‹ Lettres de ma chaumièreChapitre 5 sur 7 · HÉRON ROYAL · texte numérisé non relu

HÉRON ROYAL

tué par M. TIIËODULE LECHAT, .

propriétaire du domaine de Vauperdu,

do.ns sa prairie du Valdleii,

le 25 septembre 1880.

Je remarquai aussi, dans une jardinière de marbre qui se creusait au bas d'une grande glace, des sabots, des pantoufles, des socques de caoutchou, tout un pêle-mêle d'objets bizarres et affreux.

Lechat ne tarda pas à revenir accompagné de sa femme. C^était une personne petite, grosse et souriante qui roulait plutôt qu'elle ne marchait. Elle avait des yeux qui ne manquaient ni de finesse, ni de franchise, et un

bonnet immense que surmontaient des fleurs en paquet et dont les brides larges battaient à ses épaules comme des ailes. M""^ Lechat fit deux révérences, et me dit d'une voix un peu rauque :

— Vous êtes bien aimable, Monsieur, bien aimable d'être venu voir Lechat... Ah ! il a dû vous en raconter des histoires et des histoires, mais il ne faut pas faire attention à ce qu'il dit, allez!... Il n'y a pas de plus grand blagueur, de plus grand espiègle... Ça lui nuit quand on ne le connaît pas, et, dans le fond, il est bien moins mauvais qu'il le paraît... C'est une manie qu'il a comme ça de parler à tort et à travers... Il ne sait quoi inventer, mon Dieu !... Quand ça le prend, il va, il va, il ne s'arrête pas...

Lechat balançait la tête, haussait les épaules et me regardait en clignant de l'œil, sans doute pour m'engagera ne pas écouter les sornettes de sa femme.

— Vous avez là^ dis-Je à M"^ Lechat. afin

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de détourner le cours de la conversation, vous avez là une propriété superbe.

M"*" Lecliat soupira.

— C'est trop grand, voyez-vous... Je ne peux pas m'habituer dans des bâtisses si grandes. . . On s'y perd... Et puis çà coûte bien de l'argent, allez ! . . . Lechat s'est mis dans la tête de cultiver lui-même... Il ne veut rien faire comme personne... C'est des inventions nouvelles, tous les jours, des machines à vapeur, des expériences î... Ah î l'argent file avec tout cela, ce n'est rien que de le dire. . . Je sais bien que le blé ne se vend pas... le monde n'en veut plus et ce n'est point avantageux d'en récolter... Mais, ne voilà-t-il pas que Lechat s'est imaginé de semer du riz à la place ! Il dit : « Ça pousse bien en Chine, pourquoi ça ne pousserait-il pas chez moi? » Ça n'a point poussé, comme de juste... Et pour tout, c'est la même chose.

Un domestique entra.

— Eh bien! mon garçon, le déjeuner est-

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il prêt? interrog'ea-t-elle. Et se retournant aussitôt vers moi, elle me demanda : Vous devez avoir faim, depuis ce matin que vous êtes en route ?... Ah! dame, chez nous, vous savez, à la fortune du pot!... Parce qu'on est riche, ce n'est point une raison de ne mang^er que des truffes et de gaspiller la nourriture... Allons déjeuner!... Dis donc, Lechat, ce monsieur boit sans doute du cidre?

— Certainement qu'il boit du cidre, affirma résolument Lechat qui m'entraîna dans la salle à manger, en me répétant, tout bas à l'oreille.

— Ne fais pas attention à la patronne ; elle n'a pas d'usage.

Le déjeuner fut exécrable. Il ne se composait que de restes bizarrement accommodés. Je remarquai surtout un plat fabriqué avec de petits morceaux de bœuf jadis rôti, de veau anciennement en blanquette, de poulet sorti d'on ne savait quelles lointaines fricassées, le tout nageant dans une mare

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d'oseille liquide, qui me parut le dernier mot de l'arlequin. Cinq ou six bouteilles de vin, à peu près vides, étaient rangées sur la table, devant Lechat qui, de temps en temps^ les égouttait dans mon verre, en ayant soin, chaque fois, de déclarer qu'il ne « débouchait » le vin fin que le dimanche et seulement, en semaine, quand il avait du monde.

Abasourdi par ce que, depuis une heure, je voyais et entendais, je ne savais^ en vérité quelle contenance me donner. Devant ces deux pauvres êtres, égarés dans les millions par une inquiétante ironie de la vie, une grande mélancolie m'envahissait, et, en même temps, la puanteur de la richesse malfaisante et sordide me soulevait le cœur de dégoût. A cela venait s'ajouter l'amer sentiment de l'inanité de la justice humaine, de l'inanité du progrès et des révolutions sociales qui avaient pour aboutissement : Lechat et les quinze millions de Lechat! Ainsi c'était pour permettre à Lechat de se

vautrer stupidement dans l'or volé, dans l'or immonde, que les hommes avaient lancé aux quatre vents des siècles les semences de l'idée, et que la rosée sanglante était tombée, du haut des échafauds populaires, sur la vieille terre épuisée et stérile! Et par la baie ouverte de la salle à manger, qui encadrait, comme un tableau, la fuite douce des pelouses vallonnées et les massifs des futaies bleuissajites, il me semblait que je voyais s'acheminer, de tous les points de l'horizon, les cortèges maudits des misérables et des déshérités, qui venaient se broyer les membres et se fracasser le crâne contre les murs du château de Yauperdu. Je restais silencieux, aucun motne m'arrivaitaux lèvres.

Tout à coup, Lechat s'écria :

— Quand je serai député... Oui, quand je serai député...

Il acheva sa pensée, en faisant tournoyer sa fourchette, au-dessus de lui. Sa femme

le regarda d'un air de pitié, haussa les épaules à plusieurs reprises.

— Quand tu seras député, répéta-t-elle... Député, toi!... Ah! oui, député!... tu es bien trop bête 1...

Puis elle me prit à témoin.

— Je vous le demande, monsieur. . . Est-ce raisonnable de dire des choses comme ça? Tel que vous le voyez, il s'est porté trois fois... Et les trois fois, il n'a pu attraper que trois cents voix î . . . J'en aurais eu honte, moi, à sa place, bien sûr! Mais savez-vous ce que ces trois cents voix nous ont coûté?... Six cent mille francs, monsieur, aussi vrai que cette bouteille est là... Oh! j'ai fait le compte, allez!,. C'est six cent mille francs et pas un sou de moins... c'est-à-dire que ça remet la voix, l'une dans l'autre, à deux mille francs. Et il parle de se porter encore!... Tenez, vous ne pourriez jamais vous imaginer ce qu'il a inventé, à la dernière fête du 14 juillet, comme manifestation, à ce qu'il

:m LKTTKES DK MA CHAUMIÈRE

dit... Eh bien I il a fait peindre en tricolore tous les troncs des arbres de l'avenue,..

Lechat souriait, se frottait les mains, semblait heureux qu'on rappelât un de ses hauts faits, une de ces idées supérieures, comme il lui en sortait quelquefois du cerveau. Il cherchait dans mon regard une approbation, un enthousiasme.

