LETTRE CCV
A LA MÊME (3)
Il lui découvre deux grâces particulières qu’il avait reçues de Dieu eu l’oraison.
[2 novembre IGol (4).]
Ma très chère et très honorée fille,
La fidélité que je dois à la grâce du Fils de Dieu qui me lie à votre âme, et qui m’oblige tous les jours de plus en plus de la porter à lui, ne permet pas que je vous cèle l’honneur qu’il lui a plu me faire ce matin en l’oraison. Car après avoir humilié mon âme, comme il a accoutumé de faire avant qu’il me fasse miséricorde, après l’avoir chargée de confusion sur son état
(1) Mme de Saujon était, comme on Ta dit ailleurs, dame d’atour de la duchesse d’Orléans.
(2) C’est la IVe des imprimées.
(3) La destination de cette lettre n’est pas douteuse, d’après ce qu’on a vu et surtout d’après ce qu’on lit dans les Mémoires de M. Olier, sous la date du 2 novembre 1651.
(4) C’est au moins la date approximative.
présent comme elle le mérite, et après m’avoir demandé avec une espèce de reproche, si j’aimais cet état dur et pesant, sans attendre que je lui fisse d’autre réponse que par mon silence et par ma confusion, il m’a fait entendre ces glorieuses paroles pour moi : Je veux vous engloutir en ma sagesse ; et ces autres très aimables pour vous : Je veux que vous Vy attiriez en moi.
Oh ! qu’il y a longtemps que j’ai vu cet état, et que laissant le tout à l’amour du divin Maître, sans oser toutefois en faire la demande, j’aurais désiré d’y entrer ! Oh ! qu’heureuse est l’âme en cet état ! Quel service n’est-elle pas capable de rendre à ce grand Tout! Et que n’aurais-je pas promis à ce divin Amour, si j’eusse osé parler en sa présence! Après ces paroles et ces assurances que j’ai reçues de mon divin Maître et auxquelles j’eusse bien voulu répondre, j’ai demeuré de rechef dans un silence que Dieu ne laissait pas d’entendre, avec tout ce que j’eusse voulu dire à son cœur.
J’irai durant ces trois jours suivants faire trois visites, comme autant de petits pèlerinages, au très saint Sacrement en notre paroisse. Au premier jour, je demanderai pardon à Dieu de tous les obstacles que j’ai mis jusqu’à présent à cette auguste grâce, dont je viens de vous parler. Au second, je lui demanderai l’anéantissement et la destruction de tout ce qui empêche la libre et pleine entrée de mon âme en Dieu. Au troisième, je le prierai de me donner la fidélité à cette grâce, et le saint usage qu’il désire que j’en fasse selon les ordres et les règles de sa maison. C’est à quoi il faut que je travaille durant quelque temps, et à quoi j’espère que vous m’aiderez, dans tout le zèle de votre cœur, devant Dieu en Jésus et Marie.
Le saint Époux a fait aussi sentir et entendre à mon
âme à votre sujet ces douces paroles : Je l’ai choisie, et l'ai faite une avec vous dans mon œuvre : ce qui m’est une consolation merveilleuse, et que j’ai cru vous devoir faire savoir aussitôt pour la joie de votre cœur.
LETTRE CCVI (1).
A LA MÊME (2)
Il se reconnaît obligé à la servir avec fidélité en vtte de Jésus et de Marie et il lui indique ce qui l’occupe dans sa solitude.
[Novembre fGol (3).]
Ma très chère et très honorée fille,
Je vous écris ce mot pour vous demander si vous n’avez point besoin de mon service, et s’il n’y a point quelque chose qui m’oblige de me rendre auprès de vous au plus tôt. Je suis ici retenu par une rencontre de la divine Providence, qui ayant affligé un homme de condition d’une grande maladie, lui a fait désirer de faire une confession générale, et de remettre son âme entre mes mains pour se donner à Dieu : mais je puis retrancher absolument quelques jours des services qu’il souhaite que je lui rende. Ainsi selon ce que vous aurez besoin de moi, faites-moi la grâce de m’en mander un mot.
Vous savez ce que je dois à votre âme préalablement à toute autre. Je dois tellement étudier les moments de votre service, que tout vous doit céder par l’ordre de la charité de Jésus votre Époux, et de la sainte Vierge.
(1) C’est la XCI° des imprimées.
(2) Le ton de la lettre indique assez à qui elle a été écrite.
(3) M. Olier, après la Toussaint, se retira à la campagne, probablement pour y faire sa retraite et pour y travailler aux règlements du séminaire et de la compagnie de Saint-Sulpice. C’est là qu’il lit cette lettre.
Elle disait ce matin avec conjouissance à son pauvre serviteur, sur le sujet de la dernière liaison qu’elle avait opérée en nous : Vous me l’avez donnée, et je vous l’ai rendue, avec l’assurance d’une demeure inconcevable en elle. 0 ma fille, aimez bien cette divine Mère, et son bien-aimé Tout Jésus Notre-Seigneur, qui veut être en nous comme un autre nous-mêmes, afin que nous puissions dire comme l’apôtre saint Paul : Je ne vis plus, mais c’est vous qui vivez en moi.
Comme ces jours qui me tiendront absent de vous extérieurement, seront employés en retraite et en solitude avec Notre-Seigneur notre Tout, pour me renouveler en tout lui-même, et y traiter des affaires importantes de notre charge auprès de Dieu, je ne doute point qu’il ne m’ouvre de plus en plus son cœur sur le sujet de Jésus et de Marie, et sur le reste des œuvres de l'Église, à laquelle il me parait qu’il y a de grands services à rendre, et à quoi il veut que notre âme soit tout abandonnée pour son amour. Je me livre pour cela aux divines opérations de son Esprit, qui demande incessamment de nous le zèle pour son service.
