir que Dieu vous donne maintenant, et dont vous pouvez si efficacement user à la gloire de Dieu et pour le bien de son Église ? Ce grand maître et très sage directeur de ses conseils a voulu vous faire passer par là, pour vous rendre plus sensible aux maux de son clergé et à l’oppression sous laquelle il gémit. Où est l’homme, disiez-vous, qui nous délivrera? où est celui à qui Dieu donnera ce zèle et cette autorité? Debuil per omnia nobis assimilari ut misericors fieret. Notre-Seigneur a passé par là, il a souffert dans l’infirmité pour avoir compassion de la nôtre; et dans le temps de sa vertu et de son règne, au temps qu’il est assis à la droite de Dieu, il se souvient de nos misères et nous assiste de sa protection, de sa vertu et de sa grâce.
C’est, Monsieur, ce que l’Église, et que la portion basse du clergé, qui est celle des curés, vous demande
et moi surtout, à jointes mains, pour eux, qui ai l’hon-
neur d’être de leurs confrères. Je gémis avec eux et j’ai par votre grâce assez vu de pays pour apprendre les peines et les maux qu’ils endurent éloignés de Paris. Je me jette à vos pieds avec ce bon curé et vous demande grâce, maintenant que vous êtes délivré des chaînes où nous sommes captifs : souvenez-vous de nous quand vous serez dans votre royaume. J’use des termes de l’Écriture, et de ceux de ces pauvres captifs avec Joseph, lequel pour sa fidélité a bien mérité d’être où vous êtes pour la rédemption du peuple, pour l’entretien de ses frères et pour la grande joie et gloire de son père Jacob.
J’attends tout cela de votre personne; à savoir : le soulagement de l’Église, la liberté des prêtres et la très grande gloire de Dieu le Père en qui je suis, par Jésus- Christ Notre-Seigneur, votre très humble et très obéissant serviteur.