‹ Lettres de M. OlierChapitre 170 sur 226 · A UNE DAME DE TRÈS GRANDE CONDITION · texte numérisé non relu

A UNE DAME DE TRÈS GRANDE CONDITION

Il lni propose quelques occupations pour la semaine sainte.

[Vers la fin de mars 1649.]

Madame,

Vous adorerez tous ces jours avec révérence le Fils de Dieu crucifié, tout couvert de sang, soit des plaies de sa flagellation qui lui couvrent tout le corps, soit de celles de son couronnement d’épines, soit de celles de son côté, de ses mains et de ses pieds percés.

Considérez-le en croix comme un lépreux, ainsi que le considérait le prophète, la face couverte de crachats, tout meurtri des coups qu’il a reçus, n’ayant depuis les

(1) C’est la CCXXVIIe des imprimées.

(2) C’est vraisemblablement à la princesse douairière de Condé que cette lettre fut écrite eu 1649 , pendant quelle était hors de Paris avec la cour et avait le cœur déchiré par le funeste parti que son fils, le prince de Conti, et sa fille, la duchesse de Longueville, avaient pris en se mettant à la tête des rebelles. Le titre mis par l’éditeur de 1672 confirme cette conjecture, ti dit en effet que la lettre est adressée à une personne de très grande condition. Dans les deux derniers alinéas il est parlé d’affections naturelles auxquelles il faut mourir, de ressentiments qu’il faut crucifier, toutes expressions qui s’accordent bien avec les besoins spirituels de la douairière, tels que les contemporains, et Mme de Motteville en particulier, nous les ont fait connaître. ( Vie de M. Olier, t. II, p. 516-517.)

pieds jusqu’à la tête qu’une plaie sur son corps, délaissé de ses amis, moqué de ses ennemis, frappé et condamné de Dieu, mourant en cet état, et demeurant exposé sur un gibet, ses plaies ouvertes, ses bras étendus et tout son corps allongé, pour témoigner l’excès de son amour, qui appelle de ce lieu élevé tous les pécheurs pour les embrasser, les couvrir de son sang, et les mettre ainsi à couvert de la colère et de la persécution de son Père.

Jetez-vous entre ses bras comme en votre refuge, et reconnaissez l’obligation que vous lui avez, lui témoignant avec amour qu’il n’y a que lui seul qui jusqu’à présent vous ait mise à couvert de la punition et du châtiment de Dieu que méritent vos péchés. Demeurez entre ses bras le plus longtemps que vous pourrez en recueillement et en repos, vous laissant teindre de son sang, et pénétrer à son amour et à sa grâce.

Priez-le qu’il vous donne le désir et l’amour de la croix , et demandez-lui part aux dispositions qu’il a dans ses souffrances.

Notre- Seigneur, Madame, n’est pas à la croix pour vous apprendre à vivre mollement, et il ne souffre pas pour vous tirer des obligations de souffrir. Il ne vient pas pour ôter à son Père ce que vous lui devez, ni pour vous dispenser des devoirs que vous êtes obligée de rendre à sa justice. Il veut souffrir à la croix, en votre nom et pour vous, les choses que vous ne pourriez souffrir, comme l’excès du martyre intérieur et extérieur qu’il endure, et que la puissance humaine ne pourrait pas endurer. Il n’y a que lui qui puisse porter la rigueur d’un Dieu irrité contre nous pour le péché, et les coups de sa colère immense.

Si les hommes sont si faibles à souffrir les tourments de la terre et de la justice humaine, comme d’être roués, rompus tout vifs, et d’autres semblables supplices, quelle sera leur infirmité et leur faiblesse pour souffrir la rigueur effroyable des jugements de Dieu, dont le seul aspect fit suer Jésus-Christ le sang et l’eau dans le jardin des Olives, et le réduisit à l’agonie? Il n’y avait qu’un Dieu capable de porter cette vue sans mourir. Et pour cela Dieu fit paralire auprès de son Fils réduit en cet état un ange confortant, pour nous apprendre que la force humaine n’était pas capable de porter la seule vue de ses jugements, bien moins la rigueur de ses châtiments, et la violence des peines de la mort, dont la vue seule l’eût fait mourir, sans le secours et le surcroit de sa force divine.

