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LE DÉSESPÉRÉ

Tu m'enverras la mort, et je te bénirai.

LA GUERRE

Eh bien I as-tu entendu ? Et prétends-tu toujours te mettre en travers de ma route ? Laisse-moi accomplir mon œuvre et rejoins tous ces braves gens.

[L Humanité se voile la face et pleure silencieusement.)

A M. Emile Bergerat.

M. Lechat — le fameux M. Léchai — m'attendait à la gare.

— Ah, enfin I vous voilà ! sVcria-t-il. (la n'est pas malheureux.

— Vous voyez, dis-je, je suis de parole...

— Bravo! j'aime qu'on soit de parole, moi!.. Par ici!.. Et votre bulletin?.. Donnez votre ^bulletin... Allons dépêchons-nous démonter en voiture... Avez-vous des bagages?... Non... Tant mieux... Par ici!...

M. Lechat saisit un pan de mon pardessus, me lit traverser la gare en courant, et m'entraîna ainsi jusqu'à sa Victoria qui

stationnait avec d'antres voitnres, snr une petite place plantée d'acacias.

— Montez, montez, sapristi! me cria-t-il. Et. s^adressant au cocher, il commanda :

— Toi, marche, et rondement... Et tu sais!... si je suis dépassé par un de ces imbéciles, je te flanque à la porte... Au château! vite...

Les chevaux jnaiïèrent, dansèrent un instant sur leurs jambes Unes, en encensant la tète, puis la voiture vola sur la route. Agenouillé sur les coussins, penché sur la capote, M. Lechat surveillait attentivement les autres voitures qui , derrière nous , filaient, l'une après l'autre, et faisaient de petits nuages de poussière.

— Attention! disait-il de temps en temps au cocher, attention, nom d'un chien!

Mais nous marchions grand train, adroite et à gauche, la campagne semblait emportée dans une course folle, disparaissait... Au bout de quelques minutes, les voitures rivales ne furent plus qu'un petit point gris

sur la blancheur de la route, et le point gris lui-même s'effaça.

Tranquillisé, M. Lechat s'assit et poussa un soupir de soulagement.

— Je ne veux pas être dépassé, déclarat-il, en posant sa grosse main sur mes genoux, je ne le veux pas... Comprenezvous cela?

— Parbleu! fis-je, si je comprends cela!

— Tiens! vous êtes rond, vous! Bravo!

J'aime qu'on soit rond, moi!... C'est vrai aussi, ils sont là deux ou trois méchants hobereaux qui n'ont pas seulement vingt mille francs de rentes, et qui voudraient lutter avec mes trotteurs !... Regarde... Tu permets, hein?... Regarde mes trotteurs... Dix-huit mille balles, mon vieux, dix-hi;it mille... ♦

Il retourna encore la tête et n'apercevant plus rien sur la route, il ordonna au cocher demodérer l'allure des chevaux... M. Lechat me serra les genoux très fort.

— Ecoute, reprit-il, tu vas voir... Avant-

:m LETTRES DE MA CHAUMIERE

hier... Mais ça ne t'ennuie pas que je te tutoie?...

— Pas du tout ! au contraire...

— Bravo! J'aime qu'on se tutoie, moi!... Avant-hier je revenais de Sainte-Gauburge, par les bois... Le chemin est étroit et praticable seulement pour une voiture... Qu'estce que j'aperçois, à quarante pas, devant

moi? Le duc de la Ferté. . . un grand serin. . .

Je ne veux être dépassé par personne, surtout par le grand serin de duc de la Ferté... Je dis au cocher : « Dépasse, nom d'un chien! » — « Il n'y a pas de place » répond le cocher. — « Alors^ bouscule et jette-moi duc, voiture, chevaux dans le fossé »... Non, mais tu vas rire!... Le cocher lance ses chevaux... Patatras!... Le duc d'un côté, moi de l'autre, le cocher à dix mètres dans le taillis!... Quelle marmelade!... Je ne perds pas la carte... prestement je me remets sur pied, dégage les chevaux, relève la voiture et je passe... pendant que le duc, les quatre fers en l'air... ha! ha! ha!.,.

Voilà comment je les traite moi, tes ducs!... Ou'est-ce que tu dis de cela ?

— C'est admirable !

— N'est-ce pas?... Dame! c'est juste!... J'ai quinze millions... Et le duc, qu'est-ce qu'il a, lui?... A peine deux pauvres millions... Et les moutons? Faut voir comme j'écrase les moutons!... J'ai aussi écrasé des enfants, des enfants de pauvres. . . Qu'est-ce que celafait?... Je paie.

Et M. Lechat se frotta les mains.

— Avec ces manières-là, lui demandaije, vous devez être joliment populaire dans votre pays?

— Si je suis populaire?... Tu verras cela aux élections, mon petit. .. Sais-tu comment on m'appelle ?ajouta-t-il en se rengorgeant... On m'appelle Lechat-tigre... c'est chic, hein?... miaou!... Lechat-tigrrre...

