LETTRE XXXI V
11 l’encourage dans la désolation qu’elle éprouve et l’exhorte à être fidèle a Notre Seigneur et obéissante à M. Basseline, son directeur.
[Paris, avant le il mars 1 039 . ]
Qui a Jésus a tout.
Ma très chère fille,
Je suis tout consolé d’apprendre votre désolation et vos renversements intérieurs. C’est à quoi vous devez vous préparer jusqu’à !a mort. Si Dieu vous aime, il vous traitera de la sorte de temps en temps jusqu’à la
(1) Cetlre lettre, que la mère Agnès écrivit vers la fin de septembre 1634 à M. Olier et que celui-ci envoya à la mère de Bressand pour la consoler sur son départ, n’a pas été retrouvée. ( Vie de M. Olier t I p. 115.)
(2) C’était la CCIXe des imprimées.
(3) Quoique le nom n'y soit pas, on voit sans peine par son contenu quelle est adressée à la sœur de Vauldray. Cette religieuse, de loin comme de près, était l’objet continuel du zèle de M. Olier. Il l avait mise sous la conduite de M. Basseline, théologal de Vannes; mais on va voir par la teneur de la présente lettre qu’elle éprouva de grandes répugnances à suivre la direction de ce digne ecclésiastique. Cédant pour un temps à ses réclamations, M. Olier, comme on le lit dans la lettre suivante, l’adressa à quelques religieux des environs et finit enfin par en reprendre touttà fait la conduite. Delà une correspondance assez suivie où le sage directeur ne néglige rien pour maintenir sa chère fille dans ses bonnes résolutions. La plupart des lettres qu’il lui adresse n’étant pas datées, il peut se faire que quelqu’une soit hors de sa place , quoiqu’on les lit classées dans Tordre qui a paru le plus naturel.
fin de votre vie. Soyez fidele a ces états, et les recevez de la très cliere main de votre unique amour, comme un effet de sa charité sur votre âme. Il veut vous dépouiller de toute complaisance sur vous, pour être lui seul l’objet de votre cœur et de vos regards. Allez toujours votre grand chemin. Satisfaites à vos règles. Comportez-vous en tout comme vous voyez que Notre- Seigneur faisait dans les actions de sa vie. Faites comme ferait Notre-Seigneur s’il était à votre place. N’oubliez pas vos oraisons, ni vos communions, quelque indisposition intérieure que vous sentiez en vous. Je serai bien aise que peu à peu vous vous désaccoutumiez des consolations sensibles, et que la foi vous serve de conduite. Purifiez-vous à l’ordinaire par la contrition et par la confession ; et quoique vous n’expérimentiez pas la tranquillité, et la douleur sensible que vous avez accoutumé, ne croyez pas pour cela être moins dans la grâce.
Cette sensibilité n’est nullement la règle, ni la marque de la grâce, non plus que l’inquiétude et le serrement de cœur ne sont pas des marques de péché. Ne vous laissez point captiver à ces faiblesses, je vous en conjure ; car je sais ce qu’en vaut l’aune. Faites-vous sage par mes expériences. Allez toujours ferme à Dieu contre vent et marée, dans l’orage et dans le calme. Ne consultez au dedans de vous que votre intention et votre conscience ; et au dehors suivez les bons conseils de notre chère sœur l’Assistante (1). Pour M. Basseline, je pense, selon Notre-Seigneur, que vous devez vous oublier vous-même, et vous soumettre à lui. Ces indispositions sensibles que vous y avez, sont des
(1) Lanière de Bressand.
marques de quelque complaisance en vous et en votre état, jointe à quelque orgueil caché, qui vous donne estime de vos sentiments, et vous fait juger de la conduite de votre supérieur. C’est ce qui ne doit point être en vous. Ainsi soumettez-vous à lui. Oubliez, en toutes choses, votre jugement, et Notre-Seigneur vous bénira. Jamais soumission et obéissance n’ont rien gâté. Vous l’expérimenterez ainsi, et j’espère que vous m’en rendrez ce témoignage, si vous vous anéantissez bien. Je ne vois que l’orgueil, qui s’engendre sans y penser, et qui va peu à peu croissant, qui vous empêche d’en profiter. Humiliez-vous donc et mourez à vous-même, respectant ce vertueux personnage comme Notre-Seigneur même, en l’amour duquel je veux être à jamais tout vôtre.