LETTRE CCVII (1).
A LA MÊME
A l'occasion de la fête de la Présentation de !\otre-Daine, il 1’exhortc à la vie intérieure, à l'abandon total à Jésus-Christ, à l’amour et à l'imitation de la très sainte Vierge.
[lli-iiovembre 1651.]
Vive Jésus en Marie.
Ma très chère et très honorée fille,
N ayant point d’occupation plus présente et plus (i) C’est la CXLVIID des imprimées. Elle est donnée ici d’après l’au-
pressante auprès de Dieu , dedans ma solitude, que celle de vous lier à lui et de vous aider à entrer dans l’état intérieur qu’il vous demande, je vous dirai qu’il me semble que dans ces temps voisins du saint mystère de la Présentation de la très sainte Vierge, à la vie de laquelle Dieu vous a consacrée pour l’honorer et y participer, vous devez vous tenir très unie et liée à son intérieur, pour entrer en particulier en tout ce qu’elle est à Dieu. Et quoique vous deviez, ma fdle, être toujours perdue en elle, dans votre fond, pour être tout ce qu’elle est à Dieu, à Jésus- Christ , à son Église, à son clergé, enfin être tout ce qu’elle est en ellemême dans la participation intime que la Providence le fait; néanmoins le mystère qui se présente portant en soi, pour disposition capitale , l’application de la très sainte Vierge à Dieu, pour lui appartenir par consécration particulière et être livrée à lui dans une perte universelle d’elle-même, et séparation de tout l’être présent, ne voulant plus de vie, de mouvement, de possession, de liberté, d’esprit, de corps, de tout, qu’à lui et que pour lui, il faut, ma chère fille, être de même à elle et en elle et pour être avec elle tout ce qu’elle est à Dieu, en toute l’étendue de son amour et de sa religion.
Il me semble que Notre-Seigneur désire si fort le même, que notre intérieur soit perdu dedans le sien, pour être en lui et avec lui, tout ce qu’il est à Dieu, que jenelepuis exprimer; et quoique de tout temps il m’ait engagé au vœu d’hostie vivante à Dieu son Père , et qu’il m’ait obligé de vivre toujours en cet esprit, comme aussi pour être perdu universellement en ses disposi-
tograplie. On y voit ces mots écrits par M,uc de Saujon : Lettre que je dois particulièrement conserver, année 1651.
üons intérieures vers toutes choses; néanmoins je me trouve à présent si efficacement établi en lui par son amour et sa puissance , et si porté à vivre en lui à Dieu pour être, opérer et souffrir, en sa manière, ce qu il lui plait, que je ne puis être autrement en sa grâce, s étant rendu le maître, le possesseur, le vainqueur, le roi, et le Tout de moi-même.
Il est vrai, ma très chère fille, que Jésus-Christ, ce doux et agréable triomphateur de l’âme, m’a fait si doucement goûter ce matin ce qu’il était à la très sainte Vierge, qu’il ne m’a. point laissé de repos qu’il ne m’ait fait protester, devant son Père, que j’étais à Marie tout ce qu il lui était, pour une éternité. Vous entendez bien, ma fille, la sainte conduite de ce divin mystère, comme je vous l’ai souvent expliqué. Et je n’ai jamais été si surpris ensuite que de voir, de goûter et sentir en moi-même ce qu’était Marie à Jésus , combien elle était tout à lui et plus à lui, mille fois' et en lui-même, qu’elle n’était en soi et à soi.
C est une chose inconcevable de voir cet être saint de l’âme de Marie, perdu absolument en Jésus, de voir comme elle habite profondément en lui , comme le propre en elle est détruit et anéanti et comme l’on n’y voit et y ressent qu’un abandon total et absolu délaissement; mais plus que tout cela, une donation si vive, si ardente et si pressante qu’elle est en acte perpétuel de livraison, mais désire toujours de plus en plus d’être à Jésus, faisant sentir par ses ardents désirs qu’il [lui] semble n’ètre pas encore assez
à lui, y voulant être encore davantage s’il lui était possible.
Allez, ma fille, allez toujours croissant en Marie dans l’amour de Jésus; tâchez plus que jamais de
plaire à votre Époux; animez votre cœur à l’abandon parfait de tout vous-même et à la livraison parfaite et confiante dedans son sein; c’est votre vie, votre voie et votre vérité, c’est votre paix et votre repos, c’est votre tout universellement pour le temps et l’éternité, en qui seul et par qui vous perdrez toute propriété.
Ma très chère fille, je n’ai jamais été si surpris que de voir et porter cela dedans mon oraison. Il me semblait de voir le divin intérieur de Marie, vivante en terre avec Jésus-Christ, qui allait toujours croissant dans les désirs de lui appartenir et d’être à Jésus pour Dieu, croyant n’y être jamais assez. O ma fille, la divine chose de cette divine société et de cette adorable unité de Marie et Jésus ! oh ! qu’il se faut bien consacrer à Dieu pour honorer et adorer cette admirable liaison et ce divin chef-d’œuvre d’amour qui est si peu connu et aimé dans la terre !
Je me donne plus que jamais à Jésus pour entrer avec lui dans la divine société de sa Mère, pour être en lui ce qu’il lui était, en toutes les manières et les qualités qu’il désire, tant celle de serviteur et d’enfant que plusieurs autres qu’il portait très agréablement vers elle, sachant bien que cela lui plait plus que de vivre simplement en la vénération de ce divin mystère, étant ravi de dilater et de multiplier non seulement sa religion vers son Père, mais aussi son amour vers sa Mère.
Je suis en l’un et l’autre plus que je ne puis dire, ma très honorée fille, votre très humble, très obligé et très obéissant serviteur.
Olier.