‹ Lettres de Madame de MaintenonChapitre 2 sur 19 · DE M A DAME · texte numérisé non relu

DE M A DAME

a M. l'Abbé Gobelin. (i) LETTRE PREMIERE.

Paris , le jeudi 1669.

E m'étois toujours bien doutée que la pauvre madame de Loiselle se fiattoit. Elle doit aller voir sa fille aujourd'hui. Ne confondez pas vos visites avec celles dont je suis tatiguée. Je vous distingue en tout , sur tout et par tout.

(1) L'abbé Gobeîin envoya secrètement ces lettres, quelques heures avant sa mort, aux dames de Saint -Louis. Madame de G!ap>'cu les arrangea comme elle put. La plupart sont sans date dans l'original. Les copies n'en sçrjt

Aj

a Llt. de Me . de Maintenon.

Vous m'êtes fort agréable. Je n'en excepte pas même vos réprimandes. J'ai vu madame' la maréchale d'Àlbret. Je l'ai révoltée par mon silence le plus qu'il m'a été possible. Nous devons faire ces promenades ensemble. Je voudrois bien que vous en fussiez. J'enverrai savoir si vous êtes de retour, ou si vouspns.-.ez les fêtes à Pontoise. Il faudra que je fasse mes dévotions. Je crois que St. Bernard dit vrai : et je vois avec douleur qu'il ne suffit pas de se vuider la tête des choses criminelles ; et que si les plaisirs innocents éloignent moins du sa ait, du moins ils sont aussi opposés à la perfection où vous voudriez me conduire. Je suis fort enrhumée : je ne sais p'.us que faire, et je ne veux pas voir l'abbé.

pas rares. Celle de madame la marquise d'H

est la plus complète que j'aie vue. II est remarquable qu'il n'y en a point de l'année 1685 , année du mariage de madame de Maintenon avec le roi. L'abbé Gobe.lin eut apparemment ordre de les brûler.

a M. l'Abbé Gobe lin. 3 LETTRE IL

Ce jour des cendres,

"]\ yJTE. de Coulanges m'a dit que vous IvJL aviez pensé mourir. Je ne l'ai su qu'après votre résurrection , et je n'y ai pas été moins sensible. Je vous plains de vos maux passés , et j'appréhende vos maux à venir. Ils deviennent , ce me semble , bien fréquents. Je suis fort intéressée à votre conservation , et j'envisage avec tant de plaisir le bonheur de me trouver bientôt entre vos mains , que je serois inconsolable si mon espérance étoit trompée. Il se passe ici des choses terribles entre Me. de Montespan et moi. Le roi en fut hier témoin. Et ces procédés , joints aux maladies continuelles de ses enfants , me mettent dans un état que je ne puis soutenir. Ne m'abandonnez pas. Ecrivez-moi souvent ; et comptez sur ma reconnoissance et sur mon amitié.

Aè

4 Let. de Mc. de Maintenon.

LETTRE III

MOnsieur votre neveu me défend de lui faire réponse. Il me fait grand plaisir : car je n'en aurois pas eu la hardiesse. J'ai lu sa lettre deux fois , et deux fois je Pai admirée. Qu'il m'en écrive une que je puisse montrer : car j'ai une grande passion que son mérite soit connu ici. Il faut que ce soit un simple remercîment de ce que je lui ai fait voir mes princes et Versailles. Qu'il loue tout ce qu'il a vu : qu'il dise quelque chose de l'éducation : tout cela simplement et fortement. Je connois le goût de ce pays-ci : je vous dis donc ce qu'il leur faut. Je voudrois des copies de tout ce que vous et M. votre neveu avez écrit sur l'Histoire de France à l'usage des Enfants ; je voudrois aussi qu'il fit quelque chose de succint sur l'Histoire Romaine,

'A M. L'ABBE GOBELIKf. f

LETTRE IV

Le 6 mars*

VOtre lettre m'a fait un très-grand plaisir. Je ne sais ce que je trouverai; mais il est certain que je cherche mon salut en m'éloignant d'un trouble qui y est fort opposé. Si je me trompe , ce sera par les conseils de gens d'un bon esprit : vous le savez. Demandez à Dieu , je vous supplie , qu'il conduise mon projet pour sa gloire et pour mon bien. Tous les jours je lui fais cette prière. Il me semble que je suis dans un assez grand détachement, et qu'en me retirant d'ici , je ne suis point les conseils de mon impatience ; car si quelque homme sensé et pieux me conseilîoit d'y demeurer , j'y demeurerois mpJgré tout ce qu'il en coûteroit à ma sensibilité : et d'un autre côté , si Me. de Montespan me traitoit à ma mode > si tout ce que je désire je l'avois, je quitterois tout également , pour peu qu'on le voulut, Cette indifférence semble me promettre les bénédictions de Dieu : sûrement il ne m'abandonnera pas. Bon jour.

