‹ Lettres de M. OlierChapitre 207 sur 226 · A LA REINE ANNE D’AUTRICHE · texte numérisé non relu

A LA REINE ANNE D’AUTRICHE

II lui suggère les sentiments qu'elle doit avoir a la fin de sa régence pour profiter des afflictions qu’elle y éprouve.

[Février ou mars 1651 (2).]

Madame,

La confiance avec laquelle Votre Majesté me témoigna, ces derniers jours, en se plaignant d’ellenème, qu’elle ne faisait pas tout l’usage, selon l’esprit, qu’elle devait des afflictions que Dieu lui envoie, m’a donné la pensée depuis de lui écrire ces mots en confiance, m’ayant fait paraître , jusqu’à maintenant, de recevoir avec plaisir les choses que je lui disais dans la sincérité de mon cœur pour le bien de sa personne et surtout de son âme, dont j’ai toujours désiré le salut avec des sentiments tout extraordinaires.

Les sentiments que Votre Majesté doit avoir de ces temps si précieux et si importants à son salut, et pourtant pénibles au vieil homme, pour en faire le saint usage qu’elle doit, sont ceux-ci :

Premièrement, adorer la conduite de Dieu sur Votre Majesté dans un profond respect et révérence, qui use

(1) Sur l’autographe dont la CXIe des imprimées reproduisait seulement une partie.

(2) La date n’est qu’approximative , et calculée sur celle du départ de Mazarindont M. Olier parle comme d’un événement récent. Ce ministre quitta Paris le 13 février 1051.

de sa justice et de sa miséricorde sur vous, qui sont les voies adorables par lesquelles il conduit toute âme qu’il chérit en ce monde.

Secondement, sou mettez- vous, Madame, à sa justice qui veut purifier, sur la fin de votre régence (1), les fautes que vous y avez commises, qui ne sauraient être petites à cause de votre état et dont les moindres omissions ont des suites immenses; à quoi souvent on fait peu d’attention, mais qui sera pourtant la matière de votre jugement, et qui fait dire à Dieu que les puissants seront puissamment tourmentés en la vie future, s’ils ne souffrent en patience dans celle-ci, dont le privilège est d’effacer en peu les tourments des siècles tout entiers de l’autre monde.

Troisièmement, admirez, Madame, la miséricorde de Dieu au milieu de sa justice qui veut encore purifier votre âme, comme le dit saint Jean, afin qu’elle puisse porter plus de fruits dans l’Église, en vous renouvelant dans la ferveur première de son amour qui souvent s’attiédit en ce monde et a besoin d être renouvelée.

Quatrièmement, considérez les paroles deNotre-Seigneur à un évêque, en l’Écriture, qui est comme un roi spirituel dans le royaume de son Église, auquel il dit, en reprochant la tiédeur de son cœur et le déchet de sa première charité : Je m’en vais renverser ton royaume, si tu ne t’humilies; pense à l en repentir en ton âme et à reprendre les œuvres que lu faisais, entrant en ta régence : ce qui le raffermit en son devoir et en sa royauté»

Cinquièmement, donnez-vous à Notre-Seigneur et

(1) La reine se démit de la régence le 7 septembre 1651, jour où la majorité de Louis XIV lut déclarée.

à son esprit de royauté qui doit vivre en votre âme, afin de faire régner son Père dessus votre royaume, en tout ce qui dépendra de vous : entrant en la ferveur dedans laquelle vous aviez commencé votre sainte régence.

Sixièmement, invoquez souvent sur vous, comme faisait le roi Salomon, la sagesse et la vertu du Saint- Esprit pour deux choses : l’une pour détruire les vices et les crimes publics, comme sont les duels, les blasphèmes, impiétés et autres maux semblables, pour la ruine desquels Dieu a mis dans vos mains le glaive de sa justice et de sa vengeance ; l’autre est défaire les grands biens de votre état, auxquels vous êtes obligée si étroitement et sans quoi vous ne pourriez être sauvée, quand vous seriez d’ailleurs la plus sainte personne du monde, comme est la collation des bénéfices, qui sont les biens de Dieu, la nomination aux évêchés, d’où dépend le salut et la perte de tout votre royaume.

