AU MÊME
Il continue à lui rendre compte de ses dispositions intérieures et de plusieurs grâces que Notre-Seigneur lui a faites pendant le cours de son voyage.
[Vers le 1er novembre 1647 (2).]
[Monsieur,]
Notre-Seigneur continue toujours ses grâces à son très indigne serviteur. Comme je me présentais la semaine passée à l’oraison, et que je me donnais à Notre-Seigneur pour adorer en lui ce qu’il plairait à Dieu son Père, et pour suivre aussi ses intentions en cette action, comme en toutes les autres, ainsi que j’y suis obligé en qualité de serviteur, je me sentis appliqué à une chose que jamais je n’avais adorée en Dieu, et laquelle pourtant me paraissait devoir être honorée soigneusement, quoiqu’elle ne le soit guère. Et même une des intentions que je sentais en mon oraison, était de donner mon esprit à Jésus-Christ mon maître, pour adorer en son Père ce qui était le moins adoré, et qui pourtant le devait être de nous. Aussitôt je vis dans le fond de l’essence divine, et dans le cœur des trois Personnes adorables une chose qui était fort secrète , et extrêmement cachée à nos esprits, et qui était fort reculée et éloignée de nous;
(1) C’est la CCXLIe des imprimées.
(2) Cette lettre se place naturellement après la précédente et semble lui faire suite. Ce que M. Olier y dit des desseins de Dieu sur la voie des saints, donne à penser qu’il l’écrivit dans les premiers jours de novembre. 11 était alors à Avignon, comme il est dit dans les lettres suivantes.
c’étaient les desseins éternels de Dieu sur la voie des Saints. Je me sentis obligé d’adorer dans le fond de l’Essence divine ces voies inconnues des Saints, par lesquelles Dieu méditait de les conduire à son éternité. Je vis qu’elles étaient toutes saintes, hautes, et sublimes, se sentant toutes de la grandeur auguste et de la sainteté souveraine de Dieu. Je vis que si les Saints y étaient fidèles, ils seraient merveilleux en leurs conduites et en leurs voies, qu’on les verrait toujours élevés au-dessus de la chair dans une sainteté adrhirabie, qu’on n’y remarquerait rien de rampant ni de has, rien d’humain ni d’abject, mais que tout y serait sublime et divin, et se ressentirait de Dieu et de sa hautesse sublime, dans l’anéantissement toutefois de la chair, et dans la séparation de ses voies et de ses sentiments.
Depuis ce temps-là je me suis trouvé dans la disposition de ne pouvoir plus vivre sans souffrir; et même j’ai ordinairement ces paroles en la bouche : Aut pati aut mori. Je me souviens qu’il y a peu de jours que je parlais latin dans mon oraison, ce qui ne m’est pas ordinaire, et que je disais à Dieu : Quid volo, Domine , nisi pati et mori pro le ? Maintenant la vie sans souffrance m’est une mort. Et puis je disais en moi-même : Seigneur, je ne puis vous témoigner mon amour qu’en souffrant. Hélas! Seigneur, le moyen que je vive, si je ne vous témoigne mon amour? Le souffrir vous en donnera l’assurance. Et je me trouvais devant Dieu comme une pauvre victime, prêt à souffrir tous les tourments du monde. Hélas! qu’il est aisé d’aimer en jouissant ! mais d’aimer en souffrant, c’est ce qui est difficile : et c’est ce qui me paraissait être la véritable marque de l’amour.
Je me souviens en particulier que j’avais une joie qui ne se peut exprimer, en m’offrant à mon amour pour souffrir par un certain motif qui m’était fort sensible, et me l’a toujours été depuis qu’il a plu à la bonté divine me le découvrir. C’est que j’étais ravi de lui fournir mon corps pour lui donner le plaisir de souffrir en lui toutes les peines qu’il voudrait, et qu il a désiré autrefois de porter, à cause que son seul corps ne pouvait pas les endurer tout entières. Et pour cela je me livrais à lui pour endurer en moi tout ce qu il désirerait.
Je vous dirai aussi que durant tout notre voyage, j’ai eu l’esprit rempli de la présence de Dieu, qui me montrait la vanité de toutes choses, et l’imperfection de tout ce monde , et me découvrait la vérité de ces paroles : Vanilas vanitatum et omnia vanitas. De sorte que je ne trouvais rien de beau ni d’agréable en tout l’être créé, qu’à cause qu’il partait des mains du grand Dieu. J’admirais les merveilles de sa toute-puissance, qui a tiré tout l’être du néant, je considérais les miracles de sa sagesse qui fait un assortiment merveilleux de la diversité de toutes ses productions; je reconnaissais son amour non pareil et sa bonté ineffable, qui ne produit pas seulement les choses pour la nécessité des hommes, mais qui leur donne mille fois au delà de leur besoin, formant mille créatures par le titre de son seul amour et de sa fécondité, ce qui me donnait des transports d’amour, etc.