6 Let. de Me. DE Maintenon.

LETTRE V. (i)

A Versailles , « 1^ juillet,

T'Ai une extrême envie d'acheter une ^ terre, et je n'y puis parrenir. M. de Montchevreuil est à Paris. Je l'ai prié d'y travailler, et de s'instruire de tout ce qu'il y avoit à vendre. Voyez le , et joignez à toute l'amitié qu'il a pour moi toute celle que vous avez vous-même. Point d'affaire plus importante pour mon repos. Si vous voyez Me, de Richelieu y excitez la à presser les gens de qui je dépends à songer un peu à mon établissement. Ils ne me paroissentpas aussi pressés de m'établir que je le suis de les quitter. Il faut s'éclaircir de leurs vrais sentiments à mon égard , en leur proposant quelque chose de présent et de solide. Me. de Richelieu et Me. de Montespan taillent présentement pour moi un mariage , qui pourtant ne s'achèvera pas. C'est un duc assez malhonnête homme et fort-gueux :

source de déplaisirs et d'embarras , où il

(i) Cette letue est de l'année 1674. .

a M. l'A bbé Go bel m 7

seroit imprudent de se jeter. J'en ai déjà assez dans une condition singulière et enviée de tout le monde , sans en chercher dans un état qui fait le malheur des trois quarts du genre humain. Cependant je n'ai point rompu la négociation. Je veux que Me. de Fuchelieu voie la froideur et l'indifférence de Me. de Montespan sur tout ce qui m'intéresse essentiellement. Je vous ai envoyé de l'argent par Me. de Coulanges. Faites - en des mémoires différents : car c'est Me. de Montespan qui paie pour le petit garçon , et moi pour Mlle. Loiselle. M. le duc du Maine est toujours malade ; mais je n'y vois point de péril. Je ne laisse pas d'être affligée : et c'est toujours quelque chose de terrible de voir souffrir ce qu'on aime. Ma douleur m'avertit que je n'aime pas moins cet enfant que le premier. Et la fciblesse de m'y attacher ainsi me met de si mauvaise humeur , que je n'ai pu retenir mes larmes tant que la messe a duré. Rien n'est si sot que d'aimer avec excès un enfant qui n'est point à moi , dont je ne disposerai jamais , et qui ne me donnera dans la suite que des soins qui déplairont à ceux à qui il appartient, ou des soucis qui me tueront. En vérité , il y a bien de la folie à demeurer dans un état si désa-

S lET. DE Me. DE MAINTENON.

gréable. Et il faut être bien esclave de , l'usage pour n'oser faire une retraite qui me mettroit en repos ! C'est trop vous parler de moi : et pour finir , trouvez bon que je vous dise que je ne comprends point le scrupule où vous me paroissez être d'avoir fait deux voyages à Versailles : si vous croyez que j'y puis demeurer en conscience , il sera difficile que vous n'y veniez pas quelquefois. J'entends mieux votre regret ce me conduire si lentement à Dieu. Je fais bien peu d'honneur à mon confesseur. Ce n'est pas que je fasse plus de mal ici qu'à Paris : au contraire, j'y pense plus souvent à mon salut. Il est vrai que ce sont des pensées inutiles , et que le même esprit d'impatience qui me fait désirer de quitter la place où je suis , parce qu'on m'y trouble > me fait abandonner bien des pratiques de piété , parce que je ne règle pas ma vie comme je le voudrois. Je n'ai point oublié de faire mes dévotions à la Magdeîeine. J'ai eu une assez grande envie de les faire plus souvent. Mais soit raison ou tentation , j'ai cru qu'il y auroit une manière d'hypocrisie de communier ici plus souvent qu'à Paris : si vous me donnez une règle là-dessus , j'obéirai. Dites moi aussi votre avis sur la MedU-nocte. Je suis bien aise de- la faire

À M. l'abbé Gobe lin. 9

avec le roi , si vous jugez qu'il n'y ait point de mal. S'il y en a , je n'hésiterai pas à ne m'y plus trouver. Vous devez avoir un grand scrupule des louanges que vous me donnez : les louanges ne flattent que trop la vanité d'une personne pétrie comme moi de gloire et d'amour-propre.