— C'est un coup, ça, hein? me dit-il... mais est-ce que les femmes entendent quelque chose à la façon dont on doit mener le peuple... Ecoute-moi, mon vieux... Cette fois-ci, je serai nommé, et ça ne me coûtera pas un centime... J'ai un plan de combat, tu verras mon plan!... Je me porte comme agronome socialiste... Je suis le candidat de l'agronomie radicale I Plus d'armée,, plus de justice, plus de percepteurs, je biffe tout cela... Plus de pauvres, tous propriétaires!... Tu verras mon plan, plus tard, au moment des élections... Non, mais ce que ça va leur couper la chique aux curés... Ah! j'oubliais, plus de curés non plus!...

car c'est les curés qui m'ont empêché de passer, parce que je suis libre-penseur, moi ; parce que je ne mange pas de leur bon Dieu, moi !... Ah ! ils riront, avec mon plan de combat, les calotins !...

A ce mot, M"^ Lechat s'emporta et cria : — Tais-toi... Je to défends d'appeler les prêtres ainsi et de dire du mal de la religion devant moi, tu entends... Mon Dieu! avec lui, c'est pire qu'avec les enfants !... Ne croyez pas qu'il soit irreligieux, monsieur... mais quand il se trouve en compagnie, c'est plus fort que lui, il faut qu'il se vante... Aussi, dès qu'il a le moindre bobo, tout est perdu, et vite, vite un prêtre ! Si on l'écoutait, ce pauvre monsieur le curé serait tout le temps chez nous, en train de l'administrer, quoi 1

Pour dissimuler la orêne où le mettaient les reproches de sa femme, Lechat tambourinait sur le bord de son assiette, suivait, au plafond, le vol d'une mouche, et négligemment sifflotait un air. Puis il

toussa, et brusquement changea la conversation.

— C'est dommage, me dit-il, que tu ne sois pas venu au château, il y a quinze jours... J'ai dansé le cancan, tu aurais vu si je danse le cancan î Comme à Paris, mon vieux !

Et, se trémoussant sur sa chaise, il se mit à lancer ses bras en avant, et à leur imprimer des mouvements grotesques.

— Ah ! je te conseille de te vanter encore de cela, soupira M""^ Lechat, car c'est de ta faute, avec ton cancan, si nous n'avons pas nos chemises... Je vous en fais juge, monsieur... Tous les mois, nous recevons ces messieurs de la ville... Ce sont des messieurs très aimables et leurs dames aussi... M. Gatinel, le conservateur des hypothèques surtout est très gai... Ça, c'est vrai qu'il sait faire rire les gens... Figurez-vous qu'il joue du piano avec les pieds, avec le nez, avec tout, et qu'il enjoué très bien... Moi,

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il m'amuse, M. GalineJ... et puis tout ce qu'il dit est si drôle !... Eh bien, ces messieurs étaient donc venus et leurs dames aussi, il y a quinze jours... Après le dîner, on s'est mis à danser... une idée, quoi, qui leur avait passé parla tête !... Il faisait chaud, si vous vous souvenez, et dame ils suaient! ils suaient!... c'était affreux de voir comme ils suaient... On avait pourtant ouvert les fenêtres... Mais il y avait un fort orage dans l'air!... Et puis, on se trémoussait aussi... C'était gentil!... Quand on s'amuse bien , n'est-ce pas , le temps s'en va, et on oublie tout... Nous avions oublié l'heure du train I... Je me dis : a Mon Dieu, il va falloir coucher tous ces gens-là, ce n'est pas une petite affaire... On a beau avoir beaucoup de chambres , c'est les draps souvent qui manquent, et des draps pour seize personnes, c'est à en perdre la tête!... Tant pis!... Enfin on arrive tant bien que mal à les caser... Seulement^ pensez donc, ce n'était pas le tout... Il fallait

des chemises aussi à tous ces gens-là, car vraiment, leurs chemises à eux, étaient si mouillées, si mouillées, qu'on aurait dit qu'elles sortaient de la lessive... Lechat en prête des siennes aux messieurs ; moi, j'en prête des miennes aux dames. Puis, je fais sécher, toute la nuit, dans le four, leurs chemises à eux, en me disant qu'ils pourraient bien les remettre le lendemain... Le lendemain les chemises étaient sèches comme de juste. Mais, si vous aviez vu cela, elles étaient sales, sales, toutes fripées, de vrais torchons. Il n'y avait pas moyen, pas moyen... Alors Lechat reprêta des chemises de jour aux messieurs... Et voilà tout le monde parti bien content!... Eh bien! mon cher monsieur, il y a quinze jours de cela, et ils gardent toujours nos chemises ! . . . Yous direz ce que vous voudrez, moi, je trouve que ce n'est pas délicat... On a beau avoir une forte lingerie, c'est que seize chemises ça compte dans un trousseau...

Le déjeuner était hni. Nous nous levâmes

de table, et Lechat, prenant mon bras, m'entraîna très vite^ en me disant qu'il allait me montrer ses exploitations agricoles... Et nous partîmes...

Débarrassé de safemme, Lechat étaitredevenu g-ai, vif, loquace et pins vantard qne jamais. Il me supplia de ne pas croire un mot de ce qu'elle avait raconté pendant le déjeuner et m'affirma sur Thonneur qu'il était libre-penseur, qu'il ne croyait ni à Dieu, ni au diable^ et qu'au fond il se moquait pas mal du peuple, quoique socialiste... Il me confia aussi qu'il avait une maîtresse à la ville, pour laquelle il dépensait beaucoup d'argent, et que toutes les belles filles de la campagne raffolaient de lui.

— Ah ! la pauvre femme , conclut-il , comme je la trompe ! comme je les trompe tontes !

Nous visitâmes les étables, les écuries,

la basse-cour, et il ne me fit grâce ni d'une vache, ni d'une poule, disant le nom de chaque bête, son prix, ses principales qualités. En traversant le parc, il voulut bien m'apprendre qu'il possédait douze mille chênes de hautes futaies, trente-six mille sapins, vingt-cinq mille neuf cent soixante douze hêtres. Quant aux châtaigniers, il en avait tant, qu'il ne pouvait en savoir le nombre exact. Enfin, nous débouchâmes sur la campagne.

Une grande plaine s'étendait devant nous, rase, sans un brin d'herbe, sans un arbre. La terre, unie comme une route, avait été soigneusement hersée et passée au rouleau ; le vent y soulevait des nuages de poussière qui se tordaient en blondes spirales, et s'échevelaient dans le soleil. Je m'étonnai de n'apercevoir, en plein mois d'août, ni un champ de blé, ni un champ de trèfle...

