LETTRE CCIII
à St. Cyr,ce 24 mars. I-70£i
JE ne vous fais point d'excufes de ne — — vous avoir pas dit hier la nomination de M. l'évêque d'Angers *, que le roi m'avoit donnée en fecret. Mais je vous prie de vous fouvenir de l'embarras où je me trouvai d'avoir à vous faire une finefle : j'avois bien réfolu de demander la permifïîon de vous faire cette confidence.
Vous êtes venu le mardi au lieu du mercredi : c'eft ce qui m'en a empêchée.
Le roi a été fâché auffi de ne vous l'avoir pas dit : il en avoit le deiïein : & il l'oublia. Ma confédération pour vous , mon eftime , mon refpecl , & quelque chofe de plus encore augmente tous les jours, Monfeigneur, par la connoiiTance de votre vertu: j'admire votre doucer.r, votre bonté , votre zélé pour l'églife , votre patience dans toutes les contradictions qui vous environnent : & je vous alïure que ceux qui difent & qui écrivent que vous êtes mal avec moi font mat inftruits : vous n'y avez jamais été û bien : je fens croitre mon attachement
* A Tévêché d'Orléans , vacant par la mort du curdiaalde CoifUn , grand aumGnier de France,
i$6 Lettres de M ad.
pour vous. Pardonnez-moi , Monfeigneur y la liberté avec Laquelle je m'explique: 6c
fouffrez que j'y ajoute l'exhortation. Traitez bien vos fuffragans. Je vous en conjure , pour le bien de l'églife , & pour l'édification du procha;n : ils ont tous été vos amis particuliers : & je fçais très bien qu'ils font tous remplis d'un très tendre refpeft pour vous. M. de Chartres croit que vous ménagez trop le parti : & vous , vous croyez qu'il en demande trop. Y a-t'ilencela dequoi brouiller des faints ? Vos dernières alTemblées fe font palTées à merveilles : tous fe louent du traitement qu'ils ont reçu de vous. Achevez de diffiper les- nuages qui s'étoient élevés : ne croyez point ceux qui voudront éloigner * de vous les prélats qui doivent en être les plus proches. Si vous voyiez dans mon cœur, vous me pardonneriez toutes mes hardielTes.
LETTRE CCIV. t
DE M. LE C. DE NOAILLES
a Me. d e M a i n t e n o n.
'Humiliation a été très complète pour [moi , Madame. Pendant que j'étois
T J^i tout lieu de croire que Me, de Maintenon ne reçut point cette lettre.
de Maintenu n. 257
à Verfailles où je ne pus rien apprendre de la deftination de i'év. d'Angers , le P. de la Ch. en difoit publiquement à fon audience la nomination : & le foir , M. de Bourges m'étant venu voir , trouva que je i'ignorois abfolument. Je le lui avouai de bonne foi. Ainfi tout le monde a vu que je ne Pai apprife qu'avec le public. Je remarquai bien votre embarras , quand j'eus l'honneur de vous en demander des nouvelles : & je jugeai que l'affaire étoit faite , & que vous ne vouliez pas m'en inftruire : mais je crus , qu'elle ne le feroit que le jour ordinaire : & le jour des pâques du roi, S. M. me dit un mot de Tév. de Limoges , & de celui de Gap, rien de celui d'Orl. Ainfi je m'en revins perfuadé qu'on étoit réfoiu de m'en faire un miftere. J'efpérai feulement que le public n'en verroit rien.
C'eft beaucoup , Madame , que vous rn'affuriez que vos bontés ne diminuent pas pour moi , & même que je n'ai jamais été il bien auprès de vous : mais qui le croira, tant que je n'en aurai que des preuves fecrettes, comme font les difcours particuliers , ou les lettres dont vous m'honorez ? Ceux qui difent & qui écrivent que je fuis mal avec vous, voiant en vous des fignes de changement pour moi, fe croiront toujours bien fondés à
foutenir que vous n'êtes plus la même à mon égard. Je veux bien croire pour ma confolation qu'ils fe trompent, puifque vous avez la bonté de me le dire : mais je vous avoue, Madame, que vous mettez à une grande épreuve ma confiance en vos paroles. Je fouhaiterois fort avoir les vertus que votre charité vous fait voir en moi : j'en fuis très éloigné , je ne me fens que le defir de les aquérir: mais quelque cas que j'en faflè , furtout de la douceur, & de l'humilité de cœur, qui font les vertus chéries de N. S. & qu'il eft venu enfeigner préférablement à toute autre , je fai qu'elles ont des bornes , & que quand elles les parlent, elles dégénèrent en foibleffe , & en fottife , principalement pour ceux qui font dans des places. Je recevrai toujours avec bien du plaifir & du refpect vos exhortations. Mais eft-ce à moi , qu'il faut dire de bien traiter mes fuffragans ? c'eft plutôt à eux qu'il faut recommander de me bien traiter : ils ont plus de crédit que moi : & s'ils continuent de l'air qu'ils ont commencé , ce fera fans doute à moi à leur demander quartier. C'eft ce que tout Paris dit déjà : c'eft ce que toute la France dira bientôt : c'eft ce qu'on dira dans peu à Rome , & dans toute l'Italie. Les jéfuites en triomphent ; & le déchaînement eft
d £ Main-tenon. 259
fî grand, que les courtifans ont déjà pitié de moi. Vous me faites , Madame , plus de mal que vous ne croyez , & qu'il ne convient à votre cœur bon, généreux, & compatiiïant. Il eft vrai que ces prélats ont été tous mes amis particuliers & bien anciens : mais perfonne ne les croit tels aujourdui : ce très tendre refpect que vous croyez qu'ils ont pour moi a d'étranges effets : le mépris & la haine n'en auroient pas d'autres. Si M. de Ch. ne fefoit que penfer autrement que moi , je ne m'en plaindrois pas : mais je vois bien qu'il va plus loin : car la finefle que vous m'avez faite ne peut venir que de lui : elle n'eft point de vous, Madame : je fuis bien afifuré que fi vous aviez fuivî les mouvemens de votre cœur, vous m'auriez honoré de votre confiance : ck vous vites que je n'en étois pas indigne , puifque loin d'avoir de la répugnance que M. d'Angers fut évêque d'Orléans % j'eus l'honneur de vous dire que je m'accommoderois mieux de celui-là que de bien d'autres. Mais , quelques chagrins que l'on me donne , rien ne m'empêchera de faire le bien de l'églife : & je vous en donnerai toutes les preuves qui dépendront de moi : chacun le trouve 011 il lui plaît : je tâcherai de le trouver où ii fera : je le chercherai de fi bon cœur
26o Lettres de Mad.