LETTRE XXNV (1).
A LA MÈRE DE DRESSAND
A l’occasion de la sœur de Vauldray et des religieuses de la Régripiére, il lni parle des régies à suivre dans le choix d'un directeur et de la bonne manière de traiter avec lui.
[De Paris, vers le 11 mars 1639 (2).]
Vive f Jésus.
Ma très chère Mère,
Je prie Notre-Seigneur vous remplir de lui. Je n’ai point reçu de nouvelles, pendant mon séjour à Paris, de la personne qui devait me demander l’image de Notie-Dame, car je 1 avais retirée pour la lui bailler. Mandez-moi si vous voulez garder ce reliquaire et ce
(1) Sur l’autographe.
(2) Cette lettre est bien de la même époque que la suivante.
que vous en voulez faire ; car, de bon cœur, j’y mettrai l’original pour donner dévotion à votre chère communauté.
Pour MUo de Clisson, je ne sais que lui mander. Je lui ai écrit, je pense, depuis ses dernières. J’aime mieux prier et offrir pour elle. Pour ma sœur de Vauîdray, si elle n’est pas disposée à M. Basseline, M. de la Dauversière lui procurera, s’il est possible, le R. P. Chauveau, jésuite (1). Je serais bien marri que cette pauvre fille se voulût attacher à son propre esprit, qui est chose bien dangereuse. Je ne l’expérimente que trop. Il bannit entièrement celui de Dieu, qui, nous laissant à notre propre conduite, nous laisse faire mille fautes, jusqu’à ce que nous soyons détrompés, et qu’il nous ait obligés à nous fier à lui et nous abandonner à sa direction.
Je serais bien aise que vous vissiez le révérend Père lecteur des Capucins, s’il est encore à Nantes. Il me paraissait très grand serviteur de Dieu et qui eût pu beaucoup profiter auprès de notre pauvre fille, si elle n’eût cherché que la solide vertu ; mais, quand on n’est pas bien détrompé de la vanité du siècle, on cherche dans la vertu de l’éclat, aussi bien qu’en autre chose, et ordinairement il y a fausseté. Notre-Seigneur ne porte pas cela avec lui et ne le met aussi dans ses vrais serviteurs ; il y met bien de la force pour toucher et convertir, mais peu d’éclat, d’extérieur et d’ap-
(1) Jérôme Le Royer de la Dauversière, quoique simple laïque et engagé dans les liens du mariage, était l’édification de tout l'Anjou. De concert avec M. Olier, il travailla très efficacement à l’établissement de la colonie de Montréal et fonda, à cet effet, une congrégation de sœurs hospitalières à la Flèche. Le révérend père Chauveau fut longtemps directeur de la Congrégation des écoliers externes du collège de la Flèche.
parence. Le royaume de Dieu ne vient pas avec observation , dit Notre-Seigneur. C’est ce qui abuse nos pauvres filles; car, sous l’ombre que je ne leur ai pas mis en face des personnes de grand extérieur, ou qui, sous un extérieur fort humble, ne font point d’actions ou discours éclatants, elles n’y prennent la croyance qu’elles doivent, et cela, c’est abus et tromperie.
Ma Mère et fille, prenez garde à ceci; bien du monde s’y trompe; je prie Dieu que ma pauvre fille se méfie fort d’elle-même et de son propre esprit. Priez Dieu sur tout ce que je vous dis, et après le lui avoir recommandé, écrivez doucement votre pensée à cette pauvre fille, et lui recommandez l’humilité intérieure, si rare, si difficile, qui dit être morte à son esprit, comme le vouloir être en l’esprit de tout le monde. Je vous mande des choses dont je voudrais être bien rempli et qui me font bien connaître ce que je suis.
v°us me croirez, s’il vous plaît, toujours tout vôtre et de toute votre chère communauté, quoique je ne vous le dise pas si souvent ni si tendrement, désirant le faire en esprit et vérité. Notre-Seigneur me fait la grâce de m’ouvrir les yeux et de me désabuser de beaucoup de choses; mais, malheureusement, je suis infidèle. Je vous le dis, afin que vous priiez pour moi et lui demandiez fidélité pour moi.
Adieu, croyez-moi, je vous prie, en Notre-Seigneur, tout acquis.
Olier.