— Ce sont mes réserves, me ditLechat... Je vais t'expliquer... Tu comprends, je ne suis pas un agriculteur, moi ; je suis un

agronome... Saisis-tu bien la différence?... Cela veut dire que je cultive en homme intelligent, en penseur, en économiste, et pas en paysan . . . Eh bien ! j'ai remarqué que tout le monde faisait du blé^ de l'orge, de l'avoine, des betteraves... Quel mérite y a-t-il à cela^ et au fond, entre nous, à quoi ça sert-il?... Et puis le blé, les betteraves, l'orge, l'avoine, c'est vieux comme tout, c'est usé... Il faut autre chose; le progrès marche, et ce n'est pas une raison parce que tout le monde est arriéré pour que, moi Lechat, moi, châtelain de Vauperdu, riche de quinze millions, agronome socialiste, je le sois aussi... On doit être de son siècle, que diable!... Alors j'ai inventé un nouveau mode de culture... Je sème du riz, du thé, du café, de la canne à sucre. ..Quelle révolution ! .. . Mais te rends-tu bien^'compte de toutes les conséquences!... Tu n'as pas Tair de comprendre? Avec mon système, je supprime les colonies, simplement, et du même coup, je supprime la guerre!... Tu

es renversé, hein ! tu n'aurais jamais pensé à cela, toi ?... On n'a plus besoin d'aller au bout du monde pour chercher ces produits. . . Dorénavant, on les trouve chez moi... Vauperdu, voilà les véritables colonies ! C'est l'Inde, c'est la Chine, l'Afrique, le Tonkin... Seulement, je l'avoue, ça ne pousse pas encore... Non... On me dit : « Le climat ne vaut rien... » De la blague ! le climat ne fait rien à Tatlaire... C'est l'engrais. Tout est là... Il me faut un engrais, et je le cherche... J'ai un chimiste, pour qui j'ai fait bâtir, là-bas, derrière le bois, un pavillon et un laboratoire... C'est lui qui cherche, depuis trois ans... Il n'a pas trouvé, mais il trouvera... Ainsi, ce que tu vois là, c'est du riz, tout cela c'est du riz... Moi, je crois une chose, c'est que les oiseaux qui en ont assez du blé, depuis le temps qu'ils en mangent, se sont jetés sur le riz et qu'ils n'en ont pas laissé un grain... Voilà ce que je crois... Aussi, je les fais tous tuer .. .Tu peuxregarder, il n'y a plus un oiseau sur ma propriété...

J'ai été malin, je paie deux sous le moineau mort, trois sous le verdier, cinq sous la fauvette, dix sous le rossignol, quinze sous le chardonneret. Au printemps, je donne vingt sous pour un nid avec ses œufs. Ils m'arrivent de plus de dix lieues à la ronde. . . Si cela se propage, dans quelques années, j'aurai détruit tous les oiseaux de la France. Marchons... je vais te montrer maintenant, quelque chose de curieux.

Et faisant tourbillonner sa canne dans l'air, il se mita arpenter la rizière à grandes enjambées, se baissant parfois pour arracher un brin d'herbe, qu'il rejetait, après l'avoir examiné, en disant :

— Non, c'est du chiendent.

Au bout d'une heure de marche sur la terre poussiéreuse et brûlante, nous arrivâmes devant un vaste champ tout vert qui, partant de la bordure d'une grande route, montait en pente douce, jusqu'à la lisière des bois... Et, pareil aux personnages des tragédies classiques, je demeurai stupide...

Sur le fond clair de la luzerne, se détachait en trèfle, d'un violet sombre, toutes les lettres, nettement dessinées, qui forment le nom de Théodule Lechat. Le nom était non seulement lisible sur la nappe verte, mais il semblait vivant. La brise, qui balançait l'extrémité des herbes, et les faisait onduler, comme des vagues, parfois agrandissait les lettres du nom, parfois les rétrécissait suivant sa direction et son intensité. Lechat, épanoui, contemplait son nom qui frissonnait, dansait et courait, étoile ça et là de coquelicots, sur la mer de verdure éclatante. Il jouissait de voir ce nom magique, étalé à la face du ciel, exposé sans cesse aux regards des passants, qui, sans doute, s'arrêtaient devant ce nom, l'épelaient et le prononçaient avec une sorte de crainte mystérieuse... Ravi et charmé, il murmurait tout bas scandant chaque syllabe :

— Théodule Lechat ! Théodule Lechat !

Le visage rayonnant d'une joie triomphante^ il se tourna vers moi :

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— C'est trouvé, hein?... J'ai fait venir, figure-toi , un jardinier célèbre de Paris pour semer ce champ, parce que, tu le penses bien, personne ici n'était capable d'un tel tour de force... C'est flatteur, n'est-ce pas, de voir son nom écrit comme ça?... On se dit tout de suite en voyant ce nom: (( C'est pas un muffle au moins, celui-là. » Et puis, si tout le monde signait ses champs, il n'y aurait plus de contestations dans la propriété?... Viens par ici.

Nous longeâmes le champ de luzerne, pénétrâmes dans le bois à travers une jeune taille de châtaigniers, et comme nous atteignions une large allée, ratissée ainsi qu'une avenue de parc, nous vîmes venir une pauvresse dont le dos ployait sous le faix d'une bourrée de bois mort. Deux petits enfants, en guenilles et pieds nus, l'accompagnaient. Lechat devint pourpre, une flamme de colère s'alluma dans ses yeux et la canne levée, il se précipita vers la pauvre femme.

— Mendiante, voleuse, cria-t-il, qu'est-ce

que tu viens faire chez moi ? Je ne veux pas qu'on ramasse mon bois mort, je ne veux pas, misérable vagabonde!... Allons, jetle ma bourrée... Veux-tu bien jeter ma bourrée, quand j'ordonne !

Il saisit le fagot par la hart qui le liait, et le secoua si violemment que la femme roula avec la bourrée sur la route.

— Et qu'est-ce qui t'a permis de fouler mes allées de tes sales pieds, dis ? continuat-il. Tu crois peut-être que c'est pour toi que je les fais ratisser, hein, mes allées, vieille voleuse?... Veux-tu me répondre quand je te parle !

La femme, toujours à terre, gémissait.

— Mon bon monsieur^ je ne vous fais pas de tort. J'avons toujours ramassé le bois... Et personne, par charité, ne nous a rien dit... Nous sommes si malheureux !

— Personne, net'ariendit,riposta le féroce châtelain en brandissant sa canne... Est-ce donc que je ne suis personne, moi? Je suis M. Lechat, tu entends, M. Lechat de Vau-

perdu... Tiens, voleuse, tiens mendiante! La canne tombait et retombait sur la vieille bûcheronne, qui pleurait, se débattait, appelait au secours, pendant que les petits enfants, effrayés, poussaient des cris déchirants... Et l'on entendait, entre des soupirs et des sang^lots, la voix de la pauvresse qui disait :

— Aïe ! aïe ! vous n'avez pas le droit de me battre, méchant homme... Aïe ! aïe! Je vous ferai condamner par le juge de paix. Aïe ! aïe ! je le dirai aux gendarmes...

Lechat, au mot de gendarmes, s'arrêta net... Son œil. injecté de sang, prit une expression subite d'effroi, et son visage empourpré, tout à coup pâlit. Il tira de son porte-monnaie une pièce d'or, la glissa, presque suppliant^ dans la main de la vieille.