que j'efpére que N. S. me fera la grâce de ne point prendre le change , furtout fi vous m'y aidez par vos prières. Si nos affèmblées fe font paflees à merveilles , c'eft parce que j'ai tout pris pour moi : mais je vous avoue que mon cœur n'y étoit pas à fon aife : & comment pourrat'il y être dans ta fuite , de la manière dont on me traite ? comment pourrois-je difïiper les nuages qui font élevés , Il l'on en forme toujours de nouveaux l Pardon, Madame, fi je mets tant d'amertume dans cette lettre : il y en a tant dans mon cœur , que je ne puis la retenir toute entière : il n'en eft pas moins rempli d'eftime , de refpeft , de vénération & d'attachement pour vous : foyez-en , s'il vous plait , bien perfuadée.
LETTRE C C V, * D£ Me. de Maintenu n.
*7°V à Marli , ce 23 avril.
Otre lettre eft de dimanche , & je ne l'ai reçue que le mercredi au foir. Je la lus hier au roi, qui me dit que M. de Pontchartrain vous avoit envoie l'arrêt dont il eft queftion : que vous le lui aviez renvoïé , parce que vous ne vouliez pas le faire fignifier ; & que
de Main tenon. 261
l'on alloit faire là-deffùs ce que vous aviez marqué. Quant à l'abbefïè de portjoïal , le roi dit toujours la même chofe £ k tout cela ne conclut rien. Le roi , iir le troifieme article de votre lettre, ne dit qu'il a depuis long-tems mis M, 'abbé de Genetine fur fon mémoire, iprès l'avoir fait fur le témoignage de >lufieurs perfonnes : qu'il eft vrai que le g de la Chaife n'a point parlé pour lui î k que c'eft de fon leul mouvement qu'il 1 cherché un homme de condition qu'il i d'ailleurs cru bon. Il n'a pas encore Igné la feuille : & je crois qu'il ne la ignera pas fans faire quelque information*
Vous n'êtes pas fans inquiétude fur 'état du D. de Noailles : cependant j'efjere beaucoup. Je viens encore de rece- /oir une lettre , de même date que les autres , à la vérité , mais qui finit par ces paroles : » Je me réjouis avec vous , » Madame , du bon tour que prend la » petite vérole de M. le D. de Noailles, » dont vous apprendrez bientôt la guéri- » fon «.
Il ne me refte plus , pour répondre à toutes vos lettres , que l'article qui me regarde & qui m'affùre de la continuation de vos bontés : je crois les mériter par mes fentimens pour vous , 6c que j'en jouirois, fi perfonne ne s'y oppofoit.
262 Lettres de Mao,
LETTRE CCVI. *
I7°»« à Marli, ce n janvier.
Arche z bien droit & bien fure it , Monfeigneur , dans l'affaire de Mad. de Mondonville. Vous ête:
accufé d'aimer les janféniftes, & encore plus de haïr les jéfuites. Ils regardent M Couet comme leur ennemi. Ne dites n n'écrivez que ce que vous diriez ou écririez au roi & au père de la Chaiie. Défiezvous de tout. Soutenez ou exeufez le R Et gardez la force de la vérité , pour h lui dire à lui-même. Exeufez, Monleig.
neur la liberté de mes confeils & de mes exprcfïions. C'eft mon zèle qui me les infpire. J'ai toujours oublié de vouï recommander l'abbé de Caylr-s. Il a de bonnes intentions & une conduite exemplaire. Tout ce que vous inilnuerez ai: roi contre les lettres de cachet n'en diminuera pas le nombre : on eft perfuadé qu'elles font fort nécefTaires & qu'on a droit de les donner : vous direz des bennes raifons : mais quelle apparence , que vous l'emportiez fur trois minières , fur tous ceux qui les ont précédés dont ils citent l'exemple , & fur l'habitude de gouverner ainll ?