LETTRE CXLVI
Il lui expose les motifs qui le pressent de se démettre de ses bénéfices (3).
A la gloire de Dieu, vendredi saint (2 avril 1649).
Monsieur,
Les raisons qui m’obligent à me démettre de mon abbaye sont celles-ci : 1° La sainteté de Dieu qui m’appelle à la perfection et qui oblige ses prêtres d’être saints parce qu’il est saint : Sancli estote quia ego sanclus sum. La sainteté de Dieu le tient séparé de tout être et oblige les prêtres aussi à s’en tenir séparés comme lui : Sacerdoles Domini incensum et panes offerunt Deo et ideo sancti erunt Deo suo. Les prêtres qui ont à offrir les encens à leur Dieu, qui doivent être appliqués à ses louanges incessamment, ne doivent point être distraits par les soins de la terre, et la distraction des biens du monde. Et parce qu’ils sont encore appliqués aux divins sacrifices , et sont participants par la très
(1) Tirée des Mémoires.
(2) Quoique principalement destiné à M. Picoté, alors l’unique directeur de M. Olier, ce mémoire dut passer aussi sous les yeux de quelques autres serviteurs de Dieu, qui, au témoignage de M. de Bretonvilliers, n’approuvèrent pas entièrement ce dépouillement complet.
(3) M. Olier possédait alors le prieuré simple de Saint-Georges de Bazainville, au diocèse de Chartres, celui delà Trinité de Clisson, dans le diocèse de Nantes et enfin l’abbaye de Cercanceau , au diocèse de Sens, qu’il avait permutée en 1646, avec Mbt Félix Vialar contre celle de Pébrac. Le prieuré de Clisson passa à M. Houmain de Sainte-Marie , qui s’y retira et y mourut le 19 mars 1651. Cependant M. Olier avait encore en 1652, au moment où il se démit de la cure de Saint-Sulpice, le prieuré de Bazainville, dont il fit aussi alors sa démission. (Vie de M. Olier, t. II, p. 498, 557.)
sainte communion de la divine hostie, de ce pain supersubstantiel, et de la vie de Dieu dont il remplit son Fils consommé dedans Lui; de là vient que le prêtre qui entre en communion de l’hostie, est rendu participant de son état, et de sa sainteté; de là vient qu’il doit aussi entrer en la séparation et l’éloignement où il est des choses de ce monde .
Que si la Majesté divine me donne depuis très longtemps ce désir intérieurement, et que je n’ai pas eu encore l’occasion de me défaire et me séparer des embarras du bien, je dois en accepter, avec amour et joie, l’offre présente qu’il plaît à sa bonté de m’en donner, et l’exécuter avec grand plaisir, espérant cette grâce de la miséricorde de Dieu qu’il me disposera, par sa divine providence, des rencontres favorables pour achever de me démettre du reste des biens qu’il m’a donnés.
C’est une grâce trop grande que celle-là, de se voir dénué de tout et séparé de toute créature; pour en jouir si aisément et parvenir à cette gloire avec tant de joie, il faut gémir longtemps. Et vous, qui me faites la grâce de m’aimer en Notre-Seigneur, soupirez avec moi jusqu’à ce qu’il ait plu à sa bonté de m’accorder cette grâce.
La justice m’y oblige, à cause qu’ayant reçu d’autrui son bien, je dois lui rendre un bien pareil, et ne dois pas même sur des attentes incertaines lui faire attendre un bien moins assuré que celui qu’il m’a fait.
La pauvreté de notre maître m’oblige à me défaire de tant de biens, tant de maisons, dont je suis revêtu, lui qui n’avait pas où reposer son chef. Cette grâce est trop grande pour l’espérer tout d’un coup.
La pénitence de mes péchés m’y oblige, à cause que
le pécheur ne doit avoir aucun bien sur la terre , et, pour se mettre dans l’état où la vengeance de Dieu le voudrait, dans laquelle nous devons entrer par amour et par état, autant que notre condition le permet, il faut se dénuer et se dépouiller des biens extérieurs de Dieu , et surtout des biens qui lui sont affectés, qui sont son héritage en ce monde et qu’il a pris pour son partage dans les biens de la terre.
Les pécheurs, par ce seul titre, ne devraient jamais avoir des biens d’église, et pour cela les clercs qui ont part à l’héritage de Dieu devraient être saints. Mais les pécheurs comme moi en doivent être privés et doivent faire sur eux la justice de Dieu, et se traiter en sa vertu et en son zèle, comme s’ils ne s’appartenaient point, mais qu’ils fussent contre eux-mêmes les exécuteurs de la vengeance divine , se regardant d’un œil de justice sans se pardonner en rien de ce qui est dû au péché , autant que toutefois il en veut exécuter sur le temps présent; ce qui nous est manifesté par l’ordre de nos supérieurs qui tiennent sa place et nous parlent en son nom.