Pendant quelques minutes, les yeux arrondis, les lèvres écartées, hérissant sa maigre moustache, il imita grotesquement les chats en colère, puis, tout à coup il me dit :

— Tout ce que tu vois, à droite, à gauche, devant toi, derrière toi, tous ces champs, toutes ces maisons, toutes ces prairies, et, là-has, tous ces bois, tout cela c'est à moi... Et encore tu ne vois rien ! . . . Je suis sur trois chefs-lieux de canton, quatorze communes... J'ai six cent soixante-dix-sept champs... D^ailleurs tu verras tout cela sur mon plan, dans le vestibule de mon château.,. Il faut vingt-deux heures pour faire le tour de ma propriété^ viagt-deux heures,., mais tu verras tout cela sur mon plan... c'est épatant... Tu verras mes vaches aussi, mes cinquante-sept vaches, tu verras mes cent quatre-vingt-dix bœufs cotentins. tu verras mes viviers... Enfin, tu verras tout... Ah! tu ne vas pas t'embêter !...

Il se renversa sur le dossier de la Victoria, allongea les jambes, croisa les bras, et souriant d'un sourire béat, il contempla ses champs, ses prairies, ses bois, ses maisons qui défilaient, fuyaient derrière nous. Des paysans en nous voyant passer, levaient

la tète, s'arrêtaient de travailler et saluaient très bas, mais M. Lechatn'y prêtait aucune attention.

— Vous ne saluez jamais? lui dis-je,

— Ces gens-là? me répondit-il avec dégoût et en haussant les épaules. Tiens, voilà ce qu'ils me font faire.

D'un coup de poing il enfonça son chapeau sur la tête et il miaula férocement...

Petit, vif, très laid, les yeux fourbes, la bouche lâche, tel était, au physique Théodule, Henri, Joseph Lechat, de l'ancienne maison Lechat et Gie : Cuirs et Peaux^ maison célèbre dans tout l'ouest de la France. Au temps de la guerre, Lechat avait eu cette idée de génie de fabriquer, pour l'armée, des cuirs avec du carton, des chilfons et de vieilles éponges. Il en était résulté que vers 1872, il se retira des alfaires industrielles, décoré de la légion d'honneur, riche de quinze millions, et qu'il acheta le domaine de Yauperdu, alin de se vouer

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tout entier à l'agronomie, ainsi qu'il disait pompeusement.

Le domaine de Vauperdu est un des plus beaux qui soient en Normandie. Outre le château, imposant spécimen de l'architecture du seizième siècle, et les réserves considérables en bois^ herbages, terres arables qui Fentourent, il comprend vingt fermes, cinq moulins, deux forêts et des prairies, le tout d'un revenu net de quatre cent cinquante mille francs.

Après avoir vendu ses tanneries et corroyeries, M. Lechat vint s'installera Vauperdu, avec sa femme qu'il avait épousée, n^étant encore qu'un pauvre ouvrier — de quoi il se repentait furieusement aujourd'hui. M""' Lechat. au même degré que M. Lechat, manquait d'élégance, d'orthographe et de grâces mondaines, mais sous la robe de soie et le chapeau à la mode gauchement portés, elle était restée la paysanne simple, honnête, de bon sens, d'autrefois, et M. Lechat dans sa transformation subite

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de tanneur en gentilhomme terrien souffrait beaucoup, quoiqu'il affichât des opinions républicaines très avancées, de l'infériorité sociale de sa femme, et il s'irritait de ce qu'elle marquât trop, la naissance peuple et le passé de roture.

On ne possède pas, dans un pays, quatre cent cinquante mille francs de rentes en terre, sans qu'une grande notoriété ne s'ensuive. Lechat était donc le personnage le plus connu de la contrée^ étant le plus riche et il ne se passait pas de minutes qu'à dix lieues à la ronde, partout, on ne parlât de lui. On disait: « Riche comme Lechat. » Ce nom de Lechat servait de terme de comparaison forcé, d'étalon obligatoire, pour désigner des fortunes hyperboliques. Lechat détrônait Crésus et remplaçait le marquis de Carrabas. Pourtant on ne l'aimait point, et bien que les campagnards s'empressassent de le saluer obséquieusement, tous se moquaient de lui, le dos tom^né^ car il était grossier, taquin, fantasque, vantard et très

fiei\ sous des dehors familiers et des allures de bon enfant qui ne trompaient personne. Il avait une manière de faire Je bien tapageuse et maladroite, qui déroutait les reconnaissances, et ses charités, inhabiles à masquer retfroyable ég^oïsme du parvenu, au lieu de couler dans l'âme des pauvres gens, un apaisement, leur apportaient la haine, tant elles étaient de continuelles insultes à leurs misères. Du reste, trois fois il s'était présenté aux élections et^ trois fois, malgré l'argent follement gaspillé, il n'avait pu réunir que trois cent voix sur vingt-cinq mille. Tels étaient les renseignements que j'avais recueillis sur M. Lechat dont le nom, sans cesse, revenait dans les conversations du pays.

