AUX RELIGIEUSES DE SAINTE-CATHERINE DE LANGEAC
Il les console et les encourage après la mort de la V. mère Agnès.
[Paris, premiers jours de novembre 1634 (3).]
Mes révérendes Mères,
Jésus-Christ délaissé de son Père, la Mère délaissée de son Fils, soient votre consolation et votre appui!
(1, 2 et 3) Sur l’autographe conservé précieusement an couvent de Sainte-Catherine de Langeac.
Quoique les pertes soient communes en ce monde, la vôtre ne le peut être : je le connais assez par moi , qui ne saurais prétendre si légitimement à la possession de votre bienheureuse mère, comme vous le devez. Vous avez eu sujet de gémir quelque temps, et pouvez encore soupirer à 1 ouverture de cette lettre , voyant en moi la plaie qu y a faite cette mort. Mais toutefois, mes révérendes Mères, nous devons tous, dans ce point, nous consoler également : puisqu’étant obligés d’oublier nos intérêts auprès de Dieu, nous sommes assurés qu’il gagne dans nos pertes et qu aujourd’hui il possède cette âme pleinement, dont il n’avait encore que l’attente, et que 1 usage de sa liberté rendait encore incertaine.
Mes révérendes Mères, qui saurait perdre dans un sujet où gagne même la Majesté de Dieu? Vous avez perdu une fille, et vous avez une sainte; elle était dans vos bras, et elle est dans le sein de Dieu. Mais outre cela, puisqu’il me faut consoler avec vous de vos propres pensées, vous aimiez mieux sa vie que la vôtre, comme vous me le mandez : vous en devez faire de même de
— Cette pieuse communauté de Dominicaines, établie en 1619, mais
emportée, comme toutes les maisons religieuses, par la tourmente révolutionnaire, réussit enfin, en 1820, à se reconstituer. Elle n’a pu recouvrer ses anciens bâtiments; mais le corps (le la vénérable mère Agnès, qu. forme son principal trésor, lui a été rendu, et le souvenir de ses vertus, après deux siècles et demi, vit toujours dans le cœur de ses chères
filles
M Olier avait quitté Langeac et l’Auvergne au plus tard dans les premiers jours d'octobre, et il était arrivé depuis très peu de temps à Paris lorsque le 1er novembre, étant au confessionnal dans 1 egl.se de Saint-Paul, on lui remit la lettre où se trouvait annoncée la mort de la vénérable mère Agnès de Jésus, arrivée le 19 du mois précédent : malgré sa profonde affliction, il se hâta de consoler la communauté de Sa.nle- Catherine de la grande perte qu’elle venait de faire. ( Vie de M.O ier, t. I, p. 116 )
sa gloire : car si vous soupiriez au delà des premières surprises, ce serait haïr et pleurer son bonheur, et, si elle était capable de cette créance , lui faire croire que vous seriez jalouses de son repos et ennemies de sa félicité : ce sont là les ouvrages imparfaits de nos faibles ressentiments. Mais, mes révérendes Mères, il ne faut pas pleurer sur son corps, puisqu’il attend la gloire, voire moins sur son âme, puisqu’elle la possède; ce serait remplir le paradis des larmes qui ne sont qu’autant d’effets de nos faiblesses et de nos mécréances, qui seraient des compagnes ennemies du ciel.
O mes révérendes Mères, vous savez bien que nous sommes hommages et esclaves du tombeau , pour mériter dedans l’attente de la principauté de la gloire. Ainsi donc, savoir que Dieu jouit de ce qu’il ne possédait pas; que si son âme est dans la gloire, c’est ce qui est plus propre à notre misère; qu’elle y priera plus puissamment pour nous et qu’ elle ne saurait perdre la qualité de mère ; enfin que Dieu est tout-puissant dans la providence qui nous soutient, ce serait injustice dorénavant de soupirer.
Et je vous dirai, mes révérendes Mères, qu’il faudrait prendre garde en cette rencontre à un malheur assez commun qui suit la mort des grandes âmes, à savoir, le déclin et le déchet de leurs maisons. Ce n’est pas que notre Dieu n’eût autant de motifs de nous favoriser qu’auparavant; mais c’est que la défiance pour Dieu recule et ses approches et ses caresses. Les pertes des créatures nous unissent toujours à Dieu, de même que leur jouissance par trop intéressée, et leur attache trop empressée nous en sépare et nous en éloigne ; et, comme vous savez mieux que moi, les recherches de l’amour et de la grâce dans elles-mêmes, hors de la volonté de
Dieu, sont vicieuses et blâmables, notre Dieu se réservant toujours cet empire pour soi et cet hommage de sa créature , comme aussi même pour nous montrer que quelque sainte qu’elle soit, si elle nous remplit et nous occupe, elle bannit Dieu de nous et divertit pour
nous ses faveurs et ses grâces.
C’est de quoi j’ai bien peur pour moi, et ce que je n’appréhende pas pour vous. Vous êtes les bonnes filles delà mère Agnès, les héritières de ses vertus, les images vivantes de sa grâce, et moi, misérable pécheur, l’ingrat sujet de ses bénédictions, et dont peut-être les péchés et les misères ont causé la mort. Priez donc pour votre ennemi, étant, mes très révérendes Mères, Votre très humble et très obéissant fils, frère et ser-
VlleUI>‘ Olier, prêtre indigne.