LETTRE CXIV
A LA SOEUR MARGUERITE DU SAINT-SACREMENT, RELIGIEUSE CARMÉLITE DE BEAUNE.
Il lai parle de l’imion merveilleuse que l’Enfant Jésus a formée entre eux (2).
[Vers la mi-septembre lGi".]
Qui a Dieu a tout.
Ma très chère sœur en Notre-Seigneur,
Jésus soit notre vie et notre consommation éternelle.
Depuis la mort de notre auguste sœur Agnès, j’avais partout cherché un lieu où je pus respirer la sainte vie de la divine enfance de Jésus-Christ, et'puisque son immense charité m’a fait la grâce de recouvrer ce bien, je suis bien aise de demander avec vous la bénédiction à Dieu d’en bien user, et la miséricorde de lui être fidèle.
Je dois vous dire pour cela que notre divin Maître qui veut bien faire sa résidence dedans la crèche que
(1) Sur l'autographe reproduit dans la CCXLVIe des imprimées.
(2) Cette lettre, écrite peu de jours après l’entrevue que M. Olier eut à Beaune avec la vénérable sœur Marguerite, fait allusion aux grâces merveilleuses qu’ils reçurent l’un et l’autre à cette occasion. M. de Bretonvilliers en parle en ces termes : « Notre-Seigneur permit ce voyage pour ac- « complir ce qu’il avait promis à sa servante, il y avait déjà quelque « temps, car il l’avait assurée qu’il la voulait unir à une âme qu’il ai- « mait beaucoup, ce qui arriva ; car Dieu fit une union particulière entre « eux, mais union si pure et si étroite, qu’elle dit à M. Olier qu’elle n’en « avait jamais ressenti en toute sa vie une si forte et si particulière. Il « serait difficile, ajoute M. de Bretonvilliers, de rapporter ce qui se passa « entre ces deux âmes pures comme des anges et vivant sur la terre « dans le pur amour » (Fie ms. de il/. Olier , t. II, p. 226.)
vous savez (1), et où vous l’adorâtes avec tant d’application, le premier jour de notre vue, s’est fait sentir à nous souffrant en ce lieu môme les adorations de sa servante Marguerite qui lui était toujours présente sans relâche, dans le respect et la révérence qu’elle doit à ce divin Enfant, qui aussi la communiait de sa substance et remplissait en même temps son temple et sa crèche de l’onction et du baume dont il vivifiait celle qui l’adorait. Ce qui me justifie la communion de la vie qu’il désire être entre son serviteur et sa servante.
C’est une chose inconnue et incompréhensible à tout esprit humain , quelle est l’opération divine de
(1) L’éditeur de 1672, contrairement à ses habitudes, a mis une note marginale pour expliquer ce passage de la lettre de M. Olier : « Jésus- « Christ, y est-il dit, s'étant fait voir un jour comme un entant tout de « feu, sortant du tabernacle et entrant dans le cœur de M. Olier, sœur « Marguerite du Saint-Sacrement se trouva appliquée à l’y adorer comme « dans sa crèche. La Vie de M. Olier (t. II, p. 231-576-577) donne quel- « ques détails sur l’une et l'autre de ces faveurs du ciel. Les jansénistes, « il est vrai, en ont fait des railleries, mais les vrais enfants de l’Église y « ont trouvé plus d’une fois édification et consolation . On lit dans l’Année « sainte des religieuses de la Visitation, que la sœur Marie-Élisabeth « de Lallier, qui mourut très saintement au couvent de Saint-Élienne * en Forez le 1 e1' octobre 1693, jouissait durant sa vie de l’amoureuse rési- « dence de Jésus enfant dans son cœur. Elle en avait une parfaite certi- « tude, ce qui la tenait continuellement en adoration aux pieds de ce Dieu « d’amour. Humble et défiante d’elle-même, cette sœur craignit d’abord, « lorsqu’elle fut ainsi gratifiée, d’étre dans l’illusion. Elle exposa son état aux « guides de son âme, et ceux-ci, après mûr examen, étant demeurés con- « vaincus de la vérité de cette grâce, cause de ses anxiétés, la rassurè- « rent et lui firent lire une lettre de M. Olier à la vénérable sœur Margue- « rite du Saint-Sacrement, religieuse carmélite, qui, favorisée par le saint « Enfant Jésus, avait exprimé à ce grand serviteur de Dieu des doutessem- « blables à ceux qui agitaient notre sœur. Cette lecture acheva de la tran- « quilliser ; ses appréhensions se changèrent en actions de grâces conti- « nuelles, et elle redoubla de fidélité à honorer le mystère de la Nativité « du Sauveur. » (Volume d’octobre, p. 6, 7.)
l’Esprit-Saint dedans les âmes; quelle est leur unité en Jésus-Christ et leur force. Peut-on bien croire que Jésus-Christ se fasse enfant; qu’il vienne faire sa résidence dans un cœur qu’il consacre à sa nativité, qu’il le regarde comme sa crèche et qu’il y donne entrée à quelque créature en esprit pour y être adoré incessamment et pour la remplir même de sa divine vie et embaumer de ses parfums sa crèche, par la môme onction dont il vivifie l’âme.
0 ma sœur, que Jésus est admirable en ses mystères, qu’il est divin au renouvellement de ces mêmes mystères; hé ! que je le conjure que l’on soit toujours prêt à recevoir ces opérations divines par le vide , par la pureté , par l’innocence et la simplicité qu’il demande !
Ma sœur, que je n’ai point quittée, mais que je porte avec moi et renfermée dedans la crèche et le saint tabernacle de Jésus-Christ, soyez le supplément de mes applications à Jésus-Christ. Je vous dirai qu’en foi du saint amour de Jésus-Christ , j’ai cette confiance, le matin en vous trouvant en l’adoration où vous avez été pendant toutes vos veilles, que je prends part à vos devoirs, et je trouve en votre âme de quoi me revêtir de la religion que j’ai interrompue par le sommeil vers Jésus-Christ. Il faut qu’il y ait communion de vie et de religion en nous ; et puisque je vous donne le couvert dans la crèche , que vous m’y rendiez la charité pour les richesses et la nourriture que vous y avez reçues.
Ma sœur, j’ai oublié à vous demander une chose que je me sens pressé de vous dire maintenant, qui est que je serais bien aise, pour l’amour de Dieu, que vous me mettiez par écrit quelqu’une de vos occupa-
tions intérieures pendant ce mois ici et le suivant, que vous prendrez la peine de m’envoyer à Paris, si je ne puis moi-même les aller reprendre en repassant. Il est du bon plaisir de Dieu, s’il me semble, que cela soit ainsi.
Je vous prie de me tenir, en Jésus-Christ enfant, Tout vôtre.
Jean-Jacqües Olier.