‹ Lettres de madame RolandChapitre 15 sur 42 · C. La famille de Roland · texte numérisé non relu

C. La famille de Roland

Le Beaujolais, de 178^ à 1790

D. Les amis de Rouen, de Dieppe, et les

Champagneux.

Lettres d'Italie.

Lyon, de 1790 à 1791.

E. Les parents et les amis d*Amiens.

Brissot.

F. Les Intendants du commerce.

Bancal des Issarts.

G. Les Arts et le Dictionnaire des manu-

Buzot.

factures.

Mentelle.

H. Les Académies.

Marie-Marguerite Fleury.

'. Le manafiicturier Flesselles.

Agathe.

i. Les lettres de noblesse.

Les portraits.

LETTRES

DE

JcaD-Marie Roland, inspecteur des manufrïctures de la généralit^î de Picardie depuis le iG juillet 1766'**, avait c*[>ousi5, le 4 février 1780, dans l'église Saint-Barlht'lemy, à Paris ^-^, Jeanne-Marie Phlipon. Le frère des deffloisciles Cannet, Séliucourt, avocat à Paris, avait (5t<î un des tiknoins^^l Le mariage avait été béni par l'oncle de Marie Phlipon, labbt; Bimnril, chanoine delà Sainte-Chapelle de Vinrennes^^l Le contrat avail été pass*î chez Durand, notaire, place Daupbine (iVtfm., t. II, p. aC'j), Il en existe une copie aux Papirrn Roland, ras. 953s, fol. i20-ia3.

<^» Itw. Àreh. d'Amiens, AA, a3, fol. ao.

— Cï, Papiers Holand, ms, 6 9 A3, fol, 3i-

^* Pi^ners Itoland, ms. 6 a 43, fol, i-Q,

— M. JaJ » Dict, critique de biographie et ïi'kittùirtt ari ir Rolande, a dmiDr^ Tacte de 'f iBiriiige d*après les registres de la paroisse.

Saîiit-Bdrth<4«^my,enfacedii Palais de Justice, I pttit ta paroiiise de Mari»? Phlipoa (son père [ptntit domicilié aJonfs au quai do rHoHoge I Palais). C'est là que sa (rrand'iiière «la- [tmidJe, Mai^erite Trude, avait été bapjtiiée et s'était mariée; là aussi qu'avait été Fiuptiiëe et enterrée sa mère, Marie-Margueurriis AS vAliAtte iiouwd. — i.

rite Bim<^nt. L'église, désafTcctén et transformée en Théâtre de (a Cité |iciMlant la Révolution (E. cl J. tle Goiicoiutt Hist. de la Soc, française pctidiini h /féy,, p* çj), a été démolie depuis. Quant aux i-eijislreH paroissiaiLx, déposés aux archives de rfîôlel de Ville, dans 1 annexe de l'avenue Victoria, ils ont péri dans les incendies de mai 1871. Noos ne connaissons donc ces actes d'état civil cpic par hs indications des Papiers Holand et par les extraits de M. JaL

^^^ *rCest un de nos témoins, t'en bouvieiit-t-il?fl (Lettre du ai mai 1786.)

*•> JaJ, extrait cilé.

Ittl"*!»!.»!!: ]l4ri01AL4.

Mais Roland n'emmena pas immédiatement sa jeune femme à Amiens. (cLa première année de mon mariage se passa tout entière à Paris, où Roland était appelé par les Intendants du commerce, qui voulaient faire de nouveaux règlements de manufactures, règlements que Roland combattit de toutes ses forces, par les principes de liberté qu'il portait partout. Il faisait imprimer la description qu'il avait faite, pour l'Acadéniie [des Sciences], de quelques Arts ^*^ et il mettait au net ses manuscrits sur l'Italie ^^^; il me fit son copiste et son correcteur d'épreuves . . .^^^».

On se logea ci en hôtel garni?', où Madame Roland, pour ménager la santé de son mari, peut-être aussi par économie, en vint à faire elle-même sa cui-^ sine [Mémoires, II, q/i5). On verra plus loin (lettre du 9q avril 1780) qu'ils tirent cette année-là deux logements ; nous ne savons quel fut le premier, où ils ne durent d'ailleiurs que passer. Déjà, au 28 août 1780^*^ ils étaient «à l'hôtel de Lyon, rue Saint-Jacques, en face de Saint- Yves » ^^^ C'est déjà là, d'ailleurs, que logeait Roland au moment de son mariage et que nous le

^'^ Ce terme, employé seul, est d'un usage courant dans la langue de la seconde moitié du xvin* siècle (voirCondorcet, biioges, passim) pour désigner les arts mécaniques ou industriels. II s*agit ici des monographies par lesquelles Roland, de 1779 à 1788, préluda à son grand Dictionnaire des manufactures et dont on trouvera Ténumération plus loin (Appendice G).