- Voilà vingt francs, pauvre femme, lui dit-il... Tu vois, c'est vingt francs. Ha ! ha!... C'est beau, vingt francs, hein?... Et puis, tu sais, ramasse du bois, tant que tu voudras... Tu as bien vu, dis !... C'est vingt

francs... Quand tu n'en n'auras plus, tu viendras m'en demander. Allons, au revoir.

Nous rentrâmes au château, silencieux.

L^heure du départ approchait. Au moment de monter en voiture^ Lechat me dit :

— Tu as vu, la vieille femme dans le bois?... Oui... Eh bien, son mari, c'est une voix de plus pour moi aux élections!... Qu'est-ce que tu veux? Aujourd'hui, il faut bien corrompre le peuple.

A M . Etienne Groficlaude.

Comme les jours raccourcissent beaucoup et que les soirées se font plus longues, la Renaude voulut bien m^expliquer que j'avais besoin d'une lampe, ne possédant que des chandeliers de cuivre. Je courus au bourgvoisin pour en acheter une, et j'entrai chez Albaret , qui tient boutique de toutes sortes de marchandises, unebelle boutique, peinte en bleu par lui-même, et par luimême ornée, au fronton, d'une Renommée décocative et vert pomme, laquelle laisse tomber de sa trompette, poétiquement transformée en corne d'abondance, mille choses

plus bizarres les unes que les autres. D'ailleurs, il n'y a pas à sV tromper, quelque objet qu'on désire se procurer, c'est chez Albaret qu'il faut le demander. Albaret est boulanger, bourrelier^ charpentier, épicier, quincailler, peintre, mercier, libraire, menuisier ; il rempaille les chaises et raccommode les serrures, achète les vieux os, les verres cassés et les peaux de lapin, tient débit de boissons et de tabac. Il n^est pas un métier dans le monde qu'Albaret ne soit capable de remplira la satisfaction générale, même celui de « rebouteux » , et l'on rencontre dans le pays nombre de pauvres gens à qui cet homme unique, autant qu'universel^ a, moyennant vingt sous, cassé bras et jambes. Aussi Albaret a-t-il grande réputation d'esprit. En revanche, il n'avait pas de lampes; je crois même qu'il n'en avait jamais eu.

— Vous n'avez point de chance, me ditil. Justement, j'ai vendu la dernière avantz-hier. Mais ça ne fait rien... Je vas à la ville sur le tantôt, et j'vas vous en rapporter une

bié belle, bié belle, en machine blanche, avec des choses bleues dessus... C'est-yça '^ Ah ! les lampes î c'est pas qu'on en vende des mille et des cents, mais pourtant la mode en vient.

Et ce disant, il m'invita^ sans façon, à prendre la goutte. Je le remerciai, et il me sembla qu'il était fâché démon refus. Cepen dant, il voulut bien m'accompagner jusque dans la rue, en m'accablant de politesses. J'avais fait déjà quelques pas, que je l'entendis crier :

— Hé ! monsieur, monsieur, c'est-y au pétrole ?

— Non, à huile.

— Faite excuses, c/estbié. J'vous la porterai demain à l'huile.

xMbaret était un gros homme, qui soufflait très fort et qui souriait toujours. Il avait un

visage rose, boursouflé, un triple menton, Jes épaules étroites, un ventre énorme et des cheveux verts qui tombaient, en mèches plates, sur son front. Eté comme hiver, on le voyait revêtu d'une sorte de veston en velours à côtes, déchiré et graisseux, d'un pantalon de toile bleue déteinte et d'une casquette de soie — du genre de celles appelées casquettes à trois ponts — qui est la coiffure adoptée par les paysans normands ; seulement Albaret, en sa qualité d'homme d'esprit et d'homme d'importance, exagérait à plaisir le nombre et la hauteur des ponts, en tout bien tout honneur. Il était marié et sa femme, qu'on nommait Y A7'balète, lui donnait tous les ans un enfant, quelquefois deux. En ces occasions, on le plaisantait un peu au village, à cause de l'énormité de son ventre , mais il ne se fâchait pas et, tapant sur son ventre^ il répondait gaiement :

— Eh ben, oui^ si vous v'iez le savoirs c'est moi qu'accouche. Et y en a encore pu d'un là-dedans, allez.

HlSTO[liE DE MA LAMPE 345

Emerveillés do cet à-propos, les farceurs bourraient Albaret de claques et de coups de poing, ce qui est, comme on sait, dans les campagnes, le geste de Tenthousiasme, et disaient en se reg-ardant finement.

— Ce sacré Albaret ! ce sacré Albaret !

Ce sacré Albaret était une vieille connaissance pour moi. Un jour, il avait fallu remettre un carreau à l'une des fenêtres de ma maison, et, tout naturellement, ce fut Albaret à qui je m'adressai pour cette opération. 11 vint seul, d'abord. A peine entré, il s'assit, souffla, s'épongea et demanda à boire. Il but coup sur coup deux pintes de cidre, après quoi il examina la vitre brisée, fit de nombre ;i ses suppositions sur la façon dont elle avait du être brisée, prit des mesures en hauteur et en largeur, plaisanta la Renaude, puis, ayant bu une nouvelle pinte de cidre, il partit en promettant de revenir le lendemain. En effet, le lendemain, Albaret apparaissait flanqué de deux aides. L'un portait le carreau et la rëgle^ l'autre le marteau,

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le diamant, le mastic et les p ointes. Albaret ne portait rien que sa casquette, qui me parut encore plus haute ce jour-là que les autres jours. Il déposa les outils sur un meuble, le mastic sur une chaise, les pointes sur la cheminée et coucha le carreau sur la table avec des précautions infinies.

— C'est ça, dit-il, nous allons poser le carreau. A dix lieues à la ronde, il n'y a pas un feignant qui pose un carreau comme moi.

Il sortit, interrogea le temps, rentra^ demanda du cidre, s'attabla avec ses deux aides, puis commença avec la Renaude une conversation mêlée de bourrades joyeuses quj menaçait de n'en plus finir. Tout à coup Albaret sembla inquiet, il se leva, regarda la croisée, puis le carreau et se grattant la tète :

— Bon sens de bon sens î s'écria-t-il, je parie que le carreau n'est pas de mesure; il est trop petit, je parie qu'il est trop petit.

Les deux aides approuvèrent et dirent:

HliSTOIKE DE MA LAMl>E 3'i

— Ça sepourrait beii qu'y serait trop petit. Albaretcligna de l'œil, s'avança, se recula,

taisant avec la main le geste de prendre des mesures :

— Pargué, s'il esttrop petit!., c'est facile avoir ... Il s'en faut... mon Dieu !... il s'en faut... de l'épaisseur d'une demi lame de couteau... comme qui dirait de cinq millimètres. .. c'est-ypas vrai, les gars ?

Les aides, hochant la tête, murmurèrent:

— Ça se pourrait ben qu'y s'en faut de cinq millimètres.

Et Albaret, se tournant vers moi :

— Je parie pour cinq millimètres !..

— Il est facile de vous en assurer, lui disje. Posez d'abord le carreau.

Mais Albaret ne l'entendait pas ainsi. 1' se grattait la tête, allait de la croisée à la table, de la table à la croisée en répétant :

— Je parie pour cinq millimètres.

Impatienté, je me saisis du carreau et

l'appliquai contre la croisée. Il s'adaptait très bien.

— C'esttoutde même curieux, disait Albaret. J'aurais parié ma tête !... Ah ! il va, il va, ce sacré carreau ! Non ! mais c'est tout de même ben curieux... je reviendrons le poser demain.

Je fus obligé de le poser moi-même.

Donc Albaret m'avait promis une lampe, et, après Thistoire du carreau, je n'étais pas sans inquiétude au sujet de cette importante affaire. Deux jours se passèrent, sans nouvelles d'x'Vlbaret ; le troisième jour, enfin, Albaret entra chez moi, triomphant.

— V'ià la lampe, et l'huile, et tout ! criat-il en m^ apercevant. Ah ! mais c'est une belle lampe ! c'est tout ce qui se fait de mieux ! Et il parait que ça éclaire autant que le soleil... Attendez, jVas vous montrer ça. Une rude acquisition, allez !

Et il déballa la lampe, le bidon d'huile,

les verres, les mèches, en faisant sur chaque objet une observation technique telle que : (( Ça, c'est les mèches, on coupe le bout. » Après avoir tourné, retourné la lampe dans tous les sens :

— Attention, dit-il, nous allons nîanœuvrer l'instrument.

Sa grosse face rose souriait de satisfaction. Il versa l'huile, appuya la main sur le bec et remonta la lampe.

— Regardez voir, répétait-il, c'est gentil, c'est doux, c'est comme une montre.

Mais à peine eut-il lâché la clef que celleci se mit à tourner avec la vitesse d'une roue de transmission, pendant que l'huile, sortant de l'orifice et faisant un bruit de glou-glou gras, se répandait et coulait en larges filets jaunes sur la panse fleurie de la lampe.

— Elle est détraquée, votre lampe, dis-je à x\lbaret dont la physionomie exprimait le plus complet ahurissement.

Il se remit bien vite, haussa les épaules.

— Détraquée 1 cette lampe, répondit- il.

Vous allez voir ça. Il faut qu'elle prenne l'huile^ ça se comprend; mais quand elle aura pris l'huile, dans cinq minutes, vous serez étonné vous-même comment elle va. C'est une rude lampe, au contraire, et je m'y connais... une bien rude lampe !

On attendit cinq minutes. Et l'opération recommença, suivie du même phénomène.

— Vous voyez hien qu'elle n'a pas de piston.

Albaret me regarda d'un air de pitié.

— Mais si elle n'avait pas de piston, Monsieur, ça ne serait pas une lampe, et c'est une rude lampe... Seulement, il faut qu'elle prenne l'huile, etquand elle aura pris l'huile., dans dix minutes... vous verrez qu'il n'y a nulle part une lampe comme ça... Pas de piston?... Vous voulez vous amuser... Pas de piston? Ça ne serait pas à faire !... Attendez voir un quart d'heure. ..C'est moi, Albaret^ le premier lampiste du pays, qui vous le dis... Oui, dans une petite demiheure, seulement.

L'expérience se renouvela plusieurs fois, toujours avec le même succès.

La Renaude riait aux éclats, et n'était pas fâchée de se venger un peu des plaisanteries d'Albaret.

— Ah î c'est une bien rude lampe ! répétait-elle, en imitant la voix de l'infortuné lampiste... Eh bien, remporte-la ! ta rude lampe!, et remets un piston, si tu peux... Tu ne feras pas mal aussi d'en mettre un à ta langue.

Il ne voulait pas se rendre, et criait :

— Il n'y a pas de piston qui tienneI...'Je te dis, moi, que c'est l'huile. . . Ça se comprend, elle n'a jamais vu l'huile c'te lampe-là... Dans une petite heure seulement...

Albaretresta huit jours sans revenir. J'appris qu'on ne le voyait plus au bourg. Il s'était enfermé dans une petite pièce, près

du grenier, et travaillait, matin et soir, au raccommodage de la lampe, qu'il avait démontée, pièce par pièce, et qu'il se trouvait très embarrassé de reconstituer.

Enfin, il rapporta la lampe.

— J'aurais parié ma tète, oui, bien sûr, ma tète, que c'était l'huile. Cette foisci, par exemple, ça va comme sur des roulettes. Vous allez voir comment je sais remettre des pistons aux lampes. Tenez, vous pouvez la remonter vous-même... Prenez garde... plus doucement... Na... Ça marche, hein?

Maintenant la lampe semblait « marcher » . On l'alluma solennellement. Albaret triomphait.

— Jamais vous n'en aurez une meilleure, me dit-il, le visage tout épanoui de satisfaction. C'est une bien rude lampe!

Depuis ce jour, tous les matins, à dix heures, Albaret vient demander des nouvelles de la lampe. Il s'informe des mèches, du verre, de Tabat-jour, et à chaque réponse,

il se tape la cuisse, rit, et dit : « Quelle lampe! quelle rude lampe! » Puis il vide une pinte de cidre, et s'en retourne.

Aujourd'hui, une femme pâle suivie de quatre enfants scrofuleux a pénétré dans le clos.

— Albaret est malade, m'a-t-elle dit, il est au lit avec la fièvre... Alors, il s'excuse bien auprès de monsieur, et c'est moi, l'Arbalète, qui viens pour savoir comment qu'elle va, la lampe.

LA TETF COUPEE

A M. Jules Barbey d'Aurevilly.

Toute la journée, un vent aigre a soufflé de l'Ouest; le ciel est resté bas et triste, et j'ai vu passer des vols de corbeaux... Maintenant il pleut... J'entends l'eau qui ruisselle des gouttières^ et qui fouette les vitres de ma chambre... Les tuiles, soulevées, roulent sur le toit, tombent sur le sol détrempé ; dans la nuit, les pauvres arbres, sous l'effort du vent plus colère, gémissent et craquent... Je ne pense à rien... Un livre à demi ouvert sur mes genoux croisés, je suis assis devant la cheminée, où flambe le premier feu de la saison. Le livre glisse.

je n'ai pas le courage de me baisser, d'étendre le bras, pour le ramasser... Et je sens que je m'engourdis... Puis je n'entends plus rien que des bruits vagues, des ronflements incertains. Autour de la chambre, le long de la plinthe, des belettes courent, bondissent, se poursuivent... Une femme portant une panneréede pommes qui, toutes ont des visages d'enfants, saute à cloche-pied... puis c'est un lapin qui, assis sur son derrière, grossit, s'enfle comme un éléphant, en se tordant rire... Tout à coup, la fenêtre s'ouvre, et un homme que je ne connais pas apparaît. Il enjambe l'appui de la fenêtre, pénètre doucement dans la chambre^, et s'assied près de moi. Cet homme a un très long nez, une redingote verte, un chapeau gibus sans ressorts... lime fait signe qu'il veut parler... Je l'écoute.

« Avez-vous été à l'Odéon, monsieur, me dit-il, et avez-vous remarqué que les femmes qui viennent là sont les plus affreuses créa-

LA TETE COUPEE 3o9

tures du monde? Pourquoi? je n'en sais rien, mais cela est ainsi. Eh bien ! parmi ces femmes laides, vous ne pourriez en trouver une qui fût aussi Jaide que ma femme. Elle est si laide, ma femme, si laide, que lorsque nous nous promenons dans les rues, le dimanche, les passants se détournent et ricanent. A dix-huit ans, elle semblait en avoir quarante. Le teint fané, l'œil cerclé de bagues rouges, le nez mince et plat à sa naissance, gros et violet à son extrémité; des lèvres pareilles à une entaille dans de la chair malade; un menton mou qui, chaque fois qu^elle parle ou mange, tremblote et disparaît dans la bouche, comme si la nature avait oublié de la pourvoir de dents et de mâchoires : tel est l'exact portrait de ma femme. Ajoutez qu'elle est maigre, tellement maigre que l'on dirait qu'elle est restée à état d'ébauche — et encore une ébauche d'ébauche. Alors, pourquoi me suis-je marié? Ah! oui, pourquoi? Est-ce qu'on sait pourquoi l'on semarie^ pourquoi l'on aime^

pourquoi l'on n'aime pas, pourquoi l'on fait ceci plutôt que cela, pourquoi l'on vit, enfin? Est-ce que l'on sait quelque chose? J'étais tranquille^ aussi heureux que peut l'être un homme qui n'a pas d'argent et qui, toute sa vie est condamné à travailler dans un Ministère. N^avant pas de besoins, je n'avais pas d'ennuis, pas de responsabilités, et c'est le seul bonheur que puisse ambitionner un pauvre diable de ma condition.

Quand je réfléchis à ce qui m'est arrivé, je crois bien que ce qui me décida à me miettre cette corde — je devrais dire cette ficelle — au cou, ce furent les mains de ma femme, des mains admirables, longues et nerveuses, aux doigts souples et relevés légèrement du bout, des mains qui parlaient, je vous assure, et qui souriaient, et qui chantaient. Vous ne pouvez vous faire une idée de leur grâce, de leur élégance, de leur séduction, soit qu'elles tinssent l'aiguille à tapisserie, soit qu'elles versassent le thé, soit qu'elles tournassent les feuillets

LA TETE COUPEE :h«1

d'un livre, soit même qu'elles voltigeassent, comme des ailes, sur les touches du piano. J'ai lu quelque part que, bien souvent, l'âme, la pensée, l'intelligence des hommes se réfugient dans leurs mains ; c'est là qu'est leur cœur, leur cerveau. Yous allez me prendre pour un fou, mais sérieusement, je pensai que l'âme de ma fiancée, son esprit, sa bonté, sa beauté résidaient en ses mains, et elle en fut aussitôt tout illuminée et pour ainsi dire transfigurée. J'oubliai ses imperfections et ses hideurs. D'abord, je ne regardais jamais son visage, je ne voyais que ses mains. Ce n'était pas dans ses yeux que je cherchais à surprendre une émotion, un élan d'amour, une prière; c'était dans ses mains qui, tour à tour, avaient des agilités d^oiseau, des gravités de sainte, des troubles d'amante, des dévouements d'épouse. Je lui donnai, un jour, une petite bague formée de deux perles blanches : et ces deux perles me faisaient l'effet de deux larmes, ces larmes de

bonheur et d'extase qui, si doucement, tombent des yeux heureux et reconnaissants.

Quand je la menai à l'autel, j'étais bien convaincu que ma fennne l'emportait en beauté sur toutes les femmes belles de la terre, et quelqu'un qui m'eût parlé de ss laideur m'eût aussi prodigieusement étonne que si l'on avait traité, devant moi, la Venus de Milo de monstre informe.

Hélas! ces poétiques illusions du premie: amour s'évanouirent bien vite. Les mains dr ma femme disparurent, et je ne me trouva plus qu'en présence d'un visage hideux e grognon, si hideux et si grognon que j'au rais voulu devenir aveugle pour ne le poiDi voir, sourd, pour ne pas entendre le brui aigre qui en sortait. Je n'avais pas tardé m'apercevoir qu'elle était aussi la créatuil la plus désagréable, la plus ridicule, il plus méchante qui se puisse rencontre]] Toujours des paroles dures, et des scèneij Il m'était impossible de rester cinq minu^ avec elle, qu'une dispute — qui se teri

LA TKTK COUPEE 363

liait invariablement par des violences de sa part — n'éclatât aussitôt. Le peu de vaisselle que nous possédions passa dans ces bagarres. Un jour, elle me jeta au nez un plat d'épinards liquides, et j'ai encore, là, près de l'œil, la marque d'une carafe qu'elle me brisa sur la tête. Avec cela, ne s'occupant jamais de mes affaires, que je trouvais dans le plus grand désordre, ne soignant ni mon linge, qui n'était pas souvent blanchi, ni mes effets, qui gardaient, quinze jours, des accrocs et des taches. Quand je rentrais du bureau, bien des fois, elle ne m'avait pas attendu pour dîner, et je devais me contenter, la plupart du temps, d'un morceau de fromage desséché ou des pommes de terre de la veille.

Ce qui causait ces rages, ces emportements; ce qui, chaque jour, amenait entre nous ces scènes et ces diputes, toujours pareilles, c'était, vous l'avez deviné, le peu d'argent que je gagnais. Ma femme aurait désiré être riche, et voilà que j'étais pau-

3t>/. LETTRES DE MA CHAUMIERE

vre, avec mes petits appointements de deux mille francs. Certainement, c'est peu. Mais les hommes n'échappent pas à leur destinée, et la mienne consiste à gagner deux mille francs. Je ne suis point né pour acquérir de la fortune, et je m'en consolais jadis, en me disant que chacun, sur la terre, est payé selon ses mérites. Ma femme ne voulait rien entendre à cette philosophie résignée^ se prétendait la plus misérable des femmes, m'invectivait, réclamant toujours quelque argent, que je ne pouvais lui donner. Et elle me traitait d'avare, de grippe-sous, de sans-cœur.

L'argent ! ce mot retentissait à mes oreilles, toutes les minutes. Je n'entendais jamais que le tintement de ce mot qui, à la fin, avait pris comme une sonorité d'écus remués. Je n'étais pas plutôt avec ma femme que ce mot déchaînait aussitôt son bruit métallique. Elle ne disait pas une phrase que mesoreilles ne fussent assourdies par ce mot qui tintinnabulait sans cesse et secouait sur

LA TETE COUPEE 36o

moi l'agaçante et folle musique de ses mille grelots. « As-tu de l'argent?... Il me faut de l'argent... Ah! je voudrais de l'argent !... quand aurai-je de l'argent?... l'argent, l'argent, l'argent?... » Elle me disait bonjour avec ce mot, bonsoir avec ce mot. Ce mot sortait de ses soupirs, de ses colères, de ses rêves ; et quand elle ne Tarliculait pas, je voyais, au mouvement de ses lèvres, qu'il était là, toujours là, frémissant, impatient, criminel.

Vous allez croire, sans doute que c'était pour faire marcher le ménage, avoir la vie plus grasse et moins exempte de privations, qu'elle était si ardente à l'argent ? Point. Si elle était laide, cela ne l'empêchait poin* dètre coquette; et, si je nai jamais vu de femme plus hideuse, jamais, jamais je ne vis de plus coquette personne. Une toilette, un bijou aperçu à travers des vitrines éblouissantes, la faisait tomber en pâmoison. Elle eût sacrifié ma vie pour un manteau avec de la belle fourrure ; elle eût donné

son âme pour une robe de dentelles semée de bouquets de Heurs. Il fallait la voir regarder, de ses yeux bordés de rouge, les étalages des bas de soie brodés, et les chapeaux joliment chiffonnés, qui, chez les modistes^ se dressent fièrement au haut des champignons de palissandre ! En ces moments, son menton remontait dans sa bouche, si profondément qu'on n'en apercevait même plus la pointe, et sur son nez, qui remuait de désirs, s'allumaient des lueurs sombres, pareilles à celles qui brillent au nez des ivrognes. Ai-je besoin de vous dire, après cela, que tout notre argent était dépensé en fantaisies inutiles de toilettes ? Elle achetait des onguents, des pots de fard, des crayons, qui traînaient sur tous les meubles, avec des houppettes de poudre de riz et des flacons d'odeur. Ses journées, elle les passait, devant sa glace, à se maquiller, à se contempler, à essayer, tantôt une aigrette déplumes, tantôt un piquet de fleurs, se décolletant parfois, bien qu'elle ne sortît

jamais, minaudant, derrière un éventail — im pauvre éventail japonais de quatre sous — et parlant, dans un bal imaginaire, à de beaux messieurs chimériques et absents.

Quoique, pour lui permettre de satisfaire davantage ses ridicules caprices, j'eusse économisé quelques sous sur mes omnibus et mes déjeuners, il me fallut, plusieurs fois, avoir recours à l'obligeance d'un ami, afin de payer des termes en retard et les dettes criardes.

Je suis sûr que vous allez vous moquer de moi. Un autre eût quitté une pareille femme^, il l'eût tuée peut-être ; moi, je me remis à l'aimer. Et je l'aimai d'autant plus violemment qu'elle était plus laide, plus hargneuse, plus ridicule que jamais. Je sentais qu'elle soufïrait si réellement, privée de tout ce qui rend les femmes heureuses î Ses aigreurs, ses colères, ses négligences, la vie intolérable qu'elle me faisait, je lui pardonnais tout cela, et je n'accusais que moi seul^ moi Fimbécile, moi l'incapable de

lui gagner une robe, un ajustement, un simple bracelet, comme en ont les femmes des autres! Et puis son visage à la fois répugnant et comique soulevait autour de nous tant de moqueries cruelles, tant de plaisanteries blessantes, il y avait dans les yeux des gens qui la dévisageaient tant d'insultes, je voyais si bien la traînée de rires sonores qui allaient s'éparpillant et se perdant derrière elle, que j'éprouvais une immense et douloureuse pitié pour cette pauvre femme. Je l'aimai, oh ! oui, je l'aimai de tout ce qui la torturait, de tout ce qui la déshéritait, de tout ce qui l'enlaidissait. Que de fois, à mon bureau, en pensant à elle, en évoquant devant mes yeux son triste et irréparable visage, que de fois ai-je pleuré, l'âme en quelque sorte perdue dans un abîme de pitié sans fond !

C'est alors que je tentai de lui rendre la vie plus douce. Je m'ingéniai à me procurer des ressources supplémentaires auxquelles je n'avais point encore songé, à occuper

LA TÊTE COUPÉE .m

mes heures de repos. Un avoué me douna des rôles à copier ; je pris, avec un agent de publicité, des arrangements pour faire des bandes ; une dame charitable m'employa à la comptabilité de ses petites affaires. Pendant sept ans, j'ai passé mes nuits au travail, dormant une heure à peine, ne mangeant pas, brisé de fatigue, mais heureux si, à la fin du mois, je pouvais apporter à ma femme, une centaine de francs, qu'elle dépensait aussitôt en pommades, en glycérine, en menus objets avec lesquels elle se parait, se maquillait, se pomponnait. Elle n'avait point changé. Ses exigences étaient les mêmes ; les scènes, les disputes, les colères continuaient. Jamais il ne lui vint à l'esprit de me remercier, de me récompenser par un regard de bonté, une douce parole, un encouragement. J'étais toujours poursuivi, hanté^ obsédé par ce mot : l'argent, qui se faisait plus dur, plus aigre, pi us impérieux. Pauvre, pauvre chère femme, comme je t'aimais ainsi !

Pourtant, ma santé s'altérait ; peu à peu, Je perdais mes forces. Jl m'arrivait souvent de m'évanouir; la mémoire aussi m'échappait; l'intelligence se faisait plus lente, et je sentais, dans mon cerveau, comme un épaississement de ténèbres et des lourdeurs de uuit. Je rentrai un jour, chez moi, la tête affolée, les oreilles bourdonnantes, crachant le sang".

— Il s'agit bien de cela, s'écria ma femme. Tu vas te coucher, maintenant, propre-àrien ! Et l'argent, tu sais qu'il me faut de l'argent demain, beaucoup d'argent ? Arrange-toi comme tu pourras !

De l'argent, beaucoup d'argent ! Je me rhabillai.

Il faisait nuit. Une pluie glacée tombait dans les rues miroitantes. Je marchais le long des boutiques, m'appuyant au rebord des devantures pour ne point m'écrouler sur le trottoir. J'avais comme une barre à l'estomac, et dans le cerveau quelque chose qui me brûlait. Je fus près de défaillir. Je

m'arrêtai un instant sur un banc ruisselant de pluie, et tel était mon accablement que je ne sentais point Thumidité froide. Je n'éprouvai plus qu'une sensation vague des objets et des êtres. Tout passait devant moi, avec des formes indécises. Et cependant, à à mon oreille tintaient toujours ces mots, comme des sons de cloche lointaine : « De l'argent ! beaucoup d'argent ! » Alors, comment cela s'est-il fait ?

Je me souvins, avec une grande précision, qu'un de nos camarades du Ministère nous avait raconté qu'il avait touché, le matin même, trente mille francs de la succession d' une tante. Aucun des détails ne m'échappa, ni la joie bruyante de son récit, ni cette sorte de tendresse d'avare avec laquelle il avait disait-il, enfermé^ dans un petit meuble^ les paquets de billets de banque, après les avoir comptés et recomptés. Je connaissais l'appartement de mon camarade et, là, sous la pluie, je voyais, dans une apothéose sanglante, le petit meuble en bois de chêne, près

de la cheminée, tandis que les passants qui me frôlaient me semblaient emportés dans des fuites vertigineuses et folles. Je me levai. L'averse redoubla.

Gomment arrivai-je chez mon ami, par quels chemins, en combien d^heures ou de minutes? Je n'en sais rien. J'ai beau rappeler mes souvenirs, je ne vois rien, ni les rues, ni les gens, ni les maisons. Il y a, dans ma mémoire^ une lacune que je ne puis combler. Il était tard, cependant, quand j'entrai chez lui. Mon camarade me reçut dans sa chambre.

— J'allais me coucher, me dit-il.

Et je vis le meuble, le petit meuble en bois de chêne. Il me parut grand, si grand qu'il emplissait toute la chambre, crevait le plafond, montait dans le ciel. J'eus d'abord la pensée de demander de l'argent à mon ami, un billet de mille francs simplement. Je n'osai pas. Penché vers la cheminée, il ranimait le feu presque éteint.

— Sacré feu ! disait-il ; sacré feu !

LA TETK COUPEE 373

Et la tête au ras du foyer, il soufflait dans les cendres qui s'envolaient et retombaient en pluie blanchâtre autour de lui. Alors, enface, j'aperçus, sur une table toilette, un rasoir...

Non, je n'oublierai jamais ce qui se passa alors, et je me demande encore si tout cela n'est point un affreux cauchemar.

M'emparant du rasoir, d'un bond, je m'étais précipité sur mon camarade que je renversai tout à fait et que je pris à la gorge, d^une étreinte furieuse des mains. Lui, se débattait, s'écriait à travers un râle étranglé :

— Georges, voyons, Georges, tu es fou.

Finis donc !

D'un coup de rasoir, je lui coupai la tête, et le tronc, d'où un flot de sang s'échappait, gigota quelques secondes sur le parquet. Moi si faible tout à l'heure, moi qu'un enfant, d'une poussée de ses petits bras, eût jeté par terre, je me sentais dans tous les membres une force invincible. En ce moment dix gendarmes seraient venus au se-^

37'i LETTRES DE MA CHAUMIÈRE

cours de mon camarade, que je les eusse, je crois, écrasés aussi facilement que des puces... Il me fallut briser le meuble, le joli meuble en bois de chêne, afin d^en retirer les billets... Ce fut un jeu pour mes poignets de fer... Mon camarade n'avait pas menti. Dans un tiroir, il y avait trente billets de mille francs, trente, attachés, par paquets de dix, avec des faveurs roses, ainsi que des lettres d'amour... Avec quelle tendresse il les avait confectionnés, ces paquets î Comme il avait dû prendre les billets un par un, les appliquer symétriquement l'un contre l'autre, les lisser de la main, les égaliser de façon à ce qu'aucun ne dépassât!... Avec quel soin les nœuds étaient faits !... Chose singulière, moi qui n'observe jamais rien^ et pour qui tout, dans la vie, est lettre morte, j'observai ces détails avec une parfaite lucidité, et j'en éprouvai une joie tranquille et complète... Rien ne surexcite l'intelligence, je vous assure, comme de tuer un camarade qui possède trente billets

LA TÈTE COUP El-: 375

de mille francs... Le crâne que j'avais laissé sur le parquet, baignait dans une mare rouge... Je le pris délicatement par le nez, et m'étant assis sur une chaise, je l'insérai entre mes genoux comme entre les mâchoires d'un étau. . . A grand' peine je parvins à y pratiquer une ouverture par où je fis s'écouler la cervelle, et par où j'introduisis les billets de banque. Je me crus obligé de faire toutes les plaisanteries que la situation commandait, et que facilitait beaucoup le crâne de mon camarade, aussi précieusement bourré, et l'ayant enveloppé dans un journal, je sortis, chantonnant sur un air gai ces paroles qui me poursuivaient toujours : « De l'argent ! beaucoup d'argent ».

La pluie avait cessé, maintenant. Dans le ciel sombre, de gros nuages roulaient, tout blancs de lune. Les passants qui rentraient chez eux envahissaient les trottoirs. L'un d^entre eux me bouscula si violemment que je faillis laisser tomber le crâne que je portais, sous le bras, comme un paquet. Au-

37i) LETTRES DE MA CHAUMIÈRE

cuiie boutique n'était ouverte, à l'exception des cafés dont les devantures luisaient, çà et là. J'avais soif, et résolument j'entrai dans une brasserie où, à travers la fumée des cigarettes et des pipes, je vis des gens accoudés à des tables, qui buvaient.

— A boire ! demandai-je.

Je posai le crâne sur la table, près de moi. Le sang- avait détrempé le papier qui moulait la tête par places, et je retrouvais, sous la pâte sanglante, les lignes connues des pommettes et du menton. Même, le nez avait crevé l'enveloppe, et il apparaissait hors delà déchirure, tuméfié et burlesque. . Ah ! si burlesque !

— A boire ! demandai-je de nouveau.

Le patron m'examina d'un œil louche.

Son regard allait du crâne à mes mains rougies, du crâne à mes cheveux hérissés, du crâne à mes vêtements souillés. Il m'interrogea.

— Qu'est-ce que vous avez là?

— Ça, dis-je, en tapant à plusieurs repri-

ses sur le crâne, ça? C'est un cœur de veau, pour ma femme, un vieux cœur de veau.

— Mais il a un nez, votre cœur de veau ! s'écria le cafetier.

— Certainement qu'il a un nez, mon cœur de veau ! répondis-je. Hé ! pourquoi n^en aurait-il pas, je vous prie?

Et m'enhardissant, ainsi qu'une boule je lis rouler le crâne, qui laissait sur le marbre, des traînées gluantes et roses.

J'avalai ma chope, et je partis.

Les rues étaient désertes. On n'entendait plus que la respiration lourde de Paris endormi, et de temps en temps, le pas monotone des sergents de ville qui battaient les trottoirs...

Or, monsieur, représentez-vous bien la scène.

Notre chambre est illuminée par Téclat de vingt bougies ; et ma femme a revêtu sa belle robe décolletée. Elle est là, à demi étendue sur un canapé, une rose dans les cheveux, ses épaules osseuses et ses petits

bras maigres barbouillés d'une couche de blanc liquide ; elle est là, qui minaude derrière son éventail japonais, fait des grâces et des révérences... Je m'approche... Mais en apercevant mes vêtements et mes mains couverts de sang, elle pousse un cri et toute tremblante d'effroi, s'affaisse, sans mouvement, sur le canapé,

Moi j'arrache le journal qui enveloppe la tète coupée, et la saisissant par les cheveux, je la secoue à petits coups, au-dessus de la robe de ma femme, sur laquelle les billets de banque|tombent mêlés à des caillots de sang.

Alors, je la regarde. Elle est comme pétrifiée, avec ses yeux fixes tout grands ouverts dans leur cercle rouge. Pourtant son nez remue et son menton a complètement disparu dans la bouche. Je m'écrie :

— Ah ! ah ! ah ! que je t'aime ainsi ! Et que tu es laide !

Et j'éclatai de rire...

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