\oilà ce que Jésus a essuyé pour vous, voilà les peines qu’il a souffertes dans sa mort, et que vous n êtes pas capable de supporter. Mais en souffrant ainsi les maux qu’un Dieu tout seul pouvait porter, il vous laisse à souffrir ce que l’homme était capable d’endurer. Et pour cela il vous tient ses plaies ouvertes, et surtout celles de son cœur, pour vous donner le moyen de trouver en lui la force de souffrir.

Remarquez le divin mystère de cette plaie de son cœur. Le sang et l’eau en sortent après sa mort, pour nous apprendre deux choses : la première, que sa postérité et ses enfants, qui devaient trouver leur naissance sur le Calvaire, n’avaient point de vertu et de force pour supporter les châtiments de leurs péchés : mais que dans ce sang qui sort de ses plaies après sa mort, c’est-à-dire dans ses Sacrements, ils trouveraient la force et la vertu de souffrir les peines et les croix que Dieu impose à tous les hommes. La seconde,

que la créature qui n’avait point de pureté capable de contenter son Père, à cause du péché qui remplit tout son être et ses œuvres, devait trouver sa sainteté, sa pureté et son innocence en Jesus-Clirist, et en sa mort.

Je vous prie donc. Madame, de vous tenir collee au sacré cœur de Jésus-Christ, et à sa sainte plaie, qui jette ainsi après sa mort et le sang et 1 eau, afin que vous buviez à longs traits cette sainte liqueur, et la pureté nécessaire pour souffrir saintement, et d’une manière utile pour vous, et agréable à Dieu.

Il ne faut point désormais vous promettre une autre vie intérieure, ni extérieure, que ceile des souffrances. Il faut vous souvenir de ce que disait Jésus-Christ à saint Pierre, le Chef visible de son Église, et le modèle des fidèles : Lorsque vous étiez plus jeune, vous vous ceigniez vous-même, vous alliez où vous vouliez, et vous faisiez ce qu’il vous plaisait : mais lorsque vous serez vieux, un autre vous ceindra, et vous mènera par une voie pénible et rigoureuse à votre chair. C’est là ce que vous dit le Fils de Dieu, qui vous enseigne comme il faut passer le reste de vos jours, et qui veut que vous gémissiez incessamment dans le repentir de votre vie passée, ne vous restant de temps en votre vieillesse, que pour pleurer et regretter celui que vous avez , perdu en vos premières années.

Allons, Madame, allons à Dieu par la voie qu’il nous a préparée. 11 a mis des épines dans le chemin du Ciel , et le Paradis parait à Moïse dans un buisson ardent; ce qui marque qu’on ne le trouve qu’au milieu des épines. Et encore quel bonheur pour nous, si après ces légères souffrances et ces petites égratignures, nous pouvons nous trouver dans le lit du repos éternel !

Demeurez donc collée à Jésus-Christ crucifié : demeurez avec lui à la croix, crucifiée’en tous vos propres désirs, et en toutes vos passions et affections naturelles; vous souvenant des paroles que Jésus-Christ dit dans l’Évangile : Si le grain de froment ne pourrit dans la terre, il demeure inutile , et sans fruit. Si votre cœur humain ne meurt à tous ses sentiments naturels , s’il ne perd ses premières inclinations de péché et toutes ses dispositions propres, il ne peut espérer d’être animé de la nouvelle vie. Il ne doit point sans cette mort s’attendre à la résurrection intérieure, c’est-à-dire, à la vie de la charité en ce monde , et à la vie éternelle en l’autre.

Faites aussi une attentive réflexion sur la conduite de Dieu, qui ayant pris la forme de pécheur, a été premièrement crucifié, secondement mis à mort, troisièmement enseveli avant que de ressusciter : ce qui vous apprend qu’il faut : 1° crucifier tous vos ressentiments, tous vos désirs, et toutes vos passions, lorsqu’elles s’élèvent en vous; 2e qu’il faut les crucifier et les mortifier si assidûment , qu’enfin vous en veniez au point de les voir mortes en vous. C’est dans ce Lion mort, comme parle l’Écriture, c’est-àdire, dans le vieil homme mortifié, qu’on trouve le miel de la consolation intérieure et de la vie spirituelle; 3° qu’il faut ensevelir ce vieil homme; qu’il est nécessaire qu’il pourrisse , et qu’il ne reste plus rien de ses inclinations et de ses mouvements en votre cœur; qu’il ne doit plus y avoir en vous aucune forme de votre vie passée, pour ne porter plus que des sentiments d’une vie nouvelle et ressuscitée, qui vous fasse vivre en la charité de Dieu, et dans les mœurs de Jésus-Christ.

Page 1