DE VENTADOUR
LETTRE PREMIERE
De Mucl. de Mdintenon à Mad. la Duchesse de Jfentadour (i).
Ce 18 Mars lyoo,
COmptez , ma cliere duchesse , qu'rl n'y aura jamais de paix pour ceux qui résistent à Dieu., S'il y a quelque joie au monde , eile est réservée à la con-
(i)Charlottê-Eléonore-Magdeleinecleia ftîotfre- Houdancourt , fille de Philippe de la Mothe^ Houdancourt ; duc de Cardonne ,« maréch.
a Let. deMc?deMaintenon
science pure : la mauvaise conscience trouve un enfer dans le lieu des plaisirs. Que la paix qui vient de Dieu r est différente des fausses joies du siècle ! elle calme les passions : elle nourrit la pureté des mœurs : elle est inséparable de la justice : elle unit au plus grand et au plus aimable des êtres : elle fortifie contre les tentations.
Mais comment acquérir cette paix ? par une bonne confession générale , suivie de l'usage fréquent des sacrements , et d'une véritable aversion pour le mal. Dans cet
France , et de Louise de Prie , gouvernante des enfants de France , mariée en 1671 à Louis- Charles de Levis , duc de Ventadour , pair de France , mort le 28 septembre 1717. Elle eut le 8 janvier 1687, une pension de 8cco liv. ,, et le 10 décembre, une augmentation de 4000.. En 1696, elle fut proposée pour dame d'honneur de Mad. la duchesse de Bourgogne. Mad, de MainteRon lui donna l'exclusion à regret. Me. de Ventadour s'attacha sérieusement à elle , et se rendit propre , en suivant ses con-' seils , à la charge de gouvernante des enfants de France , qu'elle eut en survivance de sa mère , le i«r. de juin 1704. Anne-Genevieve de Levis , sa fille,. née en février 1673 , fut mariée en secondes noces à Hercule-Mériadec de Rohan , duc de Rohan-Rohan , pair de Franct , et mourut le 20 mars 1727.
iétat de piété , on a souvent des troubles s mais Dieu ne nous fait sentir notre foiblesse , que pour nous redonner de nouvelles forces , que nous tirons de la connoissance de cette foiblesse même, L'essentiel est de ne jaamais agir contre la lumière intérieure > et de suivre Dieu partout où il veut nous conduire.
Ce qui vous rebute , ma chère Duchesse , c'est que vous ne voyez que ce que la religion vous demande, sans voir ce qu'elle vous donne, Vous frémissez en considérant ce qu'elle fait faire : que vous seriez ravie , si vous saviez ce qu'elle fait aimer ! N'attachez point les yeux sur les croix qu'elle vous présente : vous ignorez encore combien elles les rend légères. Point de joug plus doux que celui du Seigneur : ceux qui sont à lui sont toujours contents : et s'il est pour eux quelques moments d'inquiétude ou d'ennui y, c'est dans les instants où ilis n'en sont pasoccupés.
Laissez faire Dieu en vous : livrez-vous à la grâce ? mais sans mesure et sans condition. Malheur à ces âmes lâches et timides , qui osent composer avec Dieu , et qui se partagent entre le monde et lui ! Pourquoi la piété vous efTrayeroit-elIe ? la religion a'a rien de dur ; elle ne vous
4 de Mad. de Ventadour:
demande rien , sans vous donner en même-temps la force pour l'exécuter.
Il n'est point nécessaire de quitter le monde , mais il faut que le cœur 5^ renonce : paroles ameres , si vous ne vous rappeîliez le vœu de votre baptême : vous n'êtes chrétienne qu'à ces conditions y et l'on ne fait que vous ramener à votre premier engagement.
Voilà , madame , ces conseils que vous trouvez si bons : recevez les comme une preuve bien sûre de l'intérêt que je prends à vous ; et pour m'en récompenser, gardez-m'en le secret , et brûlez ma lettre, le connois le ridicule qu'on y trouveroit ;. mais je vous assure que je hasarderons pour vous quelque chose de plus que la raillerie du public.
LETTRE IL
Ce a J Juin \Jor-
E vous conjure , ma chère duchesse , de ne pas souffrir que Madame s'in*quiete de la manière dont elle m'aura reloue : la plus grande marque de bonté qu'elle puisse me donner , est la liberté: «î je me croirois bien avec elle , si elle
et de Mad. de Maintenue $
me renvoyoit quelquefois , ou qu'elle ne me dit qu'un mot. Je suis entièrement de votre avis sur les filles : il y a cent raisons pour les ôter , et pas une pour les> retenir : il y en a plus que chez vous : le roi ne peut pas avec bienséance en parler le premier : mars je ne doute pas qu'il n'opine à couper l'hydre , si on lui en dit quelque chose. Mr. delà Carte me fait grand'pitié , et sut-tout depuis que vous m'assurez qu'il a eu de bonnes intentions : il me semble que Mr. d'Orléans en use très-généreusement pour les officiers de Monsieur. J'ai été bien fâchée de la mort du confesseur de Madame , et je prie Dieu de tout mon cœur de lui en donner un qui lui fasse bien connoître sa religion et ses devoirs. Vous êtes admirable , madame , de n'être mêlée en rien au milieu d'une cour si sujette aux orages ; j'espère qu'à l'avenir elle sera plus calme, et que vous ne nous quitterez plus. Je vous donne le bon jour, et bien matin ; car je n'ai pour moi que les moments oâl'on croit que je dors.
i LST. DE Me. DE MAINTENON
LETTRE III
JE suis très-fâchée de l'état de Me. la maréchale, et par l'attachement que j'aurai toute mavie pour elle ^ et par la connoissance que j'ai de vos sentiments pour une mère que vous desirez de conserver : personne n'y peut plus contribuer que vous , madame : et je prie bien Me. de la Lande de lui rendre tous les services et toutes les complaisances que je lui lui rendrois si j'étois à portée. J'ai une grande impatience de voir notre prince : je vois bien que vous voulez nous surprendre par sa beauté ; mais je ne sais si vous y réussirez. On sera toujours content quand il se portera bien : Mr. Fagon n'est point en peine de ces cris aigus : nous les croyons un effet de son opiniâ* îreté : Me. sa mère est plus aimable et plus jolie que jamais.
Quel plaisir prenez- vous à mettre des erteurs dans l'esprit de ce bon père , et à lui aller dire que je ne tiens plus à la rerre ? je le prie de demander cette grâce pour moi : j'ai grande confiance en ses prières : et malgré certains pénitents que je lui voisr je ne crois point sa, morale
relâchée : dites-lui encore , madame , que je pense tout comme lui sur la comtesse de Caylus , et que je n'ai aucun chagrin contre elle : j'en puis avoir pour elle , et je donnerois de mon sang pour qu'elle eût moins de foiblesse. Il me semble que vous êtes curieuse en mignatures : j'en ai de vous de très-jolies : voilà un dessin , que je serois charmée de voir exécuté par vous : cette femme , embrassant la croix , peut avoir les mains jointes et les yeux baissés dans une profonde méditation.
Adieu , madame : qui vous a connue, vous aime toujours : si vous voyiez les lettres du duc du Maine , vous le croiriez l'ami du vôtre.
LETTRE IV
Ce 1 Avril 170^
JE vous conjure, ma chère duchesse, une fois pour toutes , de ne me jamais parler dans vos lettres de ce que vous croyez me devoir : il faut quelquefois les montrer : et il ne convient , ni à vous > ni à moi , qu'elles soient remplies de reconnoissance.
,Vous êtes bien loin de vos supérieurs s
8 lET. DE MAD. DE MAINTENGtf
de vos sœurs , de vos règles et des pratiques du couvent , ma chère fille , et ce sera un grand bonheur si vous ne jetez pas le froc : cependant j'espère tout de votre bon naturel , et du soin que nous prendrons de vous. Vos sœurs de ce paysci sont fort éclopées , et ne se soutiennent que par leur courage ; il va jusqu'à couper au lansquenet : je ne suis pas sans inquiétude en gouvernant des filles qui m'échappent si souvent. Le compte que vous me rendez est sincère , mais il n'en est que plus effrayant : voilà donc le palais-royal dans votre chambre , et Me, de Montespan par-dessus tout le reste ! le bon père en est-il content ? ce serois toute la consolation que je pourrois avoir. Adieu , madame la duchesse ; il vaut mieux prendre cette idée , que de vous regarder comme une religieuse qui court le monde : mais quoique vousfassiez, je sens bien que vous serez toujours l'enfant gâté.
LETTRE V
QUand je ne vous honorerois pas autant que je fais , madame , j'entends assez bien les intérêts de la France pour
être alarmée du moindre mal que vous avez : j'aurois eu l'honneur de vous voir, si je n'avois craint de vous incommoder , et de vous ôter une bonne compagnie , pour vous en donner une mauvaise. Je prends une grande part à la joie que vous avez du mariage que vous allez faire : il seroit difficile d'en trouver un qui unît un plus grand nombre de gens de mérite :
ceuxquien ont, doivent voir avecplaisir de telles alliances : je vous conjure , ma chère duchesse j d'en faire mes compliments à tous ceux qui y sont intéressés. Agissez sans affectation : il y en auroit à aller toujours avec Me. la maréchale ; il y en auroit à n'y aller jamais : vous m'envoyâtes l'autre jour une visite aussi aimable que glorieuse. Dieu vous conserve tous ! je n'ai que le temps de vous donner cette bénédiction : car voici un ministre.
LETTRE VI
De M. de Ventadour.
Ce 10 Mai 171 r,
STl ne s'agissoit pas d'tan établissement considérable pour Mlle, de Rohan , ma petite- fille , je ne prendrois pas la liber-
io Lbt. de Mad.de Maintekon
té , madame , de vous importuner des affaires de Mr. de Matignon , qui a fini avec Mr. de Chevreuse , et qui doit présenter un placet au roi , pour lui demander la grâce de prendre la qualité de duc d'Estouteville , comme seul héritier propriétaire de cette terre érigée en duché en faveur de sa bisaïeule , et lui donner par là , à lui et à nous , la satisfaction de conclure avec l'agrément de sa majesté , le mariage de ma petite-fille , que Mr. de Rohan n'est point en état d'établir y ne cherchant qu'à dépenser son bien y et à faire de son mieux pour servir sa majesté , avec tout le zèle et l'application possible. Mr. de Matignon a déjà eu l'honneur de parler au roi, qui lui avoit permis de poursuivre son affaire ; mais j'ai grand'peur que sa majesté ne soit si importunée déjà sur ces sortes de matières , qu'elle n'en veuille plus entendre parler. Cependant que ne doit-on pas attendre de sa justice ? je dois même assez aux bons procédés de Mr. de Matignon , qui m'a priée , madame , de vous démander votre protection pour être enhardie y par les bontés que je me flatte que vous avez pour moi , de vous en parler : j'aurois à me reprocher de manquer de reconnoissance pour lui , et de tendresse pouc mes en-
ET DE MAD. DE VENTADOXJR. ït
fants, si je ne le faisois , quoique j'en craigne l'événement , ne me croyant heureuse , madame , que , etc.
LETTRE VIL
Ce 4 Septembre i*jiu
NOtre prince fantasque a répondu à merveille à M. l'évêque de Castres qui l'a harangué aujourd'hui : et tous nos députés de Languedoc , qui l'ont vu à cheval dans la galerie , sont partis , charmés de lui : il est merveilleux pour les grandes cérémonies : il se met quelquefois peu en peine des médiocres. Que vous avez de bonté , madame , de m'envoyer en Espagne mener la princesse , dont madame la Dauphine accouchera , quand elle le jugera à propos ! Cela me fait souvenir de la sous- gouvernante de la reine Marie-Louise , fille de Monsieur : cette sous gouvernante se trouva mal dans le voyage : on la mit dans une église bien proprement , et là on la laissa expirer , sans autre médecin que Dieu , sans secours d'aucune espèce , de peur , à ce qu'on dit , qu'elle n'embarrassât dans le chemin. Cette partie de plaisir-là y mada-
5a Let. de M ad. de Maintenon
tue, ne Jaisse-t-eîle pas une idée bien agréable du tumulte d'une cour, et de la façon dont on pense pour des personnes qui y sont inutiles ? Après cela , je crois que nous n'avons guère de projets à faire que ceux de tâcher de faire la volonté de Dieu : par-tout nous ne savons guère ce qu'il nous faut : je sens bien , madame, que je ne saurois me passer de vos bontés pour moi : si vous me les ôtiez, je ne sais pas bien si j'aurois cette soumission si nécessaire, puisque c'est tout le plaisir de ma vie.
LETTRE VIII
C'Est nous donner la vie , que de voir un mot de votre main , madame :
votre santé est donc bonne : et vous ne m'oubliez donc pas tout-à-fait î je ne veux rien davantage , sûre que si vous songez à moi , vous ne pouvez vous empêcher de vous dire : voilà une personne qui m'est entièrement dévouée , sur laquelle je puis compter absolument , et qui ne sera jamais ingrate des bontés que j'ai eues et que j'aurai pour elle : cela ne
ET DE MAD. DE VeVTTAT> )UR? 1}
Joit-il pas tenir lieu de quelque chose ? Pour moi , madame , c'est le cœur seul que je regarde dans mes amis : et j'ai l'avantage d'en avoir eu , et d'en avoir encore de solides , et en assez grand nombre : c'est le seul bonheur que j'aie eu dans ma vie : quand on est vraie et franche, on est en sûreté dans le commerce du monde ; et cela est assez rare , à cette cour-ci. Me. de Saint-Geran fait bien de vous mander des nouvelles des gentillesses de nos princes ; car on ne manqueroit pas , si c'étoit moi , de dire que je les aime trop pour leur trouver des défauts : je m'arrête donc à leur santé : elle est très bonne : jamais M. le duc d'Anjou n'a été mieux , dormant la nuit à merveille , et mangeant bien le jour. Nous voyons tous les cinq jours des visages nouveaux par les compagnies qu'on relevé : il faut pourtant que notre chère comtesse s'accommode de dîner avec eux ; les représentations nobles ont quelquefois de grandes importunités : mais on suit en ce!a ce qui se faisoit autrefois , dont les jeunes damesnepourroient s'accommoder. Jesuis ravie que Me. de Barneval soit au château : car on la voit plus souvent. Je respire votre retour avec bien de l'impatience , quoique je n'aie guère l'honneur