Madame, ayez ensuite soumission à Dieu, en vous voyant ôter d’entre les mains la personne qu’il vous avait donnée (1), sans vouloir la retenir d’affection dans le temps qu’il permet qu’elle soit éloignée de vous. La Providence divine a des raisons immenses dans toutes ses conduites qui ne sont point connues des hommes, mais qu’il faut adorer dans la foi, au milieu des troubleset des obscurités de la vie, ce qui sert de repos et de port assuré aux chrétiens, au milieu des tempêtes et des orages de ce monde. Que ce soit là, Madame, un sujet de votre repos et le fonds assuré sur lequel vous puissiez arrêter votre esprit, adorant les raisons éternelles et infinies de Dieu, qui ordonne la

(1) Le cardinal Mazarin.

chose dont vous devez attendre quelque issue favorable pour la gloire de Dieu et le bien de votre âme.

Je ne puis vous cacher, Madame, une pensée qui m’est venue, pensant à la douleur de Votre Majesté et à la conduite de Dieu sur sa personne, à savoir, que l’amour de Dieu faisait cette œuvre en vous, pour vous renouveler en lui, dans les premiers désirs que vous aviez de le servir et d’aider son Église , entrant dans la régence ; car alors, Madame, vous étiez attentive à faire régner Dieu et regarder de vos propres yeux les sujets qui pouvaient contribuer à le glorifier; mais depuis, vous déchargeant du soin pénible de votre état, et de la conduite importante des choses sur autrui, alors l’œuvre de l’Église en a souffert, à cause que vous en laissiez disposer à cette personne qui n’avait en lui tout le zèle et la force nécessaire pour résister aux demandes et importunités; ce qui faisait un tort et un dommage aux âmes, que vous ne connaîtrez qu’au jour du jugement. C’eût été pour vous, Madame, une chose impossible de changer; delà vient que Dieu a voulu vous ôter cet empêchement à votre salut, et vous ouvrir de nouveau le moyen de commencer à le servir et aider au bien et salut de votre royaume.

Souffrez donc cela, Madame, avec amour et joie: remerciez Dieu du soin qu’il prend de vous, de n’avoir pas voulu que votre âme s’engageât davantage, comme elle le faisait tous les jours, sans le voir, en de nouvelles omissions; et votre âme, Madame, en demeurait étrangement chargée. Faites-le, pour satisfaire premièrement à votre obligation, secondement pour réparer tant de nominations qui n’ont pas été pesées au poids du sanctuaire, d’où dépend toutefois et le grand hon-

neur de Dieu en son Église, le salut de tant d’âmes et en particulier le bonheur ou malheur éternel de la vôtre. Et pour cela, Madame, ne vous fiez plus à personne qui puisse mettre en danger votre salut; mais vousmême, sans quitter la régence, comme en étant le soin capital, devez les examiner avec des serviteurs de Dieu et prendre de leurs mains des mémoires par avance, sur les gens de bien de votre royaume auxquels vous destinez les bénéfices, afin de prévenir les sollicitations et les importunités auxquelles vous ne devez jamais céder, puisque vous ne devez, pour quelque considération humaine, exposer votre salut particulier, la perte de tant d’âmes et surtout la gloire de Dieu auquel, si vous êtes fidèle pour maintenir son royaume, il sera vigilant à vous maintenir dans le vôtre.

Madame, c’est simonie que de donner des bénéfices pour récompense des services : il faut voir la fin de Dieu en cela, qui est d’être honoré et servi en son Église par des ministres fidèles et de bons serviteurs pour sa gloire etle salut des âmes. Comme maprofession ne me permet pas de m’appliquer aux vues des choses du monde, je ne vous parle que des omissions considérables de notre état, dans lequel, Madame, Dieu nous fait languir tous les jours jusqu’au mourir, ce qui fait que nous prenons la liberté de vous parler en sincérité, comme je crois que votre cœur le désire, et permet à votre serviteur et sujet de lui faire ses plaintes et gémir à ses pieds pour son Dieu, dont il demande la glorification dans le cœur de tout le royaume, et surtout dans celui de la Reine qui doit y avoir plus de part que tous , puisqu’il veut régner en lui et par lui dedans tous ses sujets.

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