Un jour, je l'avais rencontré par hasard. Ce jour-là, M. Lechat ne me quitta pas et me prodigua toutes les vulgarités de sa politesse. 11 voulait me recevoir à Yauperdu, me faire les honneurs de ses exploitations agricoles, et comme je prétextais de ma

sauvagerie, de mes goûts sédentaires, de mes occupalioiis...

— Ta î... ta!... taî... m'avait-il dit, en me tapant sur l'épaule... Je vois ce que c'est... vous ne pouvez me rendre mon hospitalité, hein?... C'est cela qui vous gêne?.. Eh bien, vous me revaudrez cela, en parlant de moi, dans les journaux!

Le tact exquis de M. Lechat m'avait vaincu.

La voiture roulait sur une large avenue, plantée d'ormes magnifiques, au bout do laquelle, dans le soleil, le château de Vaiiperdu montrait ses toits inclinés aux arêtes historiées, et sa belle façade de pierre blanche et de briques roses.

— Ah! nous sommes arrivés, mon vieux, s'écria M. Lechat... Eh bien î qu'est-ce que tu dis de mon coup d'œil?

En vieil homme à barbe grise, voûté.

toussant, qui, les mains croisées derrière k dos, se promenait sur Je perron, de long er large, se précipita à notre rencontre. Respectueusement il aida M. Lectiat à descendre de voiture.

— Eh bien ! père la Fontenelle, as-tu étt chercher le vétérinaire, pour la vache?

— Oui, monsieur Lechat.

— D^ahord, ôte ton chapeau... Est-ce dans ton monde qu'on apprend aux domestiques à parler aux maîtres la tète couverte?. . . C'est bien. . . Et qu'est-ce qu'il i dit, le vétérinaire ?

— Il a dit qu'il fallait abattre la vache monsieur Lechat.

— C'est un serin, ton vétérinaire...

Abattre une vache de cinq cents francs ! . . . Tu me feras le plaisir, mon père la Fontanelle, de conduire la vache, toi-même, ti entends!... toi-même, au rebouteux de Saint-Michel. . . et tout de suite. . . Allons hop, monsieur le comte î

Le vieil homme salua, et il allait s'éloi

gner, quand Lechat le rappela par un psitt, comme on fait pour les chiens.

— Je permets, lui dit-il, que tu remettes ton chapeau sur la tète, et même ta couronne, si tu ne l'as pas vendue avec le reste... Décampe maintenant.

Et, se tournant vers moi, ce farceur de Lechat m^expliqua que le vieil homme était son régisseur, qu'il s'appelait authentiquement le comte de la Fontenelle, et qu'il Tavait ramassé, ruiné, sans ressources, pour •le sauver de la misère.

— Oui, mon vieux, conclut-il, c'est un noble, un comte !... Voilà ce que j'en fais, moi, de tes comtes!... Oh! elle en voit de rudes, chez moi, la noblesse!... N'empêche qu'il me doit la vie, ce grand seigneur, hein?... P]n irons...

Le vestibule était immense, un escalier monumental, orné d'une rampe à balustres de vieux chêne, conduisait aux étages supérieurs. Des portes s'ouvraient sur des enfilades de pièces, dont on apercevait les

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meubles vagues, recouverts de housses, e les lustres emmaillotés de gaze métallique En face de la porte d'entrée, le plan du do maine, énorme carte, teintée de couleur voyantes, occupait tout un panneau.

— Tiens me dit Lecliat, le voilà, moi plan. Mes champs, mes forêts^ tu les voi comme si tu te promenais dedans... Cei carrés rouges, ce sont mes vingt fermes.. Amuse-toi à regarder, pendant que je vai) prévenir ma femme... Tu sais, ne te gên» pas, regarde tout. . . Veux-tu te débarrasse de ton chapeau?... A gauche, là-bas, h porte-manteau... ne te gêne pas... Dis donc nevaspastefigurerquemafemmesoitcommt les dames de Paris. . . C'est une paysanne je t'avertis, elle manque d'usage. . . Yois-ti ça, noir?., c'est ma distillerie. . . Veux-ti t'asseoir?.., ne te gêne pas.

Autour de moi, peu de meubles, de grandes armoires d'acajou, des tables, àei fauteuils d'osier, des banquettes en cuir e' quelques tableaux de chasse, mais sur les

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armoires, sur les tables, au-dessus des ta^ bleaux, partout, des oiseaux empaillés en des attitudes dramatiques, qui portaient, pendues à leur col, des plaques de cuivre sur lesquelles étaient gravées des inscriptions comme celle-ci :

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