La religion m’y oblige , à cause que je dois sacrifier à Dieu tout ce que je suis et ce que j’ai. Cette occasion se présente de sacrifier à son œuvre ce bien-là, je crois le devoir faire avec le même amour que je dois sacrifier à Dieu son Fils, dont tout ce monde et tous ces biens de l’Église sont de son apanage et une portion de ce qui lui appartient.
Il me semble même que ma vocation présente qui m’est assez signifiée par ce qui s’est passé , et l’emploi dans lequel je suis qui est du service des prêtres, m’oblige à vaquer entièrement à eux, et m’ôte par conséquent l’application incompatible de l’emploi d’abbé
qui cle soi me devrait obliger à prendre le soin des religieux dont mon abbaye est remplie.
Le bien qui m’est donné avec ce titre m’oblige à deux ou trois choses : l’une est de réparer les lieux’qui sont édifiés pour les nécessités des religieux, et pour le culte de Dieu et les besoins du temporel de la famille.
L’autre où m’oblige le bien que j’en reçois, est de nourrir les pauvres sur les lieux qui sont dans la nécessité, et que je ne peux voir, qui me demandent à manger de leur bien, et que je ne puis entendre. Que si je les écoute, je dois donner ce qu’ils demandent et tout ce qui leur est nécessaire et alors je n’en ai pas de reste pour les pauvres où je vis. Que si je veux leur en donner, je le dérobe aux autres et ne puis point ainsi le dépenser dedans ma liberté, et attirer le bien à moi sous quelque prétexte que je le fasse. Si j ai un peu de reste, je leur dois réserver pour le temps de leur extrémité, comme le père de famille qui garde le bien de ses enfants pour leur nécessité.
Enfin la dernière des choses à quoi est destiné le bien de l’abbaye , c’est pour les religieux et l’abbé , qui étant obligé de leur donner l’exemple en éminence de toutes les vertus chrétiennes comme leur chef, il doit avoir pour soi très peu, se contentant, selon saint Paul, de son vôtir et de son manger. Et ne faut pas dire, il en faut prendre selon sa condition et sa naissance; car depuis que nous sommes entrés en la maison de Dieu, il n’y a plus de naissance et de condition, ayant renoncé au siècle et à la vie cl’Adam, à toutes ces générations et ces distinctions imaginaires que la malignité de la superbe ou l’avarice ont inventées dedans le monde.
Nous sommes élus de Dieu en sa maison pour chef de sa famille, nous devons être la forme du troupeau : Forma facti gregis, et lui devons donner l’exemple de la vertu chrétienne qu’il doit pratiquer. Nous devons être le modèle vivant et la pratique animée de leur vie, pour leur édification en leur vertu et bonne volonté, ou de condamnation dans leur opiniâtreté dans le vice.
Il n’y a donc point d’apparence de tenir un bénéfice de loin pour ne satisfaire point au dessein de Dieu qui va de servir d’exemple aux âmes qui nous sont confiées, et que vous devez régir et par parole et par exemple. Aussi pour user du bien qui en provient, soit pour l’appliquer aux usages profanes et sacrilèges des choses excessives ou inutiles de la vie, soit même pour l’usage saint et sacré de la nourriture des pauvres étrangers, ou l’entretien même des prêtres ou autres religieux de la maison de Dieu, puisque le bien qui provient de ces bénéfices ne leur appartient pas , mais aux pauvres des lieux, et aux religieux de la maison , ou à vous-mêmes, si vous étiez dessus les lieux y servant Dieu, satisfaisant à votre obligation.
Mais vous me dites que cela est exact, et qu’il n’est pas dans la pratique de quelques particuliers qui sont très gens de bien, et plus que je puis espérer un jour de l’être. Je vous réponds à cela que ma pensée est que je dois répondre à la vérité que je vois, et je dois respecter la conduite des autres avec révérence et honneur. Je regarde en cela l’obligation que j’ai de vivre selon la petite lumière qui m’est présente à l’esprit dans la foi. C’est de quoi j’ai à répondre devant Dieu et non point d’autre chose.
Au reste, Monsieur, je ne dois point appréhender,
étant soumis aux lois de pureté de mon Maître, que rien défaille pour cela en sa sainte maison ; son œuvre est établie dessus sa providence, sur sa sagesse , sur son amour, et sa puissance; il doit nourrir ceux qui le servent et qui recherchent son royaume et sa justice.