‹ Lettres de M. OlierChapitre 120 sur 226 · LETTRE XCIX · texte numérisé non relu

LETTRE XCIX

A UNE PERSONNE PIEUSE Qü’lL DIRIGEAIT (2).

II l’exhorte à oublier ses propres intérêts pour ne penser qu’à Dieu, et pour l’encourager en cet exercice il lui découvre à quel point il est lui-mëme séparé de toute vue particulière et perdu dans les intentions de Notre-Seigneur.

[Vers le 9 février 1646 (3).]

Ma très honorée fille,

Depuis que j’ai reçu la dernière de vos lettres, Notre- Seigneur m’a fait la grâce de me tenir dans une infirmité qui m’a ôté la liberté d’écrire et de lire. Mais comme elle se passe et diminue, je suis bien aise d’employer la première facilité qu’il me donne, pour vous dire un mot touchant votre intérieur, que je désire aller toujours croissant en la vertu et en la grâce de Jésus et de Marie, et participer de plus en plus à leur sainte fidélité.

(1) C’est la CXXIX“ des imprimées.

(2) L’éditeur de 1672 nous apprend , par le litre qu’il a mis à cette lettre, qu'elle était adressée à une personne trop préoccupée d’elle-même. C’était peut-être Mme Tronson, à qui M. Olier fait quelquefois ce reproche, comme on le verra plus loin. On pourrait cependant soupçonner, en voyant la parfaite pureté enseignée et recommandée dans toute cette lettre, qu’elle était pour une âme encore plus élevée en grâce que Mme Tronson ; elle conviendrait bien à la mère de Bressand.

(3) On lit dans les Mémoires de M. Olier, sous la date du 9 février 1646 : « Il plaisait à Dieu de me faire connaître qu’il voulait que j’offrisse le divin sacrifice en la plénitude de ses intentions, perdant mon âme en lui, sans connaissance, pour entrer en la plénitude de ses intentions : ce que faisant avant de commencer le saint sacrifice, je voyais Dieu embrassant son Fils pour la paix universelle de l’Église. » En rapprochant ce passage du troisième alinéa de la lettre, on est bien autorisé à penser qu’ils ont été écrits vers le même temps.

Depuis quelque temps je suis si fort convaincu du parfait abandon, et du total oubli qu’un chacun doit avoir de soi-même en la présence de Dieu, et devant ce grand Tout et cette immense Majesté, que je ne puis que je ne vous fasse part du désir que j’ai de vous y voir entièrement établie.

La miséricorde de Dieu sur cette pauvre créature qui vous écrit est telle, que depuis quelque temps je ne puis voir autre chose que Dieu; et en Dieu je ne vois que le désir qu’il aqueje vive seulement à lui, dans le souhait unique qu’il soit glorifié parfaitement en soi , et qu il règne pleinement sur l’Église. ïl ne veut pas même souvent souffrir en moi le moindre retour sur ce qui me regarde dans les sacrifices que j’ai l’honneur de lui offrir au saint autel. Ce grand Tout me parait toujours jaloux que je les lui présente dans l’étendue des intentions immenses et infinies qu’il a eues de toute éternité sur le sacrifice de son Fils, entrant et passant par là clans ses intérêts seuls, n’étant, plus rien en moi et ne vivant plus qu’à lui seul, et pour lui seul. Il ne veut point souffrir que j’aie la moindre idée de soin et de vue pour moi, ne voulant pas que je sois rien en aucune chose, et encore moins en celles qui le regardent, comme sont celles du divin sacrifice de son Fils. Il paraît tout zèle pour la destruction des hérésies, des schismes des erreurs, des crimes et des péchés dans son Église, lesquels l’empêchent de régner et de vivre en elle sur la terre, comme il fait dans le ciel. Il me semble qu’il veut si fort qu’on entre et qu’on se perde làdedans, pour ne vivre et ne prier que pour cela, que je ne puis faire autre chose.

Quand ce glorieux Tout veut que l’on passe ainsi dans les vues générales de tous ses intérêts, et de toute l’é-

tendue de ses desseins, il me semble que c’est une miséricorde admirable. Car par là on est tout tiré hors de soi, pour entrer en son principe, et en son Tout. Alors on n est point sujet à rétrécir les desseins de Dieu sur les choses saintes, ni à les détourner de leur fin, qui est la gloire de Dieu, que bien souvent nous rétrécissons en retournant sur nous-mêmes et sur nos intérêts, qui nous paraissent d’ailleurs fort légitimes. Nous sommes même dans une sûreté d’autant plus grande en cet état, que Dieu supplée par lui-même à nos besoins, prenant toujours nos intérêts, quand nous prenons les siens.

Quel monstre que 1 amour de soi-même, qui veut se voir en tout, et qui ne peut souffrir qu’avec grande peine les exercices et les conduites du pur amour qui tend toujours à Dieu, et nous dérobe à nous-mêmes, pour nous porter, nous perdre et nous abimer en ce divin Tout? Ayons toujours beaucoup d’estime, et une grande reconnaissance pour ses grâces, qui nous portent à la privation et à l’oubli de nous-mêmes, et qui suspendent ainsi tout aliment à l’amour-propre. Ce malheureux amour qui se veut voir en tout, fait qu’on est bien aise de le sentir proche de soi et de se tenir auprès de lui, comme auprès de son centre, pour se reposer et s’y décharger. C’est pourquoi quand on a tait quelque acte du pur amour, il ne faut pas s’amuser à réfléchir sur ce qu’on a fait, mais retirant l’âme de cette pensée, il faut la tenir élevée en Dieu, se reposant sur lui-même, selon le désir du Prophète qui disait : Qui me donnera des ailes de colombe; el je volerai, et me reposerai ?

Dieu est le supplément de tout, et il fait trouver en son pur amour, et dans ses regards amoureux et reli-

gieux, tout ce qui semblerait utile en se regardant soi-même fixement et volontairement. Ole saint et parfait miroir que Dieu, quandil est contemplé avec crainte, avec amour, et avec respect ! C’est un miroir qui ne flatte point, qui ne trompe jamais, et qui découvre toute vérité, mais qui la découvre plus saintement, plus clairement, plus fortement, et plus utilement, que si nous nous voulions attacher à notre propre contemplation. Car cela ne se ferait pas sans quitter la vue de Dieu pour nous satisfaire nous-mêmes; au lieu que la contemplation de Dieu se fait sans danger d’amusement et de propre recherche.

Ainsi je vous conseille de ne point faire tant de réflexion sur vous. Car quoique ce soit par le p>rétexte de vous purifier, et de vous sanctifier que vous vous regardiez, ce n’est pas néanmoins sans soulagement et sans satisfaction de vous-même en vous. Il faut être tout à notre Tout, qui est la source de toute sainteté et de toute lumière, pour être pleinement sanctifié en lui. Et depuis qu’une fois l’auteur de miséricorde fait la grâce à l’âme de lui vouloir être toutes choses , il faut qu’elle soit un autre lui-même, et qu’elle entre en son amour, en sa lumière, et en sa propre puissance, afin qu’il lui soit lui-même tout bien et toute perfection, etc.

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