^'î Lettres écrites de Suisse, d'Italie, de Sicile et de Malte, par M***, avocat en Parlement et de plusieurs Acadétnies de France et des Arcades de Rome, qui mores hominum multorum vidit et urbes, à W'"'"* à Paris, cnijjô, 17776^ 17 7S. Amsterdam, 1780.

6 vol. in-19. (En réalité, Touvrage s'imprima à Dieppe, avec des difficultés infmies. — Voir Appendice D.)

^'^ (tA la fm de la même année, je fus mandé à Paris par l'Administration, pour concourir avec elle à la refonte et rédaction des règlements généraux et particuliers des manufactures de tout le royaume ; j'y passai

Tannée entière 1780, occupé de ce travail, de Tédition de mes Arts et de la conduite et régie des affaires de mon département; toutes choses auxquelles j'ajoutai un pian raisonné de la refonte générale du corps des inspecteurs. . . n {Mémoire des services du sieur Jean-Marie Roland de la Platière, ms. 69&8,fol. 81-&8).

^*^ Voir ms. 69 48, fol. 98, suscription d'une lettre adressée h Roland , ce jour-là , par M. de Couronne , secrétaire de l'Académie de Rouen.

^*^ L'hôtel de Lyon se trouvait irnie Saint-Jacques , en face de la chapelle Saint- Yves». Or, comme cette chapelle était située «True Saint-Jacques, n* 47, au coin septentrional de la rue des Noyers ?» (Cocheris, II, 118; cf. plan Lucien Faucon), l'hôtel de Lyon devait être à langle septentrional de la rue Saint Jacques et delà rue du Foin. La chapelle Saint-Yves fut démolie en 1796 (Cocheris, ibid, ; Concourt, Soc. ^. pendant le Directoire, p. 99.)

Irelrouverons les cinuées suivantes, ainsi que sa f».*nîmc, lor8«ju*ils se rendront irAnii«*os à Paris ^'K I Rolniid 11*001 pjis ih peine à associer sa femme h ses |;ortls sludieu^ : «Je Buivift alors [au Jardin du Rai] un cours d*hisloire nalnrelle cl un cours de botatiique ; e elail Tunique el Inbarieuse rcSrrc'atinn de mes urcupalions de s*?cT^laîre et de rnéuagiNre. . . ?> [Mém., II, taAo). L'hôlel de l^yori nVtait «ju'à un quarl d'heure du Jardin du Roi. Le cours de botanique étaiL cebii ^d'Aiiloine-Laurent de Jussieu; pour Thisloire naturelle, il s'agît non pas d*un eours^ mais des (idénaouslralions» ou «explications des collections» que faisait

itlors (et jusqu'en 1787) le savant L.-J.-M* Daubeuton, «^ garde et démons- Irateur du cabinet»»

En juillet ou août 1780, probablcraenl pendant une courte absence rie Ruland, sa femme alla passer quelques jours à Vincciines, chez le chanoine ^^ Btnionl (voir lettres 4 et 5).

^p Au mois de septembre, Roland la conduisit ili Lyon et en Beaujolais, pour

^^ la présenter à sa famille; aprt*s quelques jours passfe h Lyon, on alla à Ville-

franche, puisîitt Clos, la maison des champs de h famille Rolantl, à 1 0 kilo-

**ï 11 peut y avoir quelqrre iuti'rêt, pour suivre ta con^espondance 4e Holajid , à w rrndre coiaple de ee^ logeriienifi succèsnk* Avant son mariage, loi^qu if venait k Paris, il descendait f^à l'hôtel de iWiae, me lie la Liairae, près T^lise de la Made- Wne^ (voirms. 6a^i, foh 989-290, une leUre à lui adressée , probablement par sa cousine M'*** de la Belouze, et qui doit être da a février i'j'jB), Cetait è porli^e de t'bdtel du Coutrôle gênerai . rue Neuve-des- Pditt-Champ*, 0(1 l'appelait son service.

