LE DUEL DE PESCAIRE
ET DE CASSAIRE
Ce matin, deux journalistes, suivis chacun de deux messieurs enredingotés de noir et d*un médecin, se sont arrêtés dans une clairière du bois, à quelques pas de ma chaumière. Il s'agissait d'élections... L'un tenait pourun candidat qu'il ne connaissait guère; T'autre pour un candidat qu'il ne connaissait point... C'est pourquoi ils allaient se battre.
On a retiré les épées de leurs gaines de sorge verte, choisi les places et... l'affaire s'est arrangée.
Je les ai rencontrés, comme ils s'en retournaient bras dessus bras dessous.
L'un disait à l'autre :
— A quoi bon ? Pour un homme qui nous paie mal î
— Et qui nous lâchera, la campagne terminée I ajoutait l'autre.
Et tous deux conclurent.
— C'eût été trop bête î
Les deux adversaires me rappelèrent la terrible aventure qui illustra, au pays de Gascogne, les noms de Pescaire et de Cassaire.
Dans une petite ville du Midi, voisine de la république d'Andorre, deux journalistes polémiquaient furieusement. Le premier s'appelait Pescaire, et défendait la monarchie, cette année-là ; le second avait nom Cassaire, et combattait pour la République, en attendant mieux. Si peu que vous ayez lu de journaux de province, vous savez à quel ton aigu montent les polémiques. Pescaire affirmait que Cassaire était une ca-
naille et un voleur; Cassaire ripostait en traitant Pescaire de crapule et d'assassin... Pescaire écrivait en tête de son journal : « Nous engageons le citoyen Cassaire à se tenir loin de notre vaillante canne. » Cassaire avait fait clicher en gros caractères l'avis suivant : « J'avertis l'ignoble Pescaire de ne pas exposer son derrière à portée de notre courageuse botte. » Mais il va de soi que ni la vaillante canne de Pescaire, ni la courageuse botte de Cassaire n'étaient disposées à entrer dans la lutte.
Pescaire eut alors une idée de génie. Il imagina d'insérer dans chaque numéro de sa feuille, immédiatement après le leading article, un entrefilets que surmontait, en guise de titre, un énorme point d'interrogation.
On nous écrit de Toulouse :
Il y a cinq ans, un sieur C, petit employé dans une grande administration financière de notie
ville, fut ignominieusement chassé de son emploi, parce qu'on s'était aperçu qu'il avait la déplorable habitude de crocheter les caisses et de voler les ù'^re.s. Or, le sieur G... dirige aujourd'hui, dans une ville importante de notre région, un journal opportuniste.
Après son passage dans ladite administration, il possédait assez de titres, pour défendre un régime dont la principale occupation est de forcer les serrures du... budget, et de crocheter les portes des... couvents.
Le citoyen Cassaire, qui a longtemps habité Toulouse, pourrait-il nous donner des renseignements sur le fait énoncé par notre correspondant ?
A quoi Cassaire répliquait par l'article permanent que voici :