LETTRE XL1II
A LA MÈRE DE BRESSAND
M l’instruit sur la conduite à tenir dans la voie d’obscurité où elle marche ; il la prie de demander pour lui une grande pureté de coeur.
[16 avril 1639.]
Qui a Jésus a tout.
Ma très chère fille,
Pour votre voie en Notre-Seigneur, dont vous êtes incertaine, il faut vous en remettre à Dieu : il ne faut pas que la créature ait cette certitude. Comme c’est la chose la plus importante pour nous et que Dieu veut que nous vivions dans la dépendance, il
(1) Sui 1 autographe dont la LXIXe des imprimées reproduit quelques fragments et auxquels elle ajoute un passage sur l’amour de la croix qui est (iié d une autre lettre et appartient à un autre jour. On le trouvera à la tin sous le litre d’addition.
veut nous laisser en ténèbres sur cela, pour nous tenir totalement abandonnés à sa bonté. Toutefois, vous dirai-je une règle dont vous pouvez vous servir au milieu de cet abandon, pour être dans l’état où Dieu nous peut vouloir : c’est de vous tenir au milieu de ces trois conditions : de la grande activité d’esprit, de l’oisiveté et de la distraction, ne vous jetant ni vous laissant dans l’un de ces états, mais vous tenant dans un milieu comme celui où Dieu vous veut. C’est la règle de notre cher Père (1). Nous expliquerons un jour ces choses plus au long quand Dieu l’ordonnera, quoique ce ne soit point de ce néant si orgueilleux dont vous le deviez attendre.
Ma très chère fille, million de remerciments de ce que vous m’avez mandé pour moi. Si je pouvais verser mon sang en reconnaissance de votre charité, je le ferais ; ce que vous m’avez mandé était si fort mon besoin que notre bon Dieu, depuis le jour de l’Incarnation, m’avait mis en un étrange état, jusqu’à présent que je suis remis, pour me faire connaître ces vérités, que je voyais plus claires que le jour et pour m’obliger à m’en purifier. Ce que vous demanderez pour moi de tout coeur, c’est l’humilité et la simplicité d’esprit et de volonté, je veux dire, de n’avoir plus ces complaisances ni ces regards sur moi.
Olier, tout vôtre.
Ma très chère fille, depuis celle-ci écrite, j’ai reçu une des vôtres, accompagnée de celle de notre sœur de Vauldray et de Mme de Clisson, à quoi je puis vous répondre que, par bénédiction éternelle que je rends
(1) Saint François de Sales.
à Dieu, je me suis toujours persuadé que Dieu aimait la maison de la Régripière : ce que je vois par ce billet me le confirme ; comme aussi que Notre-Seigneur aime notre chère fille et qu’il se servira d’elle. Je voudrais que notre dame de Clisson se portât avec autant de zèle à son devoir. Je ne sais qu en penser, après ce que l’on m a dit en cette ville touchant ses lettres adressées à madame la comtesse. Je prie Diue de tout conduire à sa seule gloire. J’ai de la peine à lui écrire; j’attends de ses lettres, et cela est cause crue vous n’avez reçu celle-ci que huit jours plus tard, laquelle vous témoignerait ce que vous ont fait voir les autres, s’il était expédient; ce que je n’ai point fait à dessein de vous contenter, mais de satisfaire à la vérité que la charité du prochain permettait que je vous témoignasse.
Je vous dirai, pour ce qui me regarde, que vous me fassiez la charité de dire souvent à Dieu pour moi : Cor mundum créa in me, Deus, et spiritum rectum innova in visceribus meis (1). Je vous dis mon besoin : un cœur pur, un œil ou esprit droit et simple; pureté surtout, ma très chère fille. Un jour je vous dirai ce que j’entends par ces paroles.
Je vous remercie du présent de Rennes : vous avez toujours trop soin de ce corps, lequel je désire qu’il se consomme à la seule gloire de Dieu, comme votre lampe à celle de Jésus. Je vous prie de le demander
(1) M. Olier dit, dans ses Mémoires, qu’à son retour de Bretagne, il entendit ces paroles qui lui étaient mises en bouche : Cor mundum créa in me, Deus, etc., etquedepuis ses confesseurs lui donnaient souvent ce verset à dire pour pénitence, « par providence de Dieu, ajoute-t-il, qui allait m’y introduire lui-même par des peines qui m’ont, par sa miséricorde, purifié le cœur de ces motifs impurs dont j’étais attaqué. » Ce passage donne l’année où fut écrite cette lettre.
pour moi, afin que ce bon Dieu soit glorifie de la créature qu’il a mise pour cela seulement sur la terre. Je suis tout vôtre. N’oubliez nos recommandations à la très obère communauté et à leur Mère.
Ce samedi, jour de la Passion, jour de Notre-Dame de Pitié (1).
Addition tirée de la LXIXe des imprimées.
Je prie Notre-Seigneur qu’il vous fasse croire en lui selon le souhait de saint Pierre dont nous honorons demain les liens avec l’Église. Elle apprend à tous ses enfants, par l’honneur quelle rend à ses sacrées chaînes , l’estime qu’ils doivent faire de la croix, comme du plus cher trésor de cette vie, dont nous serons privés dans le ciel, mais non pas du regret, pour ainsi dire, de n’avoir pas assez souffert. Malheur à nous, dit l’Apôtre, si nous mettons la gloire de cette autre vie en quelque autre chose qu’en la croix de Jésus-Christ notre grand Tout; par lequel et pour lequel le monde nous crucifie, et nous crucifions le monde. Adieu. Notre-Seigneur vous veuille consommer entièrement en son divin amour.
(1) Par quelque circonstance que nous ignorons, le vendredi de la Passion n’était pas libre en 1639 et Notre-Dame de Pilié fut renvoyée au samedi.