Eu août S77^t fiân§ doute pour se rapjfrocbcr de Marie Phlipon, il est à iliôtel Impc^rial, ruedeà Mothurius, quartier Saint* Jiopes (lettre de Marie Phlipon du i8 noijt 1778, nis. 6a38, fol. 5-6; Join- LanilwTt, IV ), Puis il retourne k Thôlel de Bûaie(let(iia cie Marie PhJjpon, du qi tV-- Trier [1779]^ pnblit« par M. Dauban, ét^, VllI; autre lettre, a. d,, mais cer-

liiinemfïiL du 20 avril 1779, ms. 6938, fol. 18-19; Joiu-Lambert , xn).

Mais, dès octobre 1779, il renonce à y descendre (Join-Larrdiert, xcin) et lorsque, aprèti huit mois de séparation el de crise , il a revu son aniie à la gfrille du couvent et s est aussil^it senli vaincu, cViît à riiôlel de Lyon, pbis voisiti du couvent de la Congi*égatton , qu'il va fi'^tabiii* (frj'oi prié Seiincourt [ logtS alors rue du Fouarre] de rue rctetûr un appartement dans Kcs quartiers n, ecrit-il le 10 dt^cembrtî 1779)-

Dauâ uut' leUie non dal«e, mais qui se rapporte indulntalilement au Jnois de janvier 1780 {mn, Ga^o, fol. 80-81, Joiu- Lambert. cvin), il y donne son adresse; cf. au ms. I)îï38, fol. 198-1^9, i3o-i3i.

ia-i3, les It'ltres cix, cxi et i\ de Joiul^mbert. Cette dernière n'est pas datée, mais ne peut être que du a a janvier 1780, Toutes sont adressées à Thôtel de Lyon*

à AVERTISSEMENT.

mètres de la petite ville. Le séjour fut de deux mois. Le i a décembre (lettre 8) , on était déjà de retour à Paris depuis quelque temps.

Peu après, Roland fut envoyé en inspection à Sens^^^ mais en revint pour passer avec sa fenmie les fêtes du i* janvier et y retourna aussitôt après ^'^K

Dès cette année 1780 apparaît, dans la correspondance (lettre 5), un ami dont le nom reviendra bien souvent, François Lanthenas. Nous lui consacrons notre Appendice L. Disons seulement ici que, né au Puy en 1 766 , placé par ses parents dans le conunerce malgré lui, il s'était lié avec Roland en Italie en 1776, avait fini par obtenir de sa famille la permission de venir étudier la médecine à Paris, et s y trouvait déjà en juin ou juillet 1780, logé dans une mansarde de l'hôtel de Lyon, auprès de son ami.

C'est également en 1780 que Roland et sa femme, en suivant les cours du Jardin du Roi, entrèrent en relations avec un autre ami, Louis Bosc d'Antic, qui va tenir dans la correspondance une si grande place. Toutefois îl n'y apparaîtra qu'en 178a. Voir siur lui notre Appendice K.

^^^ (tEd décembre de la même année (1780) et en janvier 1781, je fus envoyé h Sens pour des objets relatifs à ma partie... n {Mém, des Sermcea, ms. 6a ^3, fol. 3i./j3).

^*^ Le 3i décembre, Roland signait à

Paris, avec le libraire Panckoacke, un traite oii il s'engageait à rédiger, pour YEnafdo^ pédie méthodique, un tr Dictionnaire des Arts et Métiers» {Pap. Roland, ms. 3539, fol. i39-i3o), dont les trois volumes in-A** parurent de 178a à «799.

[k SOPHIE CANNET, k AMIENS "M

16 février 1780, — ldf^ Paris,]

Enfin, ma chère Sophie, me voici paisiLIe et solitaire, conduisant la j>|ynH' à loQ intenlian; je pense î\ toi. chose ordinaire; je taime ainsi que je fis tonjours; je le le répèle, et voila ce qui comnienre à devenir plus rare que par le passé. Ce n'est pas que ma situation nouvelle ail rien rhanfje à mes penchants; l^amilié pourrait-elle recevoir «pielquc atteinte de rafTection intime et sainte fjui me pénètre aujourdliui? Le lien qui nous rapproche, formé par le fjoût du bien, serait-il relâché, lorsque mon enthousiasme pour tout ce qui est heau el respectable parvient au dernier de{jré de développement dont il peut ^tre sus-

>lible? Non, ma bonne amie, tu ne peux cesser de m'(Mre chère, tant que loiu serons nous-mc5mes; mes dispositions à ton égard demeureront ce quelles étaient; lu resteras à ta place, mais il y en aura une avant elle. Mon cœur

sible, indépendant, se livrait avec transport ii rattachement qui nous unissait; objet volontaire de ma confiance, tu la possédais sans réserve; je versais dans Ion sein tout ce qui pouvait toucher mon àme ou regarder ma personne, je ne me serab tue avec loi que par devoir, je partageais tout par fjoût et par besoin.