Pardon de vous avoir fait lire si longtemps. On a bien des choses à dire à un homme à qui l'on a donné toute sa confiance.

LETTRE VI

A Versailles, ce mardi, .6 août 1674.

LES froideurs que l'on a pour moi ont augmenté depuis votre départ. Mes amis , vous savez quels amis , s'en sont déjà apperçus et m'ont fait des compliments sur ma disgrâce. J'en parlai hier au matin à mad. de Montespan , et je lui dis que je priois le roi et elle de ne point regarder la mauvaise humeur où je leur paroissois comme une bouderie passagère contre eux ; que c'étoit quelque chose de plus sérieux ; que je voyois , à n'en pouvoir douter , que j'étois très-mal avec elle ; et qu'elle m'avoit brouillée avec le

ro Let. de Me. de Maintenon

roi. Elle me dit sur tout cela de trèsmauvaises raisons , et nous eûmes une conversation assez vive , mais pouvant fort honnête de part et d'autre : ensuite j'allai à la messe, et je revins dîner avec le roi. On rendit compte de ce qui se passoit à M. de Louvois. On me l'envoya le soir pour me faire entendre raison : il me parut qu'il entendoit les miennes : je les lui expliquai peut-être avec un peu trop de sincérité : vous savez qu'il ne m'est pas possible de parler autrement : la conclusion fut que j'emploierois encore quelque temps à tâcher de me racommoder de bonne foi. Je lui promis ce qu'il voulut: et mad. de Montespan et moi devons nous parler ce matin ; ce sera de ma part avec beaucoup de douceur. Cependant je demeure ferme dans le dessein de les quitter à la fin de l'année : je m'en vais employer ce temps-là à prier Dieu qu'il me conduise à ce qui sera le meilleur pour mon salut : faites en de même , je vous en conjure : j'ai trop de marques de votre amitié pour douter de V'mtéxèt que vous prenez à ce qui se passe. Je vous en rendrai compte avec soin. Mes compliments â M. le Ragots : il me semble que je le reçus très-mal la dernière fois qu'il vint ici : vous savez le trouble où

a M. l'Abbé Gobe lin. ii

j'étois : et je vous prie, que je n'en sois pas plus mal avec lui.

LETTRE VIL

A Saint- Germain, dernier Octobre 1674.'

JE souffre d'être si long-temps sans recevoir de ces consolantes lettres , et sans vous en écrire de ces désolantes qui me soulagent en même temps qu'elles vous affligent. Je prends souvent la plume. Mais que vous dire ? ce que je vous ai déjà dit mille fois. Je suis accablée de mélancolie. On tue ces pauvres enfants sous mes yeux: on ne me permet, ni de les soulager , ni de les secourir , ni de les regreter. La tendresse que j'ai pour eux me rend insupportable à ceux à qui ils sont. L'impossibilité de cacher mes sentiments m'attire ia haine des gens avec qui je passe ma vie, et auxquels je ne voudrois pas déplaire quand ils ne seroient pas ce qu'ils sont , et quand ils ne joindroient pas le titre de bienfaictenrs à celui de parents , qui leur donne tant de droits. Voilà une période assez longue : la matière ne s'épuise pas aisément : et vous n'en êtes pas quitte. Je me dis quelquefois : Mais ne mettons

12 Let. DE Me. DE Maintenon

pas tant de vivacité dans nos soins : laissons ces enfants à la conduite de leur mère : ne les aimons point , puisque les aimer est mon crime et mon souci. Un moment après j'entre en scrupule d'offenser Dieu , et je recommence mes soins avec le même empressement. Mon amitié s'en nourrit : je me renferme avec eux , et je vis de sentiments , de douleurs et de chagnn&. Voilà au vrai mon état. Je ne sauroisvous en exprimer l'agitation. Figurez-vous le cœur le plus sensible et le plus outragé ; la femme la plus empressée à mériter de la reconnoissance , et la plus certaine de n'obtenir que de Pingraîitude. Un établissement seul peut nid mettre en repos : et je ne puis parvenir à m'en assurer un. Voyez quelquefois M.

Viette pour le presser. Priez Dieu qu'il me donne la force de le servir malgré l'agitation où je suis, Ma vie est partagée enrre le chagrin d'être esclave , et le désir de ne l'être plu s. Vous savez combien cette opposition est funeste au salut , à la paix , à la vigilance . au recueillement. Dieu soit loué de tout ! Je n'aurois peutêtre jamais pensé à lui , si j'avois été plus satisfaite des hommes. Le malheur m'a approchée de lui , la faveur ne m'en éloigneroit pas. Je suis persuadée plus

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que jamais que Dieu tire le bien du mal. Je ne pus vous voir à mon dernier voyage.

LETTRE VIII

A Versailles , ce vendredi 1 674.

IL y a long-temps que je ne vous ai écrit. Je ne vous oublie pourtant pas.

Je suis peu maîtresse de mon temps. Les jours coulent ici dans une inutilité dont il n'est pas permis de se tirer. J'avois une grande impatience de vous apprendre que le roi m'a encore donné cent mille francs , et qu'ainsi en voilà deux cents eue j'ai à votre service. Je ne sais si vous êtes content de cet établissement : pour moi je le suis fort : et je changerai bien de sentiment si jamais je leur demande un sou. Il me semble que voilà du bien pour le nécessaire , et que tout le reste n'est plus qu'une avidité qui n'a pas de bornes. Il ne faut point dire ce nouveau bienfait : j'ai des raisons pour le taire. Me. de Richelieu et l'abbé le savent. Je suis résolue d'acheter une terre auprès de Paris : j'attends des nouvelles de M. Viette pour en aller visiter une , et je voudrois joindre

i4 Let. de M«. de Maintenon.

ces petits voyages-ià avec la (i) Saint- François. Je vous remercie de tout vos soins pour nos affaires 5 et de l'exactitude de vos comptes : il y en a encore un sur Toscan dont j'ai besoin ; car j'en veux dresser un contrat de onze mille écus en bonne forme. Je ne change point sur l'envie de me retirer : je suis inutile ici et pour moi et pour les autres : on nourrit très-mal cet enfant. Renonçons à un pays où il faut agir et parler contre sa conscience : vous savez lequel des deux partis m'est le plus aisé. On écoute mes conseils : quelquefois on m'en sait gré , souvent on s'en fâche : jamais on ne les suit , et toujours on s'en repent.

LETTRE IX

A Saint-Germain, i&] %.

QUoique je ne fasse presque rien depuis le matin jusqu'au soir , je puis pourtant dire que je n'ai pas un moment à moi , et que c'est ce qui m'empêche de vous écrire aussi souvent que je le vou-

(i) Jour auquel elle faisoit tous les ans ses dévotions»

À M. l'Abbé Gobelin. i$

drois : vous me ferez un très-grand plaisir de me prescrire quelque chose pour cet avent : et si vous n'en avez pas le temps , envoyez moi un de vos livres pour la messe , où il y a des exercices pour les grandes fêtes. Je sens de grands désirs de servir Dieu ; et il me semble que si je m'éloignois du trouble où je suis ici , je me donnerois tout de bon à lui. Je fis hier mes dévotions , et j'entendis M. Pabbé de Clermont , qui prêche fort- utilement :

mais la mémoire lui manqua : il ne demeura pourtant pas court tout-à-fait , et passa seulement à son troisième point , sans avoir dit la moitié du second. M. le comte de Vexin se porte un peu mieux : et M. le duc du Maine est un objet de pitié : il a la fièvre double quarte , un gros rhume , et un abcès ouvert qui lui fait de grandes douleurs quand on le panse , que je partage en mère très-sensible. Je suis fort triste par beaucoup d'endroits , et sur-tout à cause des difficultés que je trouve pour la conclusion de l'achat de Maintenon : on n'y trouve pas de sûreté , et vous savez que c'est ce qu'il faut y trouver. Adieu , monsieur ! ne m'oubliez pas, et remerciez M. le Ragois de l'obligeante lettre qu'il m'a écrite : si je suis maîtresse de Maintenon , il pourra sûrement en faire sa maison de campagne.

i6 Let. de Me. de Maintenon:

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