‹ Lettres de ma chaumièreChapitre 7 sur 7 · SIMPLES QUESTIONS · texte numérisé non relu

SIMPLES QUESTIONS

« Est-il vrai qu'un sieur P... ait habité Garcassonne ?

« Est-il vrai qu'il ait été obligé de quitter précipitamment cette ville à la suite d'une tentative de séduction sur une vieille dévote, suiviedevol?!!!?

(! Est-il vrai que Finstruction JUDICIAIRE commencée ait été étouffée, grâce aux machinations des JÉSUITES ?

« Est-il vrai que le sieur P... rédige aujourd'hui un immonde journal clérical?

<( Prière à l'ignoble Pescaire qui, à CETTE ÉPOQUE, faisait à Garcassonne on ne sait quel métier, de répondre à ces SIMPLES QUES- TIONS ? »

En ville, on se délectait beaucoup de ces disputes et les bonnes âmes taisaient « Kiss I kiss ! » comme s'il se fût agi d'un combat de chiens, ou d'un crêpage de chignons, entre harengères. Cela dura plus d'un an. Les commanditaires du journal monarchiste disaient émerveillés, en parlant de Pescaire : (( notre Venillot », et les souscripteurs de la feuille républicaine^ ravis, ne manquaient jamais de qualifier Cassaire de : « notre Rochefort ». D'ailleurs, tout le monde s'accordait à vanter la bravoure non pareille des deux irréconciliables polémistes, et l'on se racontait, avec des frissons, les traits héroïques, les féroces aventures tirées de leur vie de jeunesse.

Pourtant il arriva que cette haine sauvage

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parut se calmer : les accusations maintenant manquaient de force, les insinuations de perfidie, les allusions de portée. Peut-être se blasait-on, après tout. Mais non, la verve était tarie des mots orduriers et poissards. Et c'est avec dépit que l'on s'attendait à voir tomber la grande colère qui avait été la distraction des désœuvrés, le sport des flâneurs de la ville.

Tout à coup, on apprit que Pescaire avait envoyé des témoins à Cassaire !

Un duel! un duel aurait lieu! Etait-ce possible? Un duel! ce n'était plus l'encre qui coulerait, ce serait le sang! L'émotion fut vive. Dès que la nouvelle du duel commença de circuler, chacun sortit de chez soi, alla aux renseignements. Sur le pas des portes, dans la rue, des groupes se formèrent, animés, inquiets, frémissants ; la promenade habituellement déserte à cette heure se couvrit d'une foule agitée; en un instant, les cafés furent envahis. On s'abordait, anxieux.

W —Eh bien?

" — On ne sait rien encore ! Il paraît que les témoins sont en conférence :

— Alors, c'est sérieux? Il y a des témoins,... des témoins?

— I.iC préfet a télégraphié à Paris !

— C'est évident, ça couvait depuis trop longtemps... Assez causée la parole est à l'épée.

— On dit Pescaire de première force...

— Allons donc ! Cassaire a déjà eu vingt duels, dont cinq mortels... mortels!

— Ça sera chaud ! avec des gaillards comme ça...

— Ah ! voilà les témoins qui arrivent !... Pour sûr, ça y est !

En efTet, les témoins, les quatre témoins entraient dans le café, graves, sombres, imposants. Ils évitèrent de répondre directement aux questions qui leur tombaient de tous les côtés, s'assirent, mystérieux, autour d'une table^ et demandèrent du papier et de Tencre. Néanmoins, on sut péremptoi-

rement que la rencontre aurait lieu en Andorre, qu^on se battrait au pistolet^ et que ce serait terrible.

Pendant ce temps Pescaire et Cassaire, se promenaient, sur le Cours, à cinquante pas l'un de l'autre, chacun suivi de ses amis, chacun faisant des gestes farouches '- roulant des yeux épouvantables.

Pescaire disait :

— Je le tuerai ; jai soif de son sang. Cassaire hurlait :

— Il aura son compte ; il me faut sa vie.

Tous deux affirmaient :

— L^un de nous doit disparaître.

La difficulté fut de trouver des pistolets convenables. L'armurier ne possédait que des revolvers et des pistolets Flobert. Les armes, cependant, ne faisaient pas défaut dans la ville, mais à celle-ci le chien manquait, à celle-là, la gâchette, à toutes quelque chose d'essentiel. Les témoins durent se contenter d'une paire de pistolets d'arçon

P que proposa un ancien capitaine de gendarmerie, avec la manière de s'en servir.

— Qu^importe î suppliait Pescaire, qu/on nous donne un fusil, une baïonnette !

— Un canon ! Une mitrailleuse ! implorait Cassaire.

Enfin, vers le soir, deux voitures sortaient de la ville, bruyamment escortées jusque dans la campagne par toute la population enthousiaste.

— Bonne chance ! Pescaire.

L — Reviens-nous ! Cassaire.

Cette nuit-là, il y eut force coups de poing et force coups de pied, en l'honneur de l'indomptable Pescaire et de Fin trépide Cassaire.

Durant deux jours, la petite ville demeura plongée en une anxiété poignante.

Comme pour les grandes fêtes ou les deuils publics, les boutiques restèrent fermées, les ouvriers chômèrent. Le besoin d'agir, d'être dehors, la curiosité de savoir avaient jeté tous les habitants dans les rues qui regor-

geaient de monde, et sur le Cours qui grouillait de promeneurs. Cet événement, ainsi qu^il arrive au moment des angoisses patriotiques, rapprochait les familles brouillées, attendrissait les haines, confondait les classes. Chacun s'interrogeait :

— A-t-on des nouvelles de nos duellistes?

Au café Sonia surtout l'agitation prenait un caractère inquiétant. Là, des visages rouges discutaient, point par point, les chances de « nos duellistes ». Là on racontait des histoires de duel affolantes, épouvantantes, des morts affreuses, des agonies macabres, des carnages, des massacres, des boucheries. Tandis queles dominos rayaient, en grinçant, le marbre des tables chargées de bière, on n'entendait sortir des bouches enfumées de tabac que les mots : « Sang, cervelle en bouillie, tripes à Tair, cinq pouces de fer dans l'estomac », et Gaspard Gasparrou, un vieux sergent de pompiers, occupait l'attention des groupes ébahis en décrivant,

dans Fair, avec son doigt, des dégagés et des contres de quarte.

Le troisième jour, au matin, comme on n'avait pas de nouvelles de « nos duellistes », on ne douta pas, aux cercles les mieux informés, que dans leur rage homicide, les deux belligérants ne se fussent réciproquement assommés. Le vétérinaire émit cette opinion que les quatre témoins, les deux médecins et les deux cochers,, grisés par le sang et par la poudre, s'étaient probablement entretués.

A la préfecture, personne ne savait rien, ou ne voulait rien dire; cependant le bruit courait que le télégraphe « avait joué » jour et nuit, que le chef de cabinet et deux conseillers de préfecture s'étaient tenus en permanence dans le grand salon de réception, que, deux fois, le capitaine de gendarmerie avait été mandé et qu'il était entré, en civil, par la petite porte dérobée du jardin. L'inquiétude grandissait, les suppositions les plus etfroyables germaient dans les cer-

veaux, exaspérés par Tattente, troublés par les bocks de bière et les petits verres de cognac.

Enfin, le soir, le propriétaire du café Soula reçut une dépêche. La dépêche était ainsi conçue :

(( Après plusieurs engagements terribles, Pescaire très grièvement blessé, bras cassé. Me porte bien. — Cassaire.

Bras cassé ! rien qu'un bras cassé? et aucun n'était mort des duellistes, des témoins, des médecins, des cochers, aucun! Un misérable et insignifiant bras cassé! Et c'était tout! C'était tout, quand il y avait tant de têtes, de poitrines et de ventres! Et l'autre, le Cassaire, qui se portait bien et qui l'avouait! Quelle lâcheté ! Alors toute cette ivresse d'héroïsme, toutes ces menaces, tout ce remuement d'une ville, tous ces récits enfiévrés ; alors, la préfecture en permanence, la gendarmerie sur pied, le télégraphe effaré, tout cela aboutissait à ce résultat ridicule, déshonorant : un bras cassé?

LE DUEL DE PESGAIRE Eï DE GASSAIRE 393

un seul! elle gauche probablement? Oui, ça devait être le gauche î

Le désappointement fut général. Quelquesuns même ne cachèrent pas leur indignation. Gaspard Gasparrou suiïoquait, Si,^à ce moment, Pescaire, avec son bras cassé, et Cassaire,quiseportaitbien, étaient entrésdansle café, ils eussent été hués, siffles, assommés peut-être. Un avoué parvint à calmer l'effervescence en affirmant que beaucoup de duels, même à Paris, n'avaient pas toujours ce résultat sanguinaire, que mieux valait après tout, un bras cassé que rien du tout de cassé, et qu'il fallait se contenter de ce que Ton avait. Ce petit discours, sage et conciliateur, obtint beaucoup de succès, rallia tous les suffrages et l'on se prépara à recevoir « nos duellistes » avec un enthousiasme mitigé de raillerie.

Le lieu fixé pour la rencontre étv-iit, vous

VOUS souvenez, le territoire d'Andorre. La route, qui traverse en pleine montagne les jolis villages de Tarascon, d'Ussat, des Cabanes, la petite ville d'Ax où les sources d'eau chaude bouillonnent parmi les rocs sombres et les noirs sapins, est longue, pénible, parfois dangereuse surtout à la fin de l'automne, alors que les neiges commencent de tomber. Longeant les vallées étroites, elle ne tarde pas à grimper au flanc âpre des monts, court au bord des précipices, au fond desquels grondent les torrents. Les pics, d'un violet sourd, s'étagent dans le lointain, ceints d'écharpes de vapeur rose, coiffés d'immenses aigrettes de nuées. Ici ce sont des parties boisées de hêtres et de sapins aux verdures robustes; là des terres pelées, souffrantes où, de place en place, dans le schiste morne, poussent la bruyère chétive et le maigre rhododendron.

« Nos duellistes » ne songeaient point à admirer la nature, si impressionnante, pourtant, de ce coin des Pyrénées. Leur âme, dé-

barrassée des poésies inutiles, solidement fortifiée par la politique, n'était plus guère accessible à ces sensations artistes et vulgaires. Et puis^ il faut bien le dire, ils avaient d'autres préoccupations. A mesure ■ qu'ils s'éloignaient de la ville, qu'ils approchaient de ce redoutable pays d'Andorre, leur exaltation, faiblissant peu à peu, s'était tout à fait évanouie. Une sorte de malaise moral, de froid intérieur, les saisissait, leur faisait courir sous la peau de petits frissons désagréables. Et l'inquiétude vint, qui ellemême, bientôt, se transforma en une véritable angoisse. Comme ils ne voulaient rien montrer de l'état de leur âme, « nos duellistes » se rencognèrent, chacun dans sa voiture, faisant semblant de dormir, pendant que les témoins, très embarrassés de leur rôle et craignant de se rendre ridicules vis-à-vis de spadassins aussi exercés, piochaient un code de duel que Fancien capi- Itaine de gendarmerie leur avait prêté, en même temps que les pistolets d^arçon.

Non, ils ne dormaient pas « nos duellistes », oh! non. Pescaire se voyait déjà, étendu sur l'herbe, mort — car il ne doutait pas qu'il allait mourir. Il se représentait l'affreuse blessure de la balle, toute roug-e, là, sous le sein g-auche; et il se tâtait la poitrine, à cette place, et il croyait sentir au bout de ses doigts, la chair écrasée et le sang chaud qui se caillait!... Quelle folie aussi d'avoir provoqué Cassaire, l'invincible Cassaire, Cassaire protégé déjà par vingt duels, dont cinq mortels! Etait-ce assez bête à lui, pauvre diable, qui, malgré sa réputation de grand tireur, n'avait de sa vie tenu la poignée d'une épée, ni la crosse d'un pistolet... des jouets, de simples jouets aux mains de son ennemi!... Comme il était conscient de sa force, le sauvage! Quel calme, quelle assurance, quelle ironie!... Mais était-ce bien vrai qu'ils allaient se battre?... N'y aurait-il pas, au dernier moment, un événement, un miracle, il ne savait quoi, qui empêcherait le duel?... Et

LE DUKL DE PESGAIRE ET DE CASSAIRE 397

■• l'infortuné Pescaire rêvait à de vagues cata-

W clysmes... Peut-être que les montagnes s'ébouleraient tout à coup!... peut-être une guerre dont on apprendrait brusquement la nouvelle!... peut-être une révolution qui éclaterait comme un coup de foudre... peutêtre la voiture de Cassaire qui roulerait au fond d'un précipice!.. Cette idée surtout le séduisait... Oh! si la voiture pouvait... Mais non, elle filait doucement, devant lui, au trot alenti de ses deux rosses... Alors quoi?...

' Mon Dieu, c'était épouvantable !

De son côté, Cassaire, qui, malgré ses

^ vingt duels, dont cinq mortels, se trouvait exactement dans, les mêmes conditions que Pescaire, claquait des dents et comptait les dernières minutes d'existence que voulait bien lui laisser, par pitié sans doute, cet adversaire farouche, que son imagination lui montrait afYamé de meurtres, fauchant les têtes et trouant les poitrines avec une effroyable dextérité.

Ce ne fut que le lendemain soir, que les

deux voitures arrivèrent à l'Hospitalet, petit village, distant d'un kilomètre de la frontière Andorrane, et l'hiver, perdu dans les neiges. Là finit la route, qui se change en une sente caillouteuse, praticable seulement aux piétons et aux mulets.

Pendant que « nos duellistes », dans la salle de l'auberge, se chauffaient silencieux devant un grand feu d'écorces de sapin, l'aubergiste, montagnard robuste, à la face hardie de contrebandier, s'adressa à Pescaire.

— C'est vous, sans doute, messieurs, qui venez pour vous battre? demanda-t-il.

Pescaire frémit ; Gassaire détourna la tète. Ils ne pouvaient plus entendre le mot, se battre, sans qu'un étranglement les serrât à la gorge.

— Oui, c'est nous, répondit Pescaire.

— Eh bien! je vais vous dire, continua l'aubergiste, après s'être assuré que la porte était bien fermée et que personne ne pouvait l'entendre... Hier, il est venu d'Ax

un gendarme, de la part du préfet... Le gendarme s'est longtemps entretenu avec le sergent des douaniers... Et voici ce que j'ai appris... Demain matin^ la frontière sera cernée... On ne peut pas vous empêcher de passer... mais on saisira vos armes... et alors, va te faire fiche !

A ces paroles, une joie divine inonda le cœur de Pescaire et de Cassaire. Ne révaient-il pas? « Et alors^ va te faire fiche ! » mots délicieux! Oh! comme durant cette minute ils aimèrent l'aubergiste, le bon aubergiste, Faubergiste colombe qui, dans son bec barbu, leur apportait le rameau d'olivier . S'ils avaient osé, ils l'eussent embrassé.

Mais l'aubergiste reprit :

— J'ai pensé aune chose... confiez-moi vos armes... je connais la passe... Et qu'estce qui sera coïon, demain, en vous fouillant? Ce sera le gabelou !

— Ce sera le gabelou... ce sera le gabelou, répétèrent machinalement Pescaire et Cassaire.

— Ça VOUS va-t-il comme ça?

Triple brute ! non, ça ne leur allait pas du tout. Toutes leurs angoisses étaient revenues. Qu'avait besoin, ce sale aubergiste, d'avoir pensé à cela? Et il paraissait enchanté de son idée, l'animal!

— Mais ne craignez- vous pas des complications... diplomatiques I insinua Pescaire.

— Est-ce bien prudent?... murmura Cassaire.

— Rapportez-vous en à moi, dit Taubergiste... C'est mon affaire... Ni vu, ni connu et demain matin, nous nous retrouverons à un endroit lixé... En attendant, vous allez souper^ je pense... J'ai justement là un fameux cuissot d'izard... avec une bonne bouteille de Rancio..

Pescaire et Cassaire refusèrent de prendre la moindre nourriture. Ils se retirèrent dans leur chambre. Ainsi, c'était donc fini! Rien ne pouvait désormais les sauver de la mort. A cette heure suprême où reviennent les tendresses oubliées et les naï-

vetés charmantes des premières impressions, « nos duellistes » se reprochèrent de n'avoir pas, pendant ce voyage mortel, empli suffi" samment leurs regards du spectacle des choses qu'ils ne reverraient plus. Ils ne reverraient plus ces montagnes superbes, ces coquets villages au toit plat, ces cascades blanchissantes, ce ciel gris-perle, où, petites taches bleues, planent les aigles et les balbuzards. Et les parties aux grottes d'Ussat, et les pêches au lac de Bethmale, et, tous les soirs, après dîner, le mazagran, la pipe qui se culotte lentement, les émotions de la poule au billard, et de la manille !

Pescaire pleura, pleura ; Cassaire, agenouillé au bas de son lit, pria, pria. Quelle nuit !

Aussi que l'avait prévu l'aubergiste, les douaniers, qui cernaient la frontière, furent

bien obligés de laisser passer « nos duellistes ». Ils avaient ordre de saisir les armes. Or, en fait d'armes, ils n'avaient trouvé que les trousses des médecins, ce qui amena une longue discussion et de vifs pourparlers. Devait-on saisir ou ne devait-on pas saisir? Ces trousses pouvaient-elles être considérées comme des armes? Les uns tenaient pour que l'on saisît; les autres hocbaient la tête d^un air de doute. Le sergent, très perplexe, après avoir minutieusement examiné sondes, lancettes et bistouris, estima que c'était effectivement des armes, mais (( en considération de ce qu'il connaissait» l'un des deux médecins, il les autorisa à garder leurs trousses, pour cette fois seulement.

La petite troupe franchit le fossé qui sépare la France de l'Andorre, et se mit à escalader la Soutane, péniblement. Pescaire et Cassaire marchaient au hasard, trébuchaient contre les pierres roulantes, glissaient sur Fherbe ronde, la tète basse, le cœurvacillant. Le paysage, d'ailleurs, n'était

pas fait pour ragaillardir l'esprit : des montagnes rasées, sans un arbre, des rochers, tristes, chauves, et au bas du ravin, sur un lit de cailloux, TArièg-e qui aboyait, sinistre et hargneuse.

Il avait été convenu qu'on retrouverait Taubergiste sur un plateau de la montagne, le seul endroit convenable pour se couper la gorge à l'aise. En effet, le gaillard était là, souriant, gai, et, le plus tranquillement du monde, il mangeait, en attendant, un morceau de fromage de chèvre, sur un énorme morceau de pain bis. Dernière espérance envolée. Pescaire et Cassaire s'étaient dit : « Il ne passera pas, le damné aubergiste; on l'arrêtera, les douaniers, les bons douaniers lui prendront nos armes. ))Et il était là, et il riait, et il mangeait !

— Eh bien ! messieurs, cria-t-il joyeusement, ne vous l'avais-je pas promis... Ils n'y ont vu que du feu^ les coïons ! Tenez, voilà les pistolets... Ah ! les coïons !

A la vue des armes maudites qui reluisaient

dans le soleil, «nos duellistes » manquèrent de s'évanouir. Pâles, les tempes humides et serrées, la poitrine haletante^ la tête bourdonnante, ils ne voyaient plus rien^ n'entendaient plus rien... Ils ne comprenaient plus pourquoi, près d'eux, des hommes faisaient sauter en l'air des pièces d'argent, pourquoi ils comptaient des pas, pourquoi ils chargeaient des armes... Toute haine s'était envolée de leur cœur ; ils s'aimaient d'un immense et fraternel amour... Ils durent faire d'énergiques efforts| pour ne pas tomber dans les bras Tun de l'autre, se demander pardon, s'embrasser...

— Allons ! messieurs, dit l'un des témoins...

A ce moment, l'aubergiste s'écria :

— Qu'est-ce que je vois?... Qu'est-ce que c'est que ça?

Et avec son bâton, il indiqua quelque chose de noir qui, en face, sur le versant de la montagne, descendait... On eut dit d'une troupe de gens à cheval, mais à cause

de la distance et de la couleur sombre du terrain, il était impossible de rien disting-uer nettement.

— Viedazé! mais c'est le conseil de TAndorre ! s'exclama l'aubergiste... Ils viennent pour vous, sûrement... C'est ce sacré gendarme qui aura été les prévenir... Ça ne fait rien, ajouta-t-il en se tournant vers les témoins, avant qu'ils soient ici, ces messieurs ont le temps de se donner un coup de torchon.

Cette invitation n'obtint aucun succès.

Tous braquaient les yeux vers le point marqué par l'aubergiste. Pescaire et Cassaire respirèrent délicieusement.

Le point noir grossissait. On pouvait maintenant apercevoir distinctement des formes humaines qui se balançaient sur des formes de chevaux. Pescaire compta six cavaliers, Cassaire remarqua que l'un d'eux marchait en tête, comme un chef, et l'aubergiste s'étonna qu'ils portassent la grande tenue, c'est-à-dire le chapeau de feutre à

larges bords et le long carrick à vingtdeux collets.

Quand les six cavaliers furent arrivés à une centaine de pas du plateau, ils s'arrêtèrent. Celui qui chevauchait en tête mit pied à terre et, laissant son cheval à la garde de ses compagnons, il s'avança d'un pas solennel vers « nos duellistes ».

— Adissias ! fit-il, en saluant.

Pescaire, Cassaire, les quatre témoins,

les deux médecins et Taubergiste s'inclinèrent respectueusement, et répondirent en chœur :

— Adissias !

Il y eut un moment de silence. Un aigle passa dans Tair ; un pâtre qui paissait ses chèvres, très loin, chanta.

Et l'Andorran dit : ?

— Messieurs, vous êtes sur une terre de paix et de liberté. Dans nos montagnes, jamais l'homme ne versa le sang de son semblable, jamais le sol ne fut rougi par les luttes fratricides. Nous sommes des pasteurs,

et nos armes, à nous, ce sont la houlette et la flûte. Je vous prie de vous retirer. Et je vous avertis que, si vous n'obéissez pas à notre loi, notre loi saura vous punir, hommes sauvages.

Puis il parla longtemps de l'hospitalité, de l'humanité et des bergers chanteurs.

W Pescaire et Gassaire l'écoutaient, ravis. Jamais parole humaine ne leur avait paru plus belle, plus douce, plus pénétrante ; c'était comme une musique céleste, un chant de vierges amoureuses, un concert d'anges éperdus. Il leur semblait que les pierres elles-mêmes en étaient tout attendries, que les montagnes se pâmaient, que le vent n'avait plus que des soupirs d'extase, et que, de l'Ariège, apaisée, montait le chuchotement exquis d'une prière.

Néanmoins, pour la forme, ils voulurent protester.

— Retirez-vous, carnassiers, répéta l'Andorran, qui à ce moment leur apparut si grand, qu'il domina les sommets les plus

élevés, et emplit tout le cieJ de son corps de dieu.

Après une courte délibération, les témoins décidèrent qu'il fallait se retirer, et Ton reprit la route désolée , le petit sentier caillouteux qui courait sur la montagne rase, terre de paix et de liberté. Ah ! comme elle était moelleuse, cette route, dont les cailloux mouvants et coupants leur étaient plus doux aux pieds que des tapis de mousse et des jonchées de fleurs. Ils descendaient, agiles, souples^ légers^ conduits comme par une ivresse, emportés comme dans un rêve.

Tout à coup, Pescaire sentit que le sol se dérobait sous ses pieds. Il étendit les bras en avant, poussa un cri et s'évanouit. Le malheureux était tombé lourdement sur un rocher. En le relevant, un des médecins constata qu'il s'était cassé le bras gauche.

~ Voyez, dit-il aux témoins, la fracture est évidente.

~- Évidente, confirma l'autre médecin.

LE DUEL DE PESCAIRE Eï DE GASSAIRE 409

Les témoins se regardèrent un instant, et, tandis que le médecin pansait le blessé :

— Eh bien ? demanda l'un.

— Eh bien? répondit l'autre.

— Il y a blessure !

— Oui !... mais...

— Quoi?

— Rien...

— Alors?...

— Parfaitement.

Et, séance tenante, les quatre témoins, rédigèrent un procès-verbal dans lequel il était constaté que M. Pescaire, ayant reçu une balle, qui lui avait cassé le bras, l'honneur avait été déclaré satisfait... Sur la demande de Cassaire, ils ajoutèrent même un paragraphe , où ils rendirent le plus complet hommage à la belle tenue des deux adversaires.

A M' Edmond de Gojicourt,

Les chaumes s'attristent, les labourés sont tout roses, sous le soleil. De place en place, s'étendent les regains des luzernes au vert dur, et les carrés de betteraves, dont les fanes ont pris des tons bleus plus sombres. Sous les pommiers, des femmes courbés ramassent les pommes et en remplissent Jes paniers d'osier et les sacs de toile bise. Deux chevaux blancs, énormes dans l'air, traînent lentement la charrue dont le soc chante comme les perdrix dispersées qui rappellent, et là-bas, un chasseur s'éloigne, grise silhouette. Dans les brumes délicates, les horizons ont des fuites plus douces, plus

lointaines; et du ciel, au-dessus, qui se colore comme les joues d'un fiévreux, tombent on ne sait quelle mélancolie magnifique, quel austère enivrement. Un éperviery plane, immobile, et des vols de corbeaux s'y succèdent, se hâtant vers les grands bois rouges. Les haies s'éclaircissent et sont redevenues muettes ; le jour troue de mille mailles leur épais manteau de feuillage roussi. Des bandes dépasses etde verdiers, abattus surles fruits de l'épine et de l'églantier, s'envolent silencieux, au moindre bruit^ pareils dans l'espace, à des poignées de graines lancées par la main d'un invisible semeur... Les merles se taisent, morne est la fauvette ; seul le rouge-gorge maudit, à petits cris, le froid qui commence.

Dans un chemin.

LE PASSANT. — Pourquoi es-tu affaissé dans la boue, et pourquoi pleures-tu?

PAYSAGES D'ACTOiMiNE 415

l'ouvrier. — Hélas, voilà trois jours que je marche, et je n'ai rien mangé. Je suis brisé.

LE PASSANT. — Où donc vas-tu ?

l'ouvrier. — Devant moi, toujours devant'moi. Pendant la moisson, j'ai travaillé et j'ai chanté... Il était si bon, le bon pain bis ! Maintenant, les gerbes sont rentrées, les labours sont finis, les grandes machines battent le blé, vannent l'orge, dans les granges qui ne veulent plus du travail de l'homme, et mon maître m'a dit: « Ya-t-enl » Alors, je suis parti... J'ai frappé à toutes les portes, aucune ne s'est ouverte... Il n'y avait pas d'ouvrage pour moi... Hélas! tu le vois, la terre est vide... Bientôt, les dernières feuilles vont être emportées, la neige blanchira le sol, la neige belle et cruelle comme la femme, la neige qui tue les oiseaux et les vagabonds... Et je n'ai pas un manteau pour me couvrir, pas un foyer où me réchauffer, pas un morceau de pain dur pour apaiser mon ventre... Que veux-tu que je devienne ? Il faut don» que je meure ?....

il6 LETTRES DE MA CHAUMIERE

Tiens, ce matin, f ai fait route avec un jeune seigneur... Il portait sur son dos un gros sac, et ce sac était plein d'or. Trouvant son fardeau trop lourd, il m'a dit : « Tu as les reins solides et ton épaule est habituée à ployer sous les faix écrasants^ porte cet or. » Je butais contre les pierres ; trois fois, je suis tombé... Et le jeune seigneur me donnait des coups : a Marche donc, imbécile I » Il s'arrêta au bord de la rivière, à cet endroit oia l'eau est noire et sans fond : « Il faut que je m'amuse, fit-il. Regarde, je vais jeter cet or dans la rivière. » — « Hélas, lui dis-je, puisque vous voulez jeter cet or dans la rivière, vous m'en donnerez un peu. Ob !

bien peu, de quoi n'avoir pas trop froid, de quoi n'avoir pas trop faim. » Il m'a craché à la figure, m'a chassé à coups de pierres et ensuite, prenant l'or à poignées, il l'a lancé dans la rivière, à cet endroit où Teau est noire et sans fond. Puis il est reparti en riant... Sur son passage, tous les gens, riches et pauvres, s'inclinaient très bas,

PAYSAGES DAUTOxMNE 417

tandis que moi, ils me battaient et me pour suivaient de leurs bâtons et de leurs fourches... Voyez, tout mon corps saigne...

LE PASSANT. — Quc vas-tu faire?

l'ouvrier. — Je marcherai encore ; encore je frapperai aux portes des riches.

LE PASSANT. — Si Ics portcs dcs riches se ferment à ton approche?

l'ouvrier. — Je demanderai l'aumône aux pauvres g'ens, sur les grand'routes.

LE PASSANT. — Si l'ou nc te donne rien?

k l'ouvrier. — Je m'embusquerai au détour

des chemins nocturnes, et je tuerai.

LE PASSANT. ^- Dicu te défend de tuer.

I l'ouvrier. — Dieu m'ordonne de vivre, LE PAssAiNT. — Dieu te garde, l'ami !

La forêt tlairiboie. Sur leur rose tapis de feuilles tombées, les allées étouffent le bruit des pas, et les clairières, dans les taillis qui

se dépouillent , s'élarg-issent éclaboussées de lumières jaunes comme l'or, rouges comme le sang^. Les rôdeuses de la forêt, aux yeux de hibou, aux doigts de harpie, les vieilles bûcheronnes de bois mort passent, disparaissant sous l'énorme bourrée qui semblent marcher toute seule. Malgré les splendeurs éclatantes de sa parure automnale, le bois darde sur vous un regard de meurtrier qui fait frissonner. Les cépées que la serpe entaille, ont des plaintes humaines, la hache arrache des sanglots d'enfant aux jeunes baliveaux des châtaigniers, et l'on entend, dans les sapaies, le vent entier leurs orgues funèbres qui chantent le Miserere. Accroupis autour des brasiers qui fument, on dirait que les charbonniers président à quelque œuvre épouvantable et mystérieuse; on se détourne, en se signant, du sabotier qui, farouche, sous son abri de branchages et d'écorces, évoque les terreurs des anciens bandits.

Où donc va-t-il, ce braconnier qui se glisse

comme un fauve dans les broussailles à travers lesquelles reluit le canon d'un fusil? Quand la nuit sera venue, quand la lune balaiera de ses rayons le tronc des grands chênes que le soleil empourpre maintenant, deux coups de feu retentiront dans le silence, le silence plein de carnages et d'agonies de la forèl. Est-ce un chevreuil qui sera tué, ou bien est-ce un garde qui se tordra sur la bruyère pourprée, des chevrotines au flanc ?

Et tout à coup, dans le chemin creux, j'entendis crier : u A l'assassin! » Ah î comme il était douloureux^ prolongé, implorant, cet appel! Je me cachai derrière un tronc d'orme. Une bande de moineaux s'envola, disparut; un lapin, réveillé par le cri, détala de son gîte, montrant, comme une petite fumée blanche, la houppe de son derrière. « A l'assassin ! » Des paysans qui labouraient, d'au-

très qui semaient, s'enfuirent, effarés ; des ouvriers qui, tout près de là, travaillaient dans une briqueterie, se blottirent, tremblants, derrière de hautes bourrées. « A l'assassin ! » En un instant, la campagne fut abandonnée, aucun être vivant ne se montra sous le ciel indifférent. Et je vis passer dans le chemin, une femme affolée, toute rouge de sang", que poursuivait un homme, brandissant un grand couteau... Alors, la femme épuisée tomba : <( A l'assassin ! » Puis ce fut un râle, un râle étouffé, un râle, qui bientôt se perdit, dans le murmure du ruisseau voisin, puis rien...

Quand on crie : « A l'assassin ! » personne n'accourt. Les passants filent plus rapidement et s'éloignent ; les gens couchés au chaud, dans leur lit, s'enfoncent plus moelleusement sous leurs couvertures ; aucun ne se dérange de sa route, si ce n'est pour se cacher derrière un arbre, une broussaille, un repli de terrain. Que se passe- t-il après tout, et pourquoi s'en émouvoir? C'est un

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homme qu'on égorge, une feïnme qu'on saigne, un enfant qu'on étrangle ! Du sang rougit la terre, du sang que la voirie le lendemain elFacera. Laissons donc passer la justice du crime. L'ombre n'est-elle pas faite pour que les couteaux y reluisent? Et si la nuit est si noire, n'est-ce pas pour couvrir d'un voile protecteur le meurtre qui rôde? Il n'y a pas de solidarité humaine devant la vie menacée. Qu'ils crient donc à l'assassin ! les assassinés ; que sur le pavé des rues, et le gravier des routes, et le tapis des chambres closes, ils se tordent et qu'ils râlent! Dormons, nous autres, qu'aucun danger ne menace, et que ce soit le cahot lointain des voitures, l'aboi des chiens ou le tic-tac des pendules qui, seuls, répondent aux appels désespérés de ceux-là qui vont mourir.

Mais un autre cri retentit : « An feu ! au feu ! » Et l'on voit des flammes qui montent vers le ciel, et l'on entend le fracas des murs qui croulent, des toitures qui s'el-

fondrent. « Au feu ! au feu ! » Tout le monde est dehors, empressé, affolé, prêt au dévouement, décidé à braver la mort. On rencontre des gens surpris dans le sommeil et qui n'ont pas eu le temps de se vêtir; des femmes, des enfants, des vieillards, en chemise, qui montrent des nudités héroïques. « Au feu ! au feu ! » Et ils g rimpent aux échelles enflammées, courent sur les poutres transformées en barres roupies, s'élancent dans les fournaises, plongent dans les fumées brûlantes. Pourquoi le sang les laisse-l-il indifférents et lâches; et pourquoi la flamme exalte-telle leur courage ? C'est que, de ce sang qui coule des flancs ouverts et des poitrines entaillées par les surins, s'échappe seulement la vie des autres, tandis que la flamme dévore l'egoïsme de la vie. Le sang ne fait que des cadavres, mais la flamme fait des pauvres. Le sang étale des corps mutilés et verdis sur les dalles de la morgue, mais la flamme éparpille au vent les cendres des billets de banque. A l'assassin ! La terre a

bien vite pompé le sang- et la rosée le dissout dans l'herbe matinale. Au feu ! au feu î Le feu s'étend, gagne, dévore. Il a brûlé la maison du voisin ; dans une minute il aura brûlé la mienne. Et c'est moi que je défends, non pas moi, mais mes biens, mes titres de rentes, mon or.

Sur une place de village.

— Bonnes gens qui m'entendez, riches et pauvres^ honnêtes et voleurs, et vous aussi, sourds, bancroches, paralytiques, adultères et cocus, regardez-moi, écoutezmoi. Je suis le candidat, le bon candidat. C'est moi qui fais les récoltes grasses, qui transforme en palais les misérables chaumines, qui remplis d^or les vieux coffres vides, qui bourre de bonheur les cœurs ulcérés. Venez, bonnes gens, accourez, je suis la providence des femmes stériles, des fiévreux et des petits soldats. Je dis à la grêle :

Ne tombe pas ; à la g^uerre : Ne lue pas ; à la mort : Ne viens pas. Je change en vin pur l'eau puante des mar^s, et des chardons que je touche coule un miel délicieux.

Tandis que le candidat parlait, une grande foule arriva, se forma autour de lui.

— Mon bon monsieur, dit une vieille femme, qui pleurait, j'avais un fils à l.'i guerre, loin, bien loin, et il est mort.

— Je te le rendrai vivant.

— Moi, dit un estropié, vous voyez, je n'ai qu'une jambe.

— Je t'en donnerai deux.

— Regardez l'horrible plaie qui me ronge le flanc, dit, enpoussant des cris de douleur, un misérable.

— J'imposerai sur ta plaie la médaille parlementaire, et tu seras guéri.

— J'ai quatre-vingt-dix ans, chevrota un vieillard.

— Je t'en reprendrai cinquante.

— Voilà trois jours que je n'ai mangé de pain, supplia un gueux.

— Je te gaverai de brioches.

Alors un assassin parut.

— J'ai tué mon frère, et je pars pour le bagne, hurla-t-il.

— Je raserai les bagnes, je tuerai la justice avec la guillotine, et je te ferai gendarme.

— Le seigneur est trop riche, dit un paysan, et ses lapins dévorent mon blé, et ses renards emportent mes poules.

— Je t'installerai dans ses terres ; et tu cloueras, comme des chouettes, ses enfants aux portes de la grange.

— Le manant ne veut plus battre mes étangs, s^écria un seigneur.

— Je le brancherai aux ormes de ton avenue.

— Ah! Monsieur, soupira une jeune fille, ces maudites colonies nous prennent tous nos galants !

— Je supprimerai les colonies.

— Je n'ai pas assez de débouchés pour mes produits ! clama un industriel.

— Je reculerai jusqu'au bout du monde le champ de nos conquêtes.

— Vive la République! dit une voix.

Le candidat répondit: Vive la République !

— Vive le Roi ! dit une autre voix.

Le candidat répondit : Vive le Roi !

— Yive l'Empereur ! dit une troisième voix.

Et le candidat répondit : Vive l'Empereur !

En ce moment, une femme, qui était belle et triste, sortit des rangs de la foule, s'avança vers le candidat.

— Tu ne me connais pas ? demanda-telle.

— Non, répondit le candidat. Où t'auraije vue, maudite étrangère?

— Je suis la France ! Et que feras-tu pour moi ?

— Je ferai ce que font les autres, ma mie, je mangerai, je dormirai ; mon ventre, mon bon ventre, se réjouira dans sa graisse. Avec l'argent que je prendra^ dans ta poche.

ton inépuisable poche, j'aurai de belles femmes, de belles terres, et de la considération, s'il te plaît, par dessus le marché. Et si tu n'es pas contente, eh bien ! je te rosserai, ma mie, avec le bâton que voilà.

Dans une auberge.

Premier mendiant. — D'où viens-tu ?

Deuxième mendiant. - — De la prison. J'avais volé un homme très riche. Cet homme m'a surpris au moment oii je forçais sa caisse. Je pouvais le tuer, j'ai respecté sa vie. Alors, on m'a jeté entre quatre murs humides, où je n'ai pas respiré l'air, où jamais je n'ai vu le ciel. Je ne sais plus ce que c'est que le parfum d'une fleur, le chant d'un oiseau, le sourire d'une femme. Pour apaiser ma soif, on m\a donné de l'eau croupie ; pour faire taire mon ventre, du pain dur et, de temps en temps, un rata im-

monde qu'eussent respecté les chiens. Toujours la nuit, toujours le silence. Regarde, mes cheveux ont blanchi, mes dents sont tombées, et mes os claquent. Je suis mort... Et toi ?

Premier mendiant. — Oh! moi, j'avais tué une vieille femme, et le peu d'argent qu'elle gardait pour son fils infirme, je l'avais volé. Alors on m'a envoyé bien loin, dans un beau pays, tout plein de parfums et de clair soleil. J'ai cueilli des bananes, mangé des durians — le fruit de Dieu — et j'ai bu l'eau des sources, des sources^ des belles sources, des sources qui chantent sous les lianes fleuries. Et je me suis vautré dans l'herbe épaisse, délicieusement, comme un bon bœuf. Et le soleil réchauffait ma vieille carcasse, gelée par les nuits vagabondes, desséchée par les jours sans pain. Regarde^ je suis gras.

Deuxième mendiant. — Je voudrais me rafraîchir à ces sources, me chauffer à ce

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soleil, me rouler dans cette herbe ; je voudrais être gras et me reposer. Que faut-il faire ?

Premier mendiant. — Il faut tuer!

Au bord de la rivière.

Elle coule, lente, si lente, que les peupliers de la rive se mirent, immobiles et tout jaunes, dans son calme miroir. Pas un frisson, aucun roseau ne chante, aucun ne balance sa hampe flexible. A l'endroit où je me suis arrêté, sous des aulnes, Teau est noire et sinistre, coupée brusquement par le reflet d'un ciel gris et fin comme une perle. Et j'entends une voix qui semble monter du fond de l'eau, une voix de mort, une voix qui pleure. Et la voix dit :

(( Je t*ai vue cette nuit. C'était dans ta chambre, toute close et toute tiède. Les stores aux fenêtres étaient baissés. Des lueurs pâles — les lueurs de la veilleuse —

dormaient sur les rideaux et sur les meubles. Et ton si joli et si triste visage apparaissait hors des draps, calmement effleuré par la clarté discrète. Un de tes bras pendait, nu, cerclé au poignet d\m bracelet d'or brun. L'autre, nu aussi, était mollement replié sous ta nuque, ta noire et odorante nuque. Tu souriais d'un bon sourire. Tes lèvres m'aimaient; et, en me regardant, tes deux yeux brillaient, humides, comme deux lacs hantés de la lune. Je t'ai crié : « Jeanne ! ma petite Jeanne! » Et toi, si amoureusement, tu m^as répondu : « Henri! mon petit Henri! »

*« Je t'ai vue cette nuit. Un homme est entré — un homme petit, riche et laid — est entré dans ta chambre toute tiède et toute close. Il s'est déshabillé lentement, et, lentement, près de toi, dans le lit, s'est couché, près de toi ! Et alors j'ai entendu des rires, des petits rires étouffés dans l'oreiller, des rires de lui, des rires de toi ; et

alors j'ai entendu des baisers, des baisers étoutîés dans Toreiller, des baisers de lui^ des baisers de toi. Je t'ai crié, suppliant : « Jeanne ! ma petite Jeanne ! » Mais tu n'as pas répondu : « Henri ! mon petit Henri ! »

« Je t^ai vue cette nuit. Les deux têtes n'ont plus fait qu'une seule tête ; les deux corps n'ont plus fait qu'un seul corps. Une forme unique, douloureuse et démoniaque s'est agitée sous les dentelles. Et les baisers claquaient, et les lèvres mordaient,, et le lit, soulevé en houle blanche, gémissait. Alors j'ai pleuré, pleuré, pleuré ! Et, à genoux, les mains jointes, je t'ai crié: « Jeanne! ma petite Jeanne ! » mais tu n'as pas répondu : « Henri ! mon petit Henri ! »

« Je t'ai vue cette nuit. L'homme est parti — l'homme petit, riche et laid, est parti en chantant. Et tu es restée seule, toute seule, le ventre sali, épuisée et hideuse, nue sur le lit dévasté. Auprès de toi,

i32 LETTRES DE MA CHAUMIERE

l'homme petit, riche et laid, avait laissé une cassette, une grande cassette, d'où l'or coulait comme d'une fontaine, d'oii l'or coulait, et se répandait sur le lit autour de toi, tout autour de toi. Et l'or montait. Et tu montais avec l'or. Tu plongeais tes mains dans l'or^, tes mains avides. Tu prenais l'or à poignées, à poignées furieuses. Tu faisais ruisseler Tor sur toi, en cascades fauves ! De l'or I oui, c'est de l'or! Ah ! le bain délicieux. C'est l'or lustral qui lave toutes les souillures. Encore, encore ! Et tu riais, tu riiis, tu riais toujours ! Et l'or ruisselai ruisselait, ruisselait toujours ! Et de même que tu n'avais pas vu mes larmes, tu n'as pas vu mon sang qui coulait tout rouge et tout fumant de ma poitrine, comme Tor coulait de la cassette. Et, mourant et tout pâle, je suis parti aussi, moi^ je suis parti vers la grande rivière... Adieu, petite Jeanne; il n'v a plus do petit Henri. »

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