Fiile et libre, je fus avant tout amie franche et dévouée, toujours aimante et sincère; je suis épouse aujourd'hui, cette relation devient la première, et tu um pins qu^au second rang. Mon confident, mon ami, mon guide et mon iippui S€ trouve à mes côtés; devoir, inclination se réunissent et se confondent.

Du 17, au matin*

JVlnis ici hier, lorsque ta sœur^^^est arrivée pour passer avec moi une partie de la soirée. Je reprends ma lettre au sortir de mon lit et je vais courant après mes idées, toutes interrompues à Tinslanl où je te quittai. Je sais que tu as remarqué mon silence, parce que tu ne t*es pa*; représente combien mon temps

''^ Dauban, II, Aa^. — Siu* Sopliit^ et Uejirietle Cannel, voir TApitendic*? A, '*' Meoriett^ Caunct qai mi trouvait k Pa-

ris (Icpiiiî* le ai JeeniilirG 1779, pour un séjoia' f|ui se prolongea ju&tjucn novcndjcL» 1 780.

s*est trouvé rempli, malgré Textréme simplicité que nous avons gardée dans tout ce qui n'est que cérémonies. Aussi ce ne sont point les affaires bruyantes et vaines, ordinaires dans ces circonstances, qui nous ont occupés; j'aurais su interrompre celles de cette espèce pour te dire un mot; mais, d'une part, le train de travail de M. Roland, de l'autre celui de la maison pour moi, et les petites gènes du local, ne m'ont pas laissé un moment à te consacrer.

Nous avons passé trois jours à Vincennes^^^ sans profiter beaucoup de la campagne; le temps était détestable; mais, chez les autres, on ne fait jamais tout ce que l'on veut. Me voici présentement rentrée dans ce logement ^^^ dont tu vis les dispositions avant que je vinsse l'habiter; je vais voir aujourd'hui nos religieuses et mon cloître ^^^ pour la première fois depuis que je les ai quittés. En vérité, les changements de scène sont assez singuliers. J'ai bien reconnu dans ta lettre et les dispositions de ton cœur et les véritables expressions d'un attachement qui m'est connu; je m'attendais à l'impression agréable que tu recevrais de cet événement, parce que j'étais assurée de l'intérêt vif et sincère que t'avait toujours fait prendre ta tendre amitié aux choses qui me touchaient. Cette considération n'ajoute pas peu à mon bonheur; non seulement je jouis pour moi, mais je songe avec douceur que je rends participante de ma satisfaction une amie qui si souvent fut pénétrée des épreuves que je subissais. N'est-il pas enchanteur que ce soit dans ta ville ^^^ que devaient enfin me conduire ces différentes démarches qui paraissaient m'en éloigner pour toujours? Ainsi Ton avance aveuglément dans sa carrière sans savoir où elle nous conduit, et la prévoyance la plus sûre ne fait souvent que nous préparer des surprises ji nous-mêmes. J'ignore le temps précis ou je partirai pour la résidence^^); toutes les résolutions demeurent subordonnées aux affaires, et celles-ci ne donnent que des conjectures à former.

J'espère que tu n'auras pas oublié de présenter pour moi, à notre chère

^') Chez le chanoine Bimont, son oncle malemel. — Voir sur lui Appendice B, ftla famille de Marie Phlipon».

^*^ Nous ne saurions dire où était ce premier logement.

^'^ Le couvent des «rFiilos de la Congrélion Noire -Dame»», appelé aussi «r Dames chanoiiiesses de Saint-Augustin») ou ^Dames Augustines de la Congrégation»), était situé rue Neuve-Saint-Étienne-du-Monl, au fau-

bourg Saint-Marcel; c*était là que Marie Phlipon avait passé une année de son enfance (1765-1766) et s'était liée d'amitié avec les demoiselles Cannet; ces! aussi là qu'elle s'éfail retirée dans les trois mois qui précédèrent son mariage (7 novembre 1 779li février 1780). — Voir, sur ce couvent, Cocheris, II, 738.

^*^ Amiens.

(*> Idem.

maman ^^^ mille choses respectueuses et tendres; en bonne amie, ta as dû me pressentir et me suppléer.

Reçois de mon mari beaucoup de civilités et de jolies eboses.

[k SOPHIE CANiNET, À AMIENS f'I]

« maj-s 1780, — [de Paris.]

J'ai reçu ta lettre, je ta relis avec attendrissement; ton cœur et ton amitié ay peignent d'une manière touchante. Il semble que tu veuilles le venger, par une gc^éroslté de sentiment, du changement que tu t'obstines h voir en moi. Sans doute, mon àrae a subi de vives révolutions, el rélnt oti elle se trouve est nouveau pour elle; mais Texposé de tes idées me fait connaître que tu méjuges encore autre que je ne suis. Non, ma ehiVe amie, celte francbiso qui nie vnlut Ion estime, cette sensibilité que tu développas, n'ont point souffert d*ij Itération. Tai pu passer par des circonstances singulières, je n'ai cessé d'être lidèle aux lois de la coniiance. Ferme dans leur observation, je goûte aujourd'hui le dédommagement de ce qu'elle m*a coûté, Voudrais4u donc affaiblir ma satisfaction» en tui* laissant penser que tu ne me crois pas exemple di' luut reproche sur cet article? il y a peut-être dans les possibles eu une situation avec lalteroalive de passer pour fausse ou de l'être réelb^raeut^^*. Cette idée m'est venue souvent dans les querelles précédentes que lu m'as faites; le souvenir de Fabius s*esl présenté aussi à mon esprit; j'ai suivi opiniâtrement le devoir, sans écouter toute autre considération, à tel prix que ce dût être. Je sentais depuis long- ■temps que le témoignage secret d'avoir bien fait était pour moi un avantage

cessaire, que rien ne pourrait remplacer, et je ne connaissais pas de soin qui pilt passer avant celui de me le conserven Tu connais mes principes h cet égard; je te renverrais volontiers à certaine lettre écrite du couvent ^^^ en répanse à celle que ta sœur m'avait apportée. U en est quelques-unes de CQlte espèce que nous [lourrions nous rappeler ensemble » et qui, bien méditées, ne

«•J M* Canoet.

W Dniitiân. Il, ^26.

^*jCaî e\pli calions viseul le secret qu*-

l, Inrscju^U s engagea avec Marie Flili-

po:i, ariut exigé d^clfe envers les sœur^

Cannel, secret quVtle avait slnrlemeQtf^aixl^* — Voir anln* ("lude sur ^Marif' PtiU|ion el Roland?».

^*^ Letlre du 3 5 décembre 1779, M.

Daubaii, II, ht h.

te permeltraienl pas de nie juger si légèrement. Au reste, je suis lotn^ ainsi que je disais alors, de t'en fuire la moindre plainte; je sais ce que peuvent les a|ipaiTtircs et combien elles justifient certaines inductions. iMon délai h t*<5crire après mon mariage senJ>ie autoriser le raisonnement que tu fais à ce sujet. 11 est pourtant très vrai que ce ne sont pas, comme lu Texprinies, des pelils soins avant lesquels tu aurais pu passer, qui m*ont empécli<5e de ra*en- Irelenir avec toi, mais des occupations indispensables auxquelles je ne pouvais dérober mes inslants. Les plaisanteries que lu essuyas ne méritaient de ta part qu'une ironie qui les eût fait tomber. Le monde est en possession de juger avec inconséquence les sentiments et les aciions que niônie it ne sait point apprécier. Les sages sourient de son prononcé sans daigner lui donner de rimportanco par la peine de le réfuter. Avoue, ma Sopbie, que tu aurais été moins portée a t*en affecter si les observations de quelqu'un que lu supposais à même d'en juf}er ne t'avaient disposée ou ne l'eussent soulenue dans celte pensée. J'ai lieu de le supposer, d'après quelques mots de notre amie^ qui me reproche de n*avoir plus cette ouverture de cœur qui me dislinguait autrefois. Tu connais cette chère Menrielte, sa vivacité, ses saOlies, ses questions; il est nisé de paraître en défaut avec elle, surtout quand on n'a pas une tournure semblable h la sienne. Je la vois peu, parce que je ne sors guère, et que le local n'est pas favoralde où je suis pour contenir à la fois quelqu'un d'occupé avec des gens qui causent.

Je me propose chaque jour d'aller voir aussi mademoiselle d*Hangardt", chez la(|uelle je ne me suis pas transportée depuis qu'elle a perdu sa cousine et <|ue j'ai acquis un mari; enfin, un peu confuse d'un délai qui n'a pas l'air honnête, parce que chacun ne peut pas se représenter ma manière d'être, je viens de lui envoyer un petit billet qui puisse me suppléer jusqu'à nouvel ordre. Je suis retournée une seule fois à mon couvent pour passer quelques heures dans l'intérieur de la maison où Ton m'a laissé le privilège de rentrer deux fois. J ai revu avec joie un asile où mon âme goûta quelque douceur dans le calme et la paix; je rendis visite à toules les personnes qui l'habitent, et je fis de ces comparaisons douces qui ajoutent à lagrémerit du présent par le parallèle d'un temps différent. Il est assez singidier de penser que si je n'eusse été dans cette maison, je ne serais pas aujourd'hui destinée à devoir habiter

^** Sur M^^' dUai^gard et ses cousines, les demoiselles de Lamolte, parentes de la famille Cannel, voir Ai>peQdîce A.

Amiens. Ce fut pour moi le berceau du bonheur. Va, celui dont je jouis est d'autant plus pén<?lrant que je sens te le devoir on partie ^^^ Je mène une petite vie très douce et bien conforme à mes goûls; Tavenir ne me promet qu'une Sdû^fsctioQ plus grande» Je n*aperçois toujours pos le moment de le rejoindre, ©l je ne puis le d<^terminer; rien nW décide quant au voya{je qui t'elIVaye ^'^^ et je ne sais que des peuMtre à l*i5gard de toutes ces choses, parce qu'elles dépendent des circonstances. Les obstacles dont tu souhaites rexislence auant bien leur agrément; cVst encore tout ce que j'en sais, et la prévision li*esl pas plus facile sur cet objet que sur bien d'autres. Je suis exlréaiemeat flattée des honnêtetés des tiens, et particalièrement de ceMes de notre m'irnan; elle n'a pas besoin d*tître suppléée dans le sens que lu Texprimes, je nVivuis aucun sujet d*attt*ndre une lettre de sa part; je me repose dans l'idée que tu me liens présente à son souvenir^ et que lu me conserves son amilié; j'oi pensé aussi que lu serais mon interprète auprès d'elle pour tout ce que j'aurais à lui dire du plaisir de pouvoir par moi-même cultiver sa bienveillance; voilà la véritable fonction, et celle entre plusieurs autres qiio je le recommanderais, s'il était uécessaîre de prendre cette précaution avec une amie.

Adieu^ ma bonne et tendre amie, je reviendrai causer avec toi dans quidtjue autre mstaot, et je l*embrasse de tout mon cœur.

[k SOPHIE CANNET, À AMIENS ^'^]

9 a avril 1780, — [de Paris.]

C'est pour cette fois que je te prends en doute sur le compte de ton amie ; numbrant par tes doigts les jours de son silence, raisonnant à perte de vue des causes de celui-ci, et ne sachant plus qu'en penser. Ma preuve, c'est qu'avec la [)er»uasion qu'aucune espèce de négligence n'y contribuerait de ma part, tu ae le serais pas empêchée aussi longtemps de me témoigner ton impatience. Lu connaissance qtie j'ai de ton cœur et de ta manière tfagir en amilié me fait tirer cette conclusion, que je n*ai pas vue sans peine justifiée par les apparences.

'*' CW par Sophie Cannet que Roland, ^'^ En Beaujolais, dans la famille de Ro-

en janvier 177^ « avait connu Marie Plili- iand. pûo. **^ Datiban» II, /139.

ÎO

Ta dernière lettre, dont la date est si reculée, ne in*a plus Irouvée a la demeure oà tu lavais adressée; gêne, petites misères, qu'on ne sent bien qu*à Fuser, nous ont fait djereher un autre local ^^^ les embarras du de^placenient furent un surcrotl passager a mes occupations habiluelies, qui, loin de rien fournir à renuui, ne laissent même que des minutes à cette sorte de loisir qui permet le choix des distractions. J'ai cherché à voir ta sœur aussi souvent qu'il m*(îtait possible dans une vie si bien remplie, je Tai rarement rencontrée, et nom en sommes pour ainsi dire à renouveler connaissance chacune des fois que nous nous retrouvons. Je l'avais priée de me suppléer [>rès de toi, de calmer ma propre inquiétude sur les idées que mon délai pouvait te faire concevoir» do te rendre témoignage de mes dispositions; mais j'apprends qu elle-même ne te donne pas fréquemment de ses nouvelles, et je vois ipi'il ne faut rien demander à ceux dont la santé chancelante laisse aussi peu de liberté pour l'exercice de leurs facultés; il m'a paru ce|ïendaot qu'elle éprouvait un peu de mieux. Je Tai vue ