LETTRE L
Après quelques mots sur la coadjutorerie de Cliâlons, il rappelle quelques conseils qu’il lui a déjà donnés et insiste sur l'excellence de la voie de la foi, bien préférable à celle des sentiments et des consolations.
[Paris, 30 juillet 1G39 (2).]
Qui a Jésus a tout.
Ma très chère fille,
Je suis, par la grâce de Dieu, de retour à Paris où j’ai trouvé, après trois lettres, encore une boite qui fait voir votre cœur (3). Je prie le ciel qu’il le remplisse d’autant d’actes d’amour qu’il y a de points d’aiguille en ces ouvrages, desquels j’espérerais être témoin, si cette affaire de Cliâlons, dont notre sœur l’assistante (4) vous a écrit, ne me retient en cette ville, pour tâcher de la terminer auprès le R. (P. Général) : quand je parle de terminer, c’est me débarrasser que j’entends (5).
En attendant, je vous supplie d’agir selon les petits principes que je tâchai de vous imprimer devant que de partir, me doutant bien de ce qui vous arriverait après les premiers attraits et sentiments dont vous étiez
(1) Sur l’autograplie.
(2) La date est marquée et donne au moins approximativement le jour où M. Olier revint de Montdidier.
(3) On verra encore ailleurs que la sœur de Vauldray envoyait de temps en temps à M. Olier des objets de piété faits à l’aiguille.
(4) La mère de Bressand.
(5) M. Olier réussit en effet à obtenir que le cardinal reprît le brevet de coadjuteur de Cliâlons, qu’il lui avait envoyé.
occupée : c’est de servir Notre -Seigneur en foi, et ne dépendre que d’elle en vos dévotions, car Dieu nous donne la foi comme la lumière qui nous doit conduire sur la terre; elle ne manque jamais, on l’a toujours en main, n’étant pas de la nature des sentiments et des autres lumières soumises à la foi qui ne sont pas toujours présentes et qui s’évanouissent souvent quand on les cherche.
Ma fille très chère, la foi n’a pas beaucoup d’attraits qui flattent et délicatent l’âme, de peur que l’âme ne s’y attache au lieu de s’attacher à ce qu’elle nous montre qui est Notre-Seigneur, où au contraire les sentiments se font goûter et rechercher pour leur propre agrément et s’attachent ainsi l’âme au lieu de la porter à Dieu. Reconnaissez ainsi la bonté de votre Dieu, qui vous dégage de cette voie impure, pour vous avoir à lui dans une plus grande pureté. Soyez à proportion plus fidèle qu’il a plus soin de vous, et redoublez vos vœux puisqu’il redouble ses bontés. Ne craignez pas que vos actions agréent moins à Dieu pour agir en cette simplicité, et qu’elles soient moins ferventes pour être plus dénuées de sensibilité. Non, ma fille, un acte fait par la foi toute seule est plus fort de beaucoup et plaît bien plus aux yeux de votre Dieu qui est esprit, que ce mélange de sentiments grossiers et imparfaits. Soyez ponctuelle à vos règles et les suivez comme la voix de votre époux, auquel la foi vous apprend qu’il faut obéir et vous offrir pour être ce qu’il voudra, mille et mille fois le jour.
Je voudrais, si c’était le bon plaisir du ciel, être à présent auprès de vous pour vous aider. Mais quoi! si le ciel veut nous attirer dans la simplicité et pureté de la foi, il faut se rendre à lui, et en cette sainte voie. C’est
la voie la plus sûre de la terre dans laquelle je prie Dieu qu’il vous sanctifie, comme une autre Madeleine. Il y aura un an après-demain, jour pour jour, que le ciel vous délivra de vos chaînes (1) : je serai, s’il plaît à Dieu, fidèle à l’en remercier, et le prierai qu’il vous dégage de mille menues choses qui empêchent en autrui ou en nous-mêmes la parfaite union avec Dieu. Soyez fidèle à ne rien souffrir où votre cœur s’attache, soit de spirituel ou corporel; rien n’entre en votre cœur pour vous servir de complaisance, que Jésus votre et notre amour très unique. Je le voudrais aimer comme je dois , pour vous en dire quelque chose : lui seul qui s’aime comme il le mérite vous en dira au cœur ce qu’il voudra. Ainsi soit-il.
J’espère écrire au premierjourà M. D.F. (2)dece confesseur dont vous me parlez dans la vôtre, que je ne reçus qu’avant-hier, peu de jours après une lettre que madame votre abbesse me fit l’honneur de m’écrire, souhaitant de tout mon cœur que tout ce qui peut contribuer à votre avancement et celui de votre maison vous soit libéralement accordé. Ce sont les désirs, ma très chère fille, de votre très humble et très obligé serviteur.
Olier.
A Paris, ce 30 juillet 1G39.
(1) C’est le 1er août 1638, fête de Saint-Pierre-ès-liens, que la sœur de Vauldray termina sa confession générale. ( Vie de M, Olier, t. I, p. 213.)
(2) Il est très 'vraisemblable que cette abréviation désigne Mme de Fontevrault, qui, par un privilège attaché à sa place, non seulement choisissait les confesseurs des maisons de son ordre, mais leur donnait la juridiction: