‹ Lettres de Madame de Maintenon (volume 3)Chapitre 5 sur 19 · S4 ^ET. DE M*. DE MAINTENOW · texte numérisé non relu

S4 ^ET. DE M*. DE MAINTENOW

de vous voir : on peut du moins être £ tous moments informé de votre santé , vous voir passer , et se flatter de quelques-uns de ces sourires qui m'enchantent. J'ai vu Mlle. d'Aumale : la vieillesse est suiette aux larmes : mais il me semble qu'on ne peut parler de vous , madame , sans être attendrie : rien dans le monde ne vous ressemble : et quand il s'agit de vous , les plus sots parleroient comme des anges ; et les plus insensibles , comme la duchesse de V.

LETTRE IX

De Mad. de Mainte non.

Ce 20 Avril iji2.

SI je vous ai souvent plainte de la vie ennuyeuse que vous menez depuis huit ans , jugez, madame, si je partage vos peines aujourd'hui , que vous êtes dans l'accablement de la douleur : j^e crains que vous ne cherchiez pas assez l'amusement , qui est certainement le meilleur remède à PafTIiction : pourquoi ne venez-vous pas nous voir à Marly ? Votre prince a de très - bonnes sous - gouvernantes ,

liantes , et un fort bon médecin : que craignez vous , quand vous serez quelques heures sans le voir ? ne vous attachez pas trop à lui. Je vous rends mille grâces , ma chère duchesse, des bons traitements que vous avez faits à mad. d'Hau'ssy : je n'en attendois pas moins de votre bonté pour moi. On vous dit souvent des nouvelles de la santé du roi , et on ne vous flatte point quand on la croit très-parfaite : il fait tout ce qu'il peut pour s'amuser ; mais il faut du temps pour se consoler de ce qui lui manque.

LETTRE X

De Mad. de Ventzdour.

LE moyen, madame, de ne vous pas importuner de sa joie, dans le temps que je goûte dans toute son étendue celle que vous avez ? Quand je songe que le roi aura le plaisir de donner la paix à ses ennemis, et que ses troupes auront fini si glorieusement, j'avoue que je sens la gloire de la nation vivement ; et la douleur du prince Eugène me fait un grand plaisir : mon Dieu ! pourquoi n'a-t ii rias Tome VIL (13) B

16 Let. de Mé. de Maintenue

été pris ! en vérité , voilà une action bien heureuse ! je vous en fais mes compliments de bon cœur, madame, et j'espère bien que Dieu récompensera la constance héroïque du roi en toute occasion : cela le met encore an dessus de ce qu'il étoit : c'est tout dire, il vaincra tout avec cela , nous sommes dans des transports de joie infinis. Me. de Saint-Geran , comme vous croyez bien , madame, est hors d'elle, après avoir passé deux mauvaises heures par des bruits de ville sans rien savoir : enfin , les relations nous sont venues , et notre galerie étoit pleine de gardes du corps , de Suisses , de François : c'étoit un charme de voir la joie de tous les gens de guerre; mais je m'apperçois que la mienne m'emporte , et que je ne songe pas que vous avez bien d'autres choses à faire qu'à lire une mauvaise lettre.

Adieu , madame , le plaisir de vous entretenir et de vous voir me tient lieu de tout. Si vous étiez moins grande , on vous supplieroit d'aimer un peu la duchesse de V.

ZT DE M*. DE Vemtadour. I?

J Ll- ■ ■ . . -

LETTRE XL

De Madame de Mainte non.

Ce 5 Juillet iju.

VOus auriez grand tort , mon aimable duchesse , de n'être pas bonne Françoise ! car on vous aime fort en France ; et , en vérité , aucune des femmes que je vois ne me fait oublier que je ne? vous vois pas , point de plaisir où je ne vous aie, regretée : il y manquoit quelque chose , et ce quelque chose , c'étoit vous. A Marly, même absence de votre part , même ennui de la mienne : j'ai fait vos compliments au roi , qui les a reçus avec tout l'agrément possible. Que vous êtes heureuse de ne vous pas repaître du goût du monde, et de vous remplir de celui qui convient à tous les temps ? Votre cœur est trop bon pour n'être pas donné à celui qui l'a fait : conservez moi la parc que vous avez bien voulu que j'y eusse, puisqu'il n'y aura rien en cela , dont notre bon père ne s'accommode.

i8 Let. de Me. de Maintenue

LETTRE XII

Ce 3o Juillet 1712.

LE roi m'a montré la très- belle lettre que vous lui avez écrite ; il m'a chargée de vous en remercier : vous y avez parfaitement exprimé un zèle dont il ne doute pas ; il vous en est bien obligé, ce sont ses propres paroles.

ïl faut s'attendre que Mgr. le Dauphin nous donnera souvent des alarmes :

personne n'en souffrira plus que vous ; et si l'on proportionnoit les récompenses aux peines, il n'y en auroit point pour une gouvernante des enfants de France ; maison compte l'honneur, qui, à la vérité, est très-grand ; mais qui est quelque chose de bien vuide , tandis que les fatigues sont bien réelles. J'ai bien cru , madame , que vous aimeriez ce prince , et vous serez assez malheureuse pour vous attacher à celui-ci sans vous consoler de l'autre. Ne vous alarmez point sur son teint : feu M. le duc de Bretagne n'étoit pas fort blanc ; et notre chère Dauphine étoit brune quand elle arriva ici , elle n'étoit devenue blanche que dans ses cou-

ET DE Mc. DE VEKTADOUR. 19

ches : c'est beaucoup que l'enfant soit gai, et c'est la plus sûre marque de santé. Ne prétendez nous le rendre ni beau , ni spirituel, rendez-nous- le saint : c'est tout ce qu'on veut.

LETTRE XIII

De Me. de Ventadour.

Ce 12 Avril 1718,

Î'Attendoisla prise de Douay pour avoir l'honneur de vous écrire, madame!

mais la déclaration que le roi a faite ce matin,- ne vaut-elie pas bien la prise de cette ville , puisque l'on nous mande qu'il y a ordre de laisser continuer le siège , sans y mettre aucun obstacle ? Je ne vois rien de si heureux que la fin de cette guerre : je vous avoue, madame, que j'en suis toute hors de moi, recevez-en donc mes compliments : je vous demande encore plus, j'ose espérer que vous nommerez mon nom au roi , en l'assurant de la parfaite santé de norre Dauphin, qui nous envoie tous en prison fort gaiement. Comme le maréchal de Viîîeroi m'écrit régulièrement tous les jours , pour

Bj

ao Let. de Mé. DE Maintenon

m'informer de la bonne santé du roi , et de la vôtre, madame ! je lui écris aussi des nouvelles de notre prince : je crois qu^ilen rend compte, pour qu'on en sache tous les jours sans importunité. Je ne puis me dispenser de vous envoyer une lettre de Madame^ que je viens de recevoir : elle m'avoit déjà fait l'honneur de m'écrire qu'elle avoit grande envie qu'on fût content d'elle; mais dans l'inquiétude si cela étoit , comme la lettre dont vous m'avez honorée le marquoit fort, j'ai cru que vous ne trouveriez pas mauvais que je lui fisse le plaisir de le lui mander; et de vrai , je pense pouvoir répondre de ses sentiments tels qu'on les peut désirer, de respect et d'attachement : je ne dirai pas de même des manières ; mais quand î'essentiel est bon , il faut passer quelque chose , et vous , sur-tout , madame , qui allez toujours au bien , et qui ne voulez que lui. Vous prouvez merveilleusement que ce sont toujours les plus parfaites qui sont les plus indulgentes.

ET DE Me. DE VENTADOUR. lï

LETTRE XIV

Ce 3 Septembre 1714.

MR. le maréchal de Villeroi est trop de mes amis , madame , pour que je ne vous fasse pas mes compliments sur toutes les grâces que le roi lui fait : j'ai peur qu'il n'en meure de joie et de reconnoissance : il y a îjng-temps que celle qu'il a pour vous est bien vive dans son cœur , si je disois tout ce qu'il pense sur vous, madame, le zèle m'emporteroit ; et il faut donc me taire pour vous seule. Mon petit maître est à merveille, il est même engraissé depuis son accès de fièvre ; mais il n'en fait pas moins de peur pour être aussi précieux qu'il est. Dieu nous le conservera pour qu'il soit en état de profiter des exemples du roi : je n'ai que faire de vous assurer , madame , des souhaits que je fais pour îa conservation de ces deux vies-là ; j'espère que vous connoissez mon cœur $ et qu'il n'a pas besoin de s'expliquer pour vous persuader de la sincérité de ses vœux pour une troisième. Tout est fort bien ici , hors îa douleur d'être loin de vous. Voilà le

aa Let. de Me. de Maintenon

pîacet d'un malheureux : quelque importunée que vous soyez , vous ne pourrez me savoir mauvais gré d'un peu de pitié.

LETTRE XV

Ce 9 Septembre 1714.

LA lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, m'avoit tout-â-fait inquiétée', madame, et je ne puis plus avoir de confiance à ce que Fon me mande sur votre santé : je crois que mes amis , qui savent ma sensibilité peur vous , me flattent et me cachent tout ce qui me peut Je plus toucher; et c'est assurément vous, madame. Notre Dauphin est à merveille:

51 doit aller à la chasse avec M. Blouin : quand on lui dit que M. le duc de BeauvilJlers étoit mort, il dit : Qui sera donc mon gouverneur^ il faut que ce soit le gouverneur de Versailles. Je crois, madame, qu'il peut lui procurer des plaisirs après une pareille distinction. Notre maréchal de Villeroi arrivera demain : la marque de bonté que le roi vient de lui donner le met au comble de la fortune ; mais celle qui le touche le plus, c'est le retour des familiarités de son maître ; et c'est , à mon

ET DE Me. DE VeNTADOUR. 1%

gré , tout ce qu'il y a de plus précieux , et qui l'est pour lui assurément : je Pai vu plusieurs fois pleurer de tendresse: je parle à qui en sait plus que moi 9 à celle qui Ta empêché de mourir : oui , les bontés et le cœur du roi sont au-delà de toute expression , et égalent la grandeur d'ame qu'il marque en toute occasion : aussi je ne sache guère de ses sujets qui ne don- ■ nassent une bonne partie de leur vie pour prolonger la sienne; et cela, madame y en bien vrai : il mariera son petit-fils , s'il plaît à Dieu : je vous assure que cet enfant a mille choses du roi , et c'est ce qui m'y attache encore plus. Mon Dieu, que j'ai envie d'être plus vieille, que je ne suis, de deux ans ! Vous ne trouverez pas , madame, que j'aie grand tort ; mais il faut s'abandonner à la Providence ; j'espère qu'elle ne m'abandonnera pas, et ce que je lui demande le plus vivement , est votre conservation , madame , et vos bontés pour la duchesse de V.

1$ LET. DE Me. DE MA IN TENON*

LETTRE XVI

De Madame de Maintenoiu

Le 24 Septembre 1714.

TE me cache le plus qu'il m'est possible : *" je suis trop honteuse de vivre si longtemps ; mais je conserve dans ma solitude les sentiments d'estime que j'ai pour un petit nombre de personnes : vous savez, madame , que vous en avez toujours été : vous avez connu aussi comme Me. la princesse de Souoise étoit pour moi : je connois le mérite de M. le Prince et de M. le cardinal de Rohan ; et vous savez encore que j'ai eu plus de commerce avec Me. la princesse d'Epinoy , que nous n'en avons montré ; après tout cela , jugez , ma chère duchesse , si le mariage que vous venez de faire m'a été indifférent ,. et si je ne prendrai pas intérêt à Me. la princesse de Soubise , au moins jusqu'à ce qu'elle soit gâtée ; ce qui est , ce me semble, infaillible dans ce temps-ci :

elle est en bonnes mains, madame, et tout ira bien , tant qu'on ne la révoltera point centra sa mère : quant à vous,, \$-.

ET DE Me. DE VENTADOUR. X$

sais qu'il ne faut point vous compter , et qu il n'est question pour vous que de votre Dauphin. La santé du roi est à souhait : il arrive à six heures de la chasse , ou il a couru deux cerfs , et il travaille avec M. de Pontchartrain Notre nouveau ministre est content ; nais il le sera encore davantage, quand il vous aura communiqué sa joie. Je suis inquiète de mad. oe Caylus : j'ignore ce qui se passe ailleurs , même dans le jardin de Diane , qui est présentement un endroit fort vif, nuit et jour ; je passe une partie des miens dans ma maison de la ville, qui est un assez vilain cabaret : le repos que j'y trouve me fait vivre : voilà vous entretenir de bien des inutilités ; mais vos bontés pour moi me font tout oser. Le roi vous donne une grande marque de confiance en vous mettant entre les mains ce que îa ~t rance , ie monde, et lui , ont de plus précieux : il \ous en coûte cher; mais vous faites ce que personne ne feroit comme vous :

vous travaillez pour le bien public , tandis que tant de gens sont inutiles sur la terre : vos soins sont grands , et par conséquent vos inquiétudes ; mais , madame , c'est le sort des grandes places : le couvent étoic bien plus tranquille , et nous étions fort à notre aise aux Cordelières de Noisy ; et

*l6 Let. de M*, de Maintenon

dans les promenades que nous faisions env suite. Je n'entends point ce que vous dites 9 que l'on se prend de tout à la première : j'ai demandé au roi , s'il lui étoit revenu quelque chose de chez vous ; il m'a dit que non ; et jamais chambre , de la nature de la vôtre , n'a été si paisible : vous y êtes ,. ce me semble , aussi absolue'que vous le devez être : parlez moi donc plus clairement , ma chère duchesse : et ne doutez point que vous ne trouviez en moi l'amitié , la considération , l'appui , l'attention , que j'ai toujours eu pour vous : si je suis sans commerce , c'est mon état qui m'y force :. je suis honteuse de vivre encore et de montrer par-tout un visage mourant de vieillesse, et qui devroitêtre mort il y a long-temps : réjouissez vous y madame, avec le précieux dépôt qui vous est confié , et qui devient la plus aimable créature.

LETTRE XVII

De Mad. de Ventadour.

Le 28 Septembre 1714,

F E préférerois bien le vilain cabaret que J vous habitez , madame , aux délices du jardin de Diane : et je comprends à merveille la nécessité de cette retraite 7 pour n'être pas accablée dans votre appartement : je me ressouviens de Fontainebleau , et du bruit qu'il y avoit dans votre cage , c'est ainsi que vous la nommiez : il est vrai qu'on n'y pouvoit résister. Je suis très-inquiete de mad. de Caylus : c'est de ces favorites qui se font aimer de tout le monde % et à qui l'on souhaiteroît tous les bonheurs, qu'on leur envie ordirairement , et qu'elle n'a point : son attachement pour vous , madame , dans tous les temps de sa vie , m'a donné Popinion de son cœur telle qu'on Ja doit avoir , et votre amitié pour elle ne gâte rien : notre nouvelle alliance de Me. cPEpinoy ne me dédira pas : et depuis la mort de Monseigneur , elles ont reçu des marques d'amitié de Me. de Caylus qui prouvent tout ce

a8 LET. DE Me. DE MaINTENON

que j'en pense , et qui ne ressemblent guère au jeu de la cour. Nous fûmes hier à Meudon. Mr. le Dauphin dit qu'il ne veut jamais avoir que cela : nous y consentons tous de bon cœur , er la merveilleuse santé du roi nous fait espérer que ses souhairs s'accompliront : cette pauvre maison magnifique , qui lasse par sa grandeur , et dans laquelle on ne peut trouver un siège , fait faire de tristes réflexions : notre enfant est à merveille : il a joué le boiteux en perfection , vingt-quatre heures , en m'assi rant que le lendemain à sept heures il seroit guéri : il croît fort : trèsjoyeux tout seul ; devant le monde , sérieux : je veux l'accoutumer à parler, mais on y a bien de la peine : il est question qu'il vive.

LETTRE XVIII

De la même.

Ce 19 Octobre 1714.

JE suis sûre de ne vous importuner janais , madame , en vous disant que votre petit enfant est à merveille : sa santé se fortifie tous les jours , et je se Fâse ri

etdeMad.deVentadour. a$;

dire , ni écrire au point qu'elle Test, de peur qu'il ne revienne tout d'un coup quelque chose qui nous rejette dans la crainte. Ce qu'il barbouille par jour de lettres au roi ne se peut nombrer ; vous n'êtes pas oubliée , madame , et il sait déjà une partie de ce qu'il vous doit et de ce que vous êtes. Il aimera beaucoup à écrire , mais point à lire : tout ce qui le divertit et qu'il entend , va à merveille : la Géographie , les voyages Y le dessins , tout cela lui plaît infiniment ^ et vous seriez étonnée et ravie de sa mémoire :

soyez sûre qu'on ne le presse sur rien ; l'abbé ( Perrault ) m'a priée de vous en assurer : il est temps de lui donner un maître pour apprendre à bien faire la révérence et pour l'occuper une demi-heure de plus : c'est ce que je demanderai au roi , au retour ; car la journée est bien longue, madame ! et aujourd'hui que son esprit commence à percer , on ne peut l'amuser de niaiseries , et quelques petites règles mettent de la variété dans ses jeux ; nos aides-majors lui font faire Pexcercice : de la grâce à tout , comme le roi : et si vous ne m'aviez pas détendu avec raison d'en faire une petite merveille avant le temps , nous aurions pu donner le paroii à madame des Ursins ; car 3 ne lui en dé-»

}0 Let. de Me. de Maintenon

plaise, nous valons bien son prince des Astuiies : mais nous ne voulons pas briller : notre capital est de vivre , et de prendre peu à-peu de bons sentiments : le gouverneur fera le reste : on l'amuse , et on lui dit toujours quelque chose de bon. Voilà bien vous entretenir d'enfants , madame ! mais vous aimez tant celui-ci! La petite mignonne de la Lande , qui est de semaine , me prie de vous assurer de son attachement pour vous : elle n'ose par respect vous écrire : je le fais sans en avoir moins ; mais les bruits qui avoient couru que Mr. le Dauphin avoit eu la fièvre , m'ont obligée de vous mander , qu'il n'a jamais été aussi-bien qu'il est.

LETTRE XIX

De Madame de Mainte non.

Ce 29 Octobre 1714.

EN vérité , ma chère duchesse, vous avez de belles inventions pour faire des présents, et pour charmer de pauvres filles à qui je tâche de persuader qu'il n'y a rien d'agréable dans le monde : elles ne peuvent le croire quand elles pensent à

et deMad.de Ventadour. ?i

vous , et elles sont transportées de joie d'avoir en leur possession une robe que ce précieux Dauphin a portée : elle fera honneur à jamais à cette maison : vous l'avez ornée de tout ce que vous avez pu : elle n'avoit pas besoin d'être riche pour nous être infiniment précieuse. Vous trouverez bon que je partage leur reconnoissance , et que je me flatte même d'avoir quelque part au bienfait.

LETTRE XX

De Mad. de Vtntadour,

T'Eus l'honneur de vous mander hier , ** madame , que M. le Dauphin avoit eu une petite fonte , à laquelle il a toujours été sujet depuis qu'il est né, mais bien moins violente que les autres : et cela ne vient plus que très - rarement : il lui en reste un petit enrouement; mais ni le sommeil , ni l'appétit , ni la gaieté } n'ont été altérés : j'ai cependant fait coucher son chirurgien dans sa chambre ; et ce sont ces fontes - là qui m'ont fait désirer

3a Let. de M*. deMaintenon

«l'avoir toujours un homme de l'art auprès de nous : car avant qu'on aiile à la ville , il faut que tout soit passé : heureusement c'est en bien : le brouillard qu'il fit ce jour-là m'empêcha de le mener à Marly : on n'auroit pas manqué de croire que c'étoit cela qui lui avoit attiré cette petite fonte ; et j'ai remarqué que lorsqu'elles lui viennent , c'est toujours quand il demeure dans sa chambre : mais il y a des temps où on ne le peut pas exposer. Sa tendresse pour moi , lorsqu'il a quelque petite chose , ne laisse pas de me coûter , quoique mes peines se prennent volontiers ; mais les nuits sont longues à passer ; j'ai une force qui. me surprend pour mon âge : je n'en avois pas tant , étant bien plus jeune ; le bon Dieu me secourt , et je n'en désire la continuation , que pour ce qui me reste de temps à demeurer auprès de mon petit maître. En vérité , madame , j'ose dire que je n'ai pas le moindre petit soin ni la moindre précaution à me reprocher ; j'espère aussi qu'elles auront une bonne issue : car ce prince-là promet et de corps et d'esprit tout ce qu'on peut désirer. Pour moi , madame , je n'ose vous dire tout ce que votre santé me fait souffrir, quand elle n'est pas bonne : j'ai pour vous , madame , et pour

etdeMad.deVentadour. 5J

tout ce qui vous regarde , une attache au delà de tout ce que je peux dire , et vos bienfaits en tombant sur moi, ne sont pas tombés sur un cœur ingrat.

LETTRE XXI

De Mad. de Maintenon.

Ce 2Z Novembre îji$,

J'Avois rppris hier au soir, madame > !a petite fonte que Mr. le Dauphin avoit eue, qu'on ne comptercit assurément pour rien â un autre : je suis bien persuadée que vous faites de bon cœur ce que vous faites auprès de lui, et que vous ne pourriez pas même vous empêcher de le faire, l'aimant autant que vous l'aimez, et connoissant aussi-bien l'importance dont il est ; mais quand il vous a fait veiller la nuit , madame , il faut se reposer le jour , et vous conserver pour lui : c'est votre tendresse qui vous donne des forces : et vous n'êtes pas encore si décrépite , madame , que vous deviez être étonnée des ressources que vous trouvez ; elles vous mèneront loin selon les apparences : et je trouve bien mauvais que vous parliez de votre

3 4 £et. de Me- de Maîntenon

vieillesse à une personne qui vous a vu naître , et qui étoit déjà assez raisonnable, pour qu'on la consultât sur ce que vous seriez à l'avenir : ma prophétie a été trèsbien remplie. J'ai trop de marques de votre bonté, madame, pour en douter : je regarderois un doute comme une ingratitude.

Je me porte fort bien , le quinquina me donne une grande vigueur. Me. de Caylus est toujours très- délabrée ; elle vient dîner avec moi , mais c'est pour me sauver la peine d'aller chez elle , car elle ne devroit point sortir de son lit. Vous voyez, madame, avec quelle confiance je vous réponds : je voudrois pouvoir vous montrer aussi-bien le tendre attachement que j'ai pour vous.

LETTRE XXII

De Mad. de Ventadour.

Ce 14 Janvier 17 16.

JE vous avoue, madame, que j'ai le cœur serré de l'état présent de Me. des Ursins : car pour l'avenir j'espère qu'avec un bon esprit elle verra bien que rien ne se fait qu'avec la permission de Dieu , qui

etdeMad.deVentàdour. 35

a voulu par une disgrâce des plus singulières lui faire connoître que rien n'est stable ici-bas, et qu'il n'y peut avoir d'heureux que ceux ou celles qui peuvent de bien loin vous imiter : sans cela , je ne crois pas qu'elle puisse arriver et qu'elle ne meure pas de douleur. Il n'y a ni moment ni événement dans le monde qui ne fasse comprendre combien la vie du roi et la vôtre sont précieuses ; je sacriflerois volontiers la mienne pour vous et pour lui.

Me. de Soubise a présenté sa petite requête à M. Blouin : effectivement , madame, on a cru qu'il ne falloit pas encore qu'ils eussent de maison pour éviter des retours de chasse avec une jeunesse que son mari pourroit amener ; ainsi , madame, la pauvre petite vient dîner ou chez mad. la princesse de Conti , ou chez nous : cela est très-incommode, et pour elle et pour moi : ce n'est pas grand'chose que l'appartement de Me. de Nevers ; mais il nous feroit grand plaisir, si le roi lui faisoit la grâce de le donner. On dit que je gâte votre enfant : c'est une nécessité ; sans cela nous ne l'aurions point.

Palme fort mon cher pjpa roi. Voilà l'œuvre de M. le Dauphin. Il a fallu le

$$ Let. de Me. de Maintenu w

laisser faire. Je ne vous écris point, qu'il ne vous fasse des amitiés.

LETTRE XXIII

De la même,

1" E vous dis vrai , madame ! vous ne J pouvez être malade , que l'inquiétude que j'ai de vous ne me le rende aussi ; j'ai tant de raisons de vous être attachée , qu'il n'est pas étonnant que la moindre chose qui vous regarde m'alarme beaucoup ; mais la plus forte de toutes mes raisons est la sensibilité de mon cœur pour vous ; portez -vous donc bien , cela est nécessaire à notre jeune prince. La mort du prince de Piémont n'a pas laissé de m'inquiéter encore pour lui, et j'ai été affligée avec cette pauvre reine. Notre joli mariage va fort bien , et m'en fait encore plus regreter cette princessed'Harcourt , qui a été de mes amies de tous les temps : ce n'est pas la mode de se soucier de quelque chose ; je voudrois de tout mon cœur m'y mettre : car étant assez heureuse pour avoir nombre d'amis

etdeMad.deVentàdotjr. 37

et d'amies , on passe mal son temps en partageant leur malheur : et les bonheurs ne nous font pas le même effet. M. leCjrd. de Rohanaécrità Mlle. d'Aumale au sujet du logement. Voiîà pourquoi , madame , j'en écrivis un petit mot à Mr. Biouin.

LETTRE XXIV

De Mad. de Mainte non.

\T Ous rassurez les autres , ma chère * duchesse, et vous auriez peut-être besoin de l'être vous-même : j'espère pourtant que ce ne sera rien : je mourois d'impatience de voir votre messager , et j'étois bien-aise qu'il ne vînt pas si matin : on est bien malheureux quand on s'attache. Le roi fut très-inquiet hier, quand je lui dis cet accident ; je lui ai lu votre lettre ; il est entré dans ma chambre comme je venois delà recevoir. Dieu conserve l'enfant et la gouvernante ! ils sont nécessaires l'un et l'autre.

Je vous plains de vous intéresser avec tant de bonté à la santé d'une personne de mon âge : vous avez pourtant raison de l'aimer un peu ; car vous savez qu'elle vous a autant aimée dans votre enfance ,

33 LET. DE Me. DE MAINTENON

qu'estimée quand vous avez été en âge de paroître. Je ne me vanterois pas de mes maux , si j'y croyois la santé de votre enfant intéressée. Je crois que mad. la princesse de Soubise a un logement : je n'avois garde de manquer de la mettre à couvert ; car comment auroit-elle pu trouver quelqu'un qui parlât pour elle ? Il auroit pourtant été assez curieux de la voir coucher dehors , au milieu d'une famille qui ne laisse pas d'avoir quelque petite considération. Bon jour , madame ! je me porte assez bien aujourd'hui , et je me porterois encore mieux , si j'étais moins accablée ; mais aucune mauvaise humeur ne peut m'empêcher de recevoir vos lettres avec plaisir, et d'y répondre de même.

Il est triste qu'on ne puisse jouir de vous.

LETTRE XXV

De Mad. de Ventadour,

Jeudi 171 5.

UN bruit s'est répandu ce matin , que le roi avoit eu la colique ; vous jugez bien , madame , çae je ne l'ai pas

entendu,

entendu, sans en être hors de moi. Le maréchal de Taliard m'a fait le plus grand plaisir qu'il me fera de sa vie, en réapprenant que ce n'étoit rien , que le roi avoit dîné en public y que son visage étoit bon , et que la sérénité du vôtre le disoit assez. Le tond de sa santé est admirable ; mais si Ton ose parler , il ne la ménage pas. Hé ! mon Dieu î qu'elle est nécessaire ! En vérité , madame, plus encore par attachement pour sa majesté , que pour tout ce que l'on peut envisager de terrible , que Dieu nous le conserve î vos saintes prières me donnent toute sorte de confiance, et pour lui; et pour notre cher prince qui est un peu enrhumé , mais rien qui puisse inquiéter ; je tâche de faire auprès de lui tout ce que j'ai eu l'honneur de vous entendre dire souvent : il n'est pas temps de le fatiguer dans un âge si tendre : il ne faut songer qu'à sa santé , et à le divertir ; et encore , en enfant , car les grands plaisirs l'attachent. Je vous assure, madame , que je donne souvent congé aux maîtres , et que nous faisons nos leçons ensemble en riant : il aura de l'esprit à tout : le gouverneur mettra en œuvre pour moi; je n'ai qu'une jolie matière à lui remettre entre les mains, c'est à lui à la travailler et à la Tome VIL (13) C

40 Let. de Mc. de Maintenon

polir ; et elle se prêtera sûrement à toute l'industrie de l'ouvrier. Au nom de Dieu , madame, puisque je crains tant de vous importuner en allant vous voir , ne m'abandonnez pas sur les ordres et les conseils ; je tâche de deviner ce qui peut être de votre goât. Mais j'en serai toujours plus certaine , quand un petit mot m'en instruira : car entin , ce dépôt précieux m'est abandonné : je ne crains pas que de tant de femmes et de domestiques du bas étage , qui souvent parlent mal à- propos, il y en ait aucun qui puisse dire que je l'ai négligé un seul moment : et c'est beaucoup , mais il est mille choses où l'on peut manquer sans préjudice au zèle : et c'est de celles-là , madame , que je vous demande la grâce de m'avertir souvent : je vous écrirois pour vous demander vos avis ; mais, chargée de tout Pétat , comme vous l'êtes , je crains de vous charger encore : c'est pourtant votre enfant bien- ?r<mé , et c'est de vous que je le tiens. Entendez parler de lui sans vous ennuyer : il faut cela à sa pauvre gouvernante , qui vous est attachée pïustendremsnt et avec plus de respect mille fois que ne peut ais vous l'exprimer la duchesse de V.

LETTRE XXVI

De Mad. de Maintenon.

Ce 14 Suit* i7i54

JE vous assure , madame , que l'incommodité du roi a été moins que rien : il ne dormit pas la nuit , parce que les pois et les fraises lui donnèrent des vents : il dîna légèrement, et dormit huit heures de suite ; il vint ensuite chez moi avec un visage et une humeur admirable : il soupa avec les dames , et a bien dormi cette nuit : il ne faut pas s'attendre qu'il vieillisse sans aucune incommodité ; et je vous avoue que je ne se~ois pas fâchée de lui en voir quelquefois ; car autrement il ne se retiendra jamais sur sa voracité. On ne peut rien ajouter à vos soins pour notre trésor : et la France sera très-contente de vous , si vous le rendez bien sain : il y a lieu de Pespérer , je n'ai jamais vu ni directement ni indirectement qu'on vous accusât de le né^H^er ; l'idée qu'on a de vous est bien différente : on croit que vous n'avez d'attention et de vie que pour lui , et qu'outre Pirnpor-

4a Let. de Me. de Maintenue

tance dont il est , vous avez une tendresse extrême pour sa très-charmante personne. Il est vrai , madame, que ma grande expérience me fait croire , qu'il est inutile de se presser d'apprendre quelque chose aux enfants ; il ne leur faut pas la moindre contrainte : et puisque vous voulez absolument que je vous donne quelques avis , je vais le faire , pourvu que vous gardiez le secret , sans nulle exception. Comme on ne peut jamais avoir trop de raison et de vertu , je crois qu'on ne peut l'inspirer trop- tôt : je voudrons qu'on le dressât peu à peu au secret , en l'accoutumant à ne pas redire ce qu'on lui aura confié ; je voudrois n'exiger rien de lui sans lui en rendre raison ; il est dangereux de l'habituer à obéir aveuglément : car , ou il seroit gouverné , ou il voudroit être obéi de même. Je voudrois qu'on lui inspirât l'humanité , et qu'on ne lui montrât jamais l'exemple de la moindre tromperie ; qu'il songeât à ce qui convient aux autres , et sur- tout qu'il fût reconnoissant. En voilà assez , ma chère duchesse , pour vous prouver que je ne puis rien vous refuser.

sr de Mad. de Véntadour, 43

LETTRE XXVII

De Mad. dt Ventadour.

Dimanche iji5,

f Es nouvelles que vous m'avez fait •^l'honneur de me mander , madame , m'ont redonné la vie : car l'inquiétude est toute différente de loin que de près ; quelque petit remède de temps en temps rafraîchira le roi : tout est admirable en lui. Le rhume de M. le Dauphin continue. Je ne parlerai à personne , puisque vous me l'ordonnez , madame , des avis que vous me donnez : ils seroient admirés , comme tout ce qui vient de vous doit l'être : j'en ferai bien mon profit 5 ou pour mieux dire celui de mon Prince :

c'est un grand malheur pour lui d'être si jeune ! car il auroit appris de vous > madame , à force de vous voir et de vous entendre , tout ce que la vertu , la noblesse d'ame , la piété , peuvent inspirer de solide et de grand. Pour devenir un roi accompli ^ il n'auroit qu'à mettre en pratique une partie de vous-même : que cela seroit heureux pour ceux qu'il gou~

44 L£T. DE Mc. DE MaïNTENON

vernera un jour ! j'espère que nous ne le verrons jamais > c'est ce que j'envisage de meilleur ; mais tant qu'il sera entre mes mains , je garderai ma petite lettre , et je prendrai là mes leçons pour les faire à mon petit maître : personne n'en peut mieux donner que celle qui les pratique , et dont Pesprit et le cœur sont au dessus de tout , comme la fortune.

M. le Dauphin m'interrompt ; il veut que je vous dise , madame y qu'une de ses dents a percé. Que je serois heureuse, si ce que je fais pour lui , je le faisois pour Dieu !

LETTRE XXVIII

De Mad. de Maintenon.

Ce 16 Juin 171 5,

SI on voyoit vos dernières lettre» y madame , on admireroit plus celle qui reçoit les avis que celle qui les donne : car il est plus ordinaire de savoir discourir que de prendre ce qu'on nous donne avec votre modestie et votre douceur :

c'est une grande vertu en vous , madame , que Dieu a mise au dessus de moi. Mais

ET DE MAD. DE VeNTADOI/R, 41

j'ai encore une chore à dire , c'est que si vous suivez mes idées , votre éducation ne brillera point : tout le mérite sera pour Favenir , et il n'en paroîtra rien dans le temps présent : feu Monseigneur savoit à cinq ou six ans mille mots latins , et pas un quand il fut maître de lui. Voas voyez bien , madame , que le roi est en bonne santé , puisque je n'ai pas commencé par vous en rendre compte : il dîne chez moi , et recommencera apparemment à bien manger des pois et des fraises qui font mourir M. Fagon. On a «ne grande passion de voir votre Prince à Saint-Cyr : le jardin est en beauté : il n'y a point de malades , mais il fait encore froid. Ne sauriez-vous guérir notre maréchal de ses inquiétudes ? il croit voir mieux que moi Pétat du roi , et croit toujours tout perdu.

LETTRE XXIX

De Mad. de Ventadour.

Es moments que j'ai l'honneur de •*— ivcus voir, sont si courts , madame , que je ne puis vous y rendre aucun

46 Let. de M\ de Maintenon

compte : cependant je suis sûre que vous seriez contente de celui que je pourrois vous rendre de notre Dauphin : ce précieux enfant augmente chaque jour en santé , en esprit, en douceur d'humeur ; il contentera le roi , sur-tout avec un peu de patience : le Camérier vint hier voir Jes eaux et dîner chez moi : il ne pouvoir se lasser de regarder notre Dauphin , et lui trouvoit la physionomie digne de sa naissance : les étrangers en sont charmés : au reste , madame , je vous supplie de croire que ce n'est pas mon plaisir qui m/engage à le mener aux revues , et aux endroits publics. J'ai cru cela nécessaire pour affermir le bruit de sa bonne santé , et pour l'accoutumer au monde et au :s : car pour moi , je suis toute rouée r je l'ai sur moi en mouvement perpétuel ; mais il faut se prêter à ses plaisirs ; tout ce qui est de guerre ne l'ennuie jamais : comme je crains toujours d'importuner , cl- que l'attirail de sa suite ne soit trop grand , ayez la bonté , madame, de me faire mander si nous n'incommodons pas le roi : je devine ce que je puis ; mais il est mille choses qui m'échappent ; je ne désire pas me faire valoir , mais aller au bien : j'ai mis en pratique vos aimablesleçons , elles réusissent à merveille ; il

ET DE MAD. DE VeNTADOUR. 47

»enous manque que de la hardiesse. Dieu conserve à votre enfant , et le roi et vous ! il en a besoin : je l'espère, quand je pense à la manière miraculeuse dont cet enfant a échappé à la mort ; et vous ne m'avez pas mise où je suis , madame, pour ne m'y pas honorer toujours de vos bontés et de vos avis. Je vis notre ami'( le maréchal de Vilîeroi ) à Marly: vous savez , madame, d'où toutes ses frayeurs partent : pour moi , je fus très-contente : car je trouvai au roi un très- bon visage : je ne la fus pas tant le jour de la revue : on veut, que les rois se portent toujours bien t cependant ils sont hommes comme nous :

que Dieu le conserve et long-temps !

pour changer , il faut s'y attendre : c'est ce que vous ne faites pas , madame , pour les personnes que vous honorez de vos bontés : si vous pouviez savoir combien cela m'a soutenue , loin de me les diminuer , vous aimeriez mille fois plus la duchesse de V.

48 Let. de Me. de Maintenon

LETTRE XXX

De la même.

LE prince que vous aimez tant, madame , que vous regardez toujours, avec plaisir et avec inquiétude > que je n'ose vous mener , de peur de joindre encore cette importunité à toutes celles que vous avez déjà : ce prince se porte si bien , et se fortifie tellement d'esprit , de. corps et de douceur y ce qui marque lemieux la bonne santé , que je ne puis m'e m pêcher de vous en rendre compte % sûre de vous donner un moment de joie : il voulut dimanche emendre une première grande Messe : je lui dis : Hé ban % monsieur , demande^ une grâce à Dieu, : qu est-ce que vous lui voule\ demander ? Sans hésiter , il répondit : Je lui demande celle de conserver le roi toujours en bonne santé. Ce n'est point en radoteuse de gouvernante , que je vous le dis : car je sais que tous ces discours ne sont point crus : aussi on n'a jamais moins parlé d'enfant que de ce précieux-là ; car je n'aime pas le

et de Mad. de Vent adour. 49

ridicule , et je trouve que c'est beaucoup faire , que de s'en sauver à la cour : on me demande sa santé sur toutes choses ; }e commence à en être certaine , et je ne me vanterai des peines qu'il ma données, que lorsque j'aurai le bonheur de l'avoir remis entre les mains du roi : après cela , madame , je vous en rendrai compte ; car il ne sert de rien de bien faire, si ce point ne réussit pas. J'ai été obligée de prendre médecine, ce qui. l'a (acné ; car il me persécute pour Marly : il sera courtisan, J'apprends avec une joie que je ne puis vous exprimer , madame , que votre santé est meilleure à Marly : quelles inquiétudes ne me donne-t-e!le pas ? I Bîouin vous a trouvé un visage charmant : n'oubliez pas celle de toutes vos créatures qui vous est la plus dévouée , et qui vous aime ave le plus de passion : vous voyez que je vous parle d'amour : mais pourquoi me défendez-vous lé respect qui vous est dû par tant meilleurs les uns

que les amres, , et qui n'échappent pas à la duchesse de V.

50 L.ET. DE Me. DE MaîNTENTON

LETTRE XXXI

De la même.

Ce 18 Septembre 1716.

VOtre cher enfant se porte à merveille : son gouverneur l'aime autant que sa gouvernante , et je vois, avec le. seul plaisir qui peut me rester, que tout le: monde est comme nous , que l'on ne.

connoissoit pas ce grand prince comme je faiscis ; te n'osois même en parler : je. ne peux , selon ce que vous pensez % madame , vous parler d'autre chose :

chaque jour augmente ma douleur . ce, sont des larmes de sang qu'il faut répandre. Permettez-moi d'aller à Saint- Cyr. Je ne vous verrai pas , mais je serai du moins plus près de vous.

LETTRE XXXII

Du 2J Novembre 171 5,

'Avez-vous pas assez bonne opinion de moi , madame y pour croire qu'il n'y a ni roi nirégent qui pût m'empêches

ET DE Me. DE VENTADOITR. fi

à tous les moments de ma vie de vous marquer mon respect ; Je vous obéis en ne vous le marquant pas : je retiens chaque jour mon zèle pour me conformer à l'envie que vous avez d'oublier tout le monde : sentiments que je trouve trèsaisés à imiter aujourd'hui , mais non dans les vues et dans les perfections que vous les pratiquez : vous ne voulez entendre parler qtre de la santé de mon petit maître : il ne vous reste que cela de sensible : elle est augmentée par une chair ferme, et une bonne graisse , et une gaieté qui ne le quitte pas de toute la journée. Nos petites dames et leurs mères ressentent l'effet de votre protection , puisque leurs maris sont assurés d'un poste agréable auprès de leur maître : pour moi , j'adore tout ce que vous avez aimé : je voudrois bien qu'on pût marier Mr. d'Aumale y qui est un très-honnête homme , et mat dans ses affaires : je ne doute pas que M. le maréchal de Vilîeroy ne saisisse cette occasion de vous marquer son atta* chement infini.

5a Let. de M5, de Maîntenon LETTRE XXXIII.

v Ce io Janvier 1J16,

QUand je me prive du plus grand plaisir que je puisse avoir , de peur de vous importuner , madame 5 vous pourriez croire que je ne suis pas occupée de vous depuis le matin jusqu'au soir : non y madame ! mon petit roi , qui ne me laisse pas le temps de respirer , n'empêchera jamais que je ne songe à vous avec plus de tendresse et de respect que je n'ai jamais fait. Je n'ai point reçu de leitre de vous ? je n'csois en espérer même , et c'est ce qui me retenoit d'écrire , ne sachant si vous le trouveriez bon. Je suis bien fâchée de ne vous envoyer que vingt louis : Paris nous a mis à sec : et c'est encore une de mes grandes peines d'être chargée des menus plaisirs du roi , et de voir toute la France tomber sur moi , et des mkeres inconcevables qu'on ne peut soulager que médiocrement. Vous serez toujours la makiesse de to-.n ce qui dépendra de moi ; nmis recevez cette fois le denier de la veuve.

La tête tourne de tout ce qu'il faut faire,

ET DE MAD. DE VeNTADOUR. fj

et de ce qu'on voit faire ; et ma grandeur me fait pleurer tous les matins : mon roi sera quelque chose de grand et de bon y si Dieu le conserve. Voilà mon unique point de vue. Nous avons été faire une petite visite à la reine d'Angleterre , non sans quelque inquiétude ; mais on. ne peut mal faire quand on fait son devoir. J'ai vu mad. de Cayius , j'en ai été ravie : juges. de ma joie si je puis jamais me jeter à vos pieds : elle sera mêlée de douleur assurément : mais je pourrai ouvrir mon cœur avec vous. Il ne faudra pas attendre que j/aie quitté le roi : un beau jour de printemps ou d'été , si vous le permettez 9 pourra faire mon bonheur: je n'en demande point d'autre , que de vous, marquer , madame, que vous n'avez pas fait toujours des ingrates dans le bien que vous avez fait i et comment vous le faire connoitre, si-non par mon attachement pour Punique reste de votre roi ? Les messieurs font tous très-bien ; mais quand vous les exhorterez à se dire que l'enfant n'a que sept ans et demi , ils ne feront que mieux. Je suis persuadée qu'il faut y aller doucement pour le bien du corps et de l'esprit. Il n'a point d'humeur ; son amitié pour moi continue fort joliment ; c'est encore ce qui m'attache ; mais vous ne m'en i^erea

54 £et. de M«. de Maintenon

pas une foiblesse , vous à qui il a passé dans le cœur tant de sentiments pour ceux que nous avons perdus , et â qui il en reste tant pour celui que vos prières nous ont conservé. Que ne peut - on vous voir ! vous ne verriez , madame , que la duchesse de V.

LETTRE XXXIV

Ce 1 1 Février ij\6.

J'Avois tant de choses à vous dire , madame, sur mon malheureux événement, qu'il auroit fallu un volume pour vous informer de tout : et en vérité , vous ne Sauriez vous empêcher de trouver le procédé de l'homme que vous aimez , inouï dans toutes ses circonstances. Il se tue de parler à tout le monde pour se justifier ; mais le public n'est pas pour lui , et je me trouve quelquefois assez sotte pour être fâchée de ce qu'on dit de lui : un ami de quarante- cinq ans vous manquer sans aucune raison > et se persuader que c'est lui qui a sujet de se plaindre , et n'écouter que 3a passion ! rien n'est plus désolant : non que j'eusse envie , ni MM. de Rohan , d'un retour de sa part ; eu

et de Mad.de Vent adour. j$

premier lieu, il y a voit long-temps qu'on travaiiloit pour Mlle, de Luxembourg :

de plus 3 ce n'étoit pas le grand bien de Mr. le maréchal , qui nous tentoit ; car on peut vivre avec iocooo liv. de rente, comme avec 500000 ; mais l'état où je me trouve avec le roi , unissoit des gens qui lui sont dévoués d'une façon si intime. Mon objet principal est le roi > et voilà ce qui me désespère : tout le reste ne vaut pas d'être compté.

J'ai été si pénétrée de douleur , que je n'ai pu vous écrire , quelque doux qu'il m'eût été d'être consolée par vous. Vous avez bien à faire d'être interrompue par les malheurs d'autrui ! et qu'est-ce que nos peines en comparaison des vôtres ? Je me trouve uniquement seule avec le roi : je fais toutes les charges de sa maison ; nuit et jour occupée de sa santé , enfermée dans une cage : plus de commerce avec des amis de quarante-cinq ans : plus de conseils à prendre de personne : l'affront fait à ma famille me touche moins' que tout cela : Dieu me soutiendra , s'il veut la conservation de ce précieux enfant ; car j'ose dire que je ne lui suis pas inutile.

Non , madame , point de retour. Mr.

le maréchal de Villeroy croit qu'il seroit

5^ Iet. de Me. DE Maintenon

déshonoré d'avoir Mlle, de Rohan , avec quatre cents mille francs : les subsitutions le choquent : hé î nous en avions parlé cent fois : la boîterie , comme si cet accident étoit arrivé hier , ou dissimulée par nous. Je l'ai vu content de tout : il me montre le matin une lettre de vous , où vous l'exhortiez à conclure : et le soir j'en reçois une de lui , qui m'apprend que tout est rompu ; et cela après que Mrs. de Rohan ont bien voulu entrer dans toutes les facilités qu'on leur proposoit. Peu m'importe de manquer ce mariage ; mais je ne me console point de perdre un ami sur lequel je comptois et que tout devoit engager à s'unir plus étroitement à moi. Nous nous voyons chez le roi , sans nous parler. Je suis comme une prisonnière d'état. J'aurois pris brusquement mon parti , si ce que je dois au feu roi , si les larmes de cet enfant ne m'eussent retenue. Le public aime les scènes , et celle-ci ne finit pas.JMr le Prince et Mr. le cardinal de Rohan sont bien sages , et se moquent , sans le dire , de ce que le maiéchal conte par- tout ses raisons et les conte mal : sûrement , si l'on avoit pu vous parler ? tout ceci ne seroit pas arrivé. Ne m'oubliez pas , madame : le charme de votre souvenir soutiendra la Duch. de V.

et deMad. de Ventadour. J7

LETTRE XXXV

Ce 3o Mai 1716.

JE suis sûre , madame , que l'état où, vous savez M. le maréchal de Viiieroy , et pour lui , et pour l'état de sa petitefille , vous touche infiniment : je suis assez sotte pour être affligée , et pour ne pouvoir demeurer un moment sans en savoir des nouvelles , qui sont toujours les mêmes : la vie est triste à passer avec un bon cœur. Qu'il me manque en tout , je ne lui manquerai jamais en rien. Notre cardinal est parti ce matin, avec une grande partie de ma famille : je les envie d'être avec Lui : mais c'étoit pour moi une consoktion de l'avoir :

cependant j'approuve le parti qu'il a pris : il est très -content de Mr. le régent ; mais sa présence n'avanceroit pas les affaires davantage : il reviendra aussitôt qu'on le lui ordonnera , sans humeur, ni rancune. Notre petit roi augmente chaque jour en bonne santé et en bonne humeur : il se réveille , en ce moment y gai , frais *r sans émotion : et enfin , je ne souhaite que la continuation de ce que

58 Let. de Mc. de Maintenon

je vois , malgré tous les défauts qu'on lui veut trouver. Que n'a -il été Dauphin plus long-temps ? il eût été instruit par vous : il seroit devenu un prince parfait : ce sera l'ouvrage de votre ami.

LETTRE -XXXVI

De Mad. de Maintenon.

JE reconnois bien votre cceur , madame , à la compassion que vous fait M. le maréchal de Villeroy : et je ne croirai pas que vous soyez implacable sur un raccommodement , quand vous me le diriez vous-même : ce mot-là n'est point fait pour vous. J'espère que mad. la maréchale d'Harcourt , à force de résister , vaincra. Je n'ai pas vu sans peine Mr. le cardinal de Rohan s'éloigner : mais si l'on étoit assez heureux pour envisager la fin des affaires de l'Eglise, il reviendroit bien vite : point de solitude ni de détachement du monde , qui puisse rendre indifférente à ce qui se passe là-dessus : et tout bon catholique doit être affligé de voir la force et la hardiesse du parti qui lui est opposé : j'espère . madfme , que nous serons toujours de même religion \

ET DE MAD. DE VeNTADOUR. 59

et que nous nous rejoindrons un jour pour ne nous plus quitter. Je n'aurois pas eu la même confiance pour tout ce qui cornposoit autrefois le couvent de Marly :

mais laissons en paix les cendres des morts. Adieu , ma chère duchesse : il me semble que je ne vous ai point fait assez de remerciments de la visite dont vous m'avez honorée : je ne l'aurois jamais crue praticable ; mais rien n'est difficile à Pamitié courageuse : quand je pense que la gouvernante du plus grand roi du monde , et que la dame de la cour la plus nécessaire et la plus occupée , a fait huit lieues pour moi , je ne puis exprimer â quel point je suis , etc.

LETTRE XXXVII

De Mad. de Ventadour.

VOus auriez eu un courier de moi ," madame , si je n'avois su qu'on vous avoit dit la petite incommodité du roi : elle a été très-légère : nous en avons eu de bien plus fortes dont il n'a pas été question , parce que la compagnie n'étoit pas si nombreuse : chose qui à son âge lui est plus préjudiciable qu'utile: un vent

£o Let. DE Me. DE Maintenon

!e fît rougir et pâlir : il se coucha nonchalamment sur moi , qui suis son recours ordinaire clans ses maux : ensuite il fit son potage lui-même , et trouva du soulagement à ne plus faire le roi : souvent ii n'auroit pas mangé, quand il étoit Dauphin , s'il n? étoit venu chez moi. Cette étiquette , ces cérémonies , ces spetacles me désolent. J'y remédie incognito , autant que je peux. Nous sortons du sermon : j'ai voulu le promener au Tuileries ; mais pour peu que Pordre ne soit pas donné , l'empressement de 3e voir le fait étouffer. Paris l'aime à la folie. Je ne puis , madame , vous parier de moi : il est miraculeux que je résiste à la douleur et à la peine : onze mois sont encore bien longs ; mais quelque dégoût que j'aie r je suis utile à mon roi , et tous mes devoirs sont renfermés dans ces mots. Il écrit à merveille: mais c'est un enfant qu'il faut ménager : car naturellement il n'est pas gai ; et les grands plaisirs lui seront nuisibles , parce qu'ils l'appliqueront trop. On voudroit exiger de lui, qu'il représentât toujours avec la même égalité d'humeur: vous savez, madame , combien cette contrainte est mal saine à tout âge. Vous vous moquerez de moi, si je vous dis qu'il a des vapeurs : rien n'est pourtant

ET DE Me. DE VeNTADOUR. 6t

plus vrai : et il en a eu au berceau ; de là ces airs tristes et ces besoins d'être réveillé : on en fait tout ce qu'on veut, pourvu qu'on lui parle sans humeur.

Adieu , madame , ayez ^in peu d'amitié pour une personne qui vous respecte plus que tout le monde ensemble.

LETTRE XXXVIII

De Mad. de Main tenon.

Ce 6 Octobre 171$,

ÎL n'y a que vous , madame , qui soyez capable d'avoir pour une pauvre vieille retirée , les mêmes atténuons qu'une autre auroit pour plaire à îa faveur : rien ne peut me surprendre en vous : depuis long-temps votre cœur m'est connu , et il est très-digne d'être le modèle de celui d'un roi de France. Je vous rends mille grâces , madame , et pour moi , et encore plus pour Saint-Cyr , qui jouira, plus longtemps des présents que vous nous faites. Les prières redoubleront encore pour le roi : je serois bien fâchée qu'il discourût à l'âge qu'il a : rien ne fait pins de trahisons que ces raisons prématurées.

61 Let. de Me. de Maintenon

Il est vrai , madame , qu'on ne parle que du mauvais visage du roi , et de sa mauvaise humeur , qu'on veut même qu'il ne vienne que de sa mauvaise santé ; mais comme on ne dit rien de nouveau , je n'en suis point du tout alarmée , et je suis pleine d'espérance qu'il vivra. Il me semble que Dieu l'a retiré d'une grande extrémité pour en faire quelque chose ; mais je crains pour vous la tendresse que vous avez pour lui : et comme votre place est la plus grande qu'une sujette puisse avoir , je crois aussi qu'elle est la plus malheureuse. M. le duc du Maine avoit des vapeurs à trois ans : comme il n'y a rien à y faire , je crois madame , que vous ne vous en alarmez pas : je voudrois que votre petit roi mangeât souvent chez vous : la représentation ne peut lui être bonne , puisque tout ce qui contraint , nuit à la santé. Je fus très-mécontente de la visite dont vous m'honorâtes ; la presse étoit trop grande : mais il n'est pas possible que vous quittiez de si loin , et je ne puis , madame , vous être bonne à rien. Je vous rends mille grâces de la continuation de vos aumônes pour la femme que je vous avois recommandée; son mari l'a forcée de quitter Me. d'Haussy ; mais , madame , votre charité a bien

su

3ti la trouver: et ses prières sont bo:: par- tout pour vous et pour le roi : c'est une sainte que j'ai vue de près: vous croyez bien que celles qui sont ici font de leur mieux , pour obtenir de Dieu m conservation de votre prince : elles l'aiment bien tendrement , et sont enchantées de la gouvernante : que seroit- ce si elles connoissoient comme içnoi tout te qu'il y a en vous d'aimable et d'estimal tout ce dont j'ai été touchée de si bonrr.ï heure ? Adieu , madame ! Mr. de Fréjus { le cardinal de Fleury ) doit faire pénible personnage entre un gouvern et une gouvernante , qui ne s'enter-:

pas , et qu'il honore également.

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^4 £et. te Me de Mainte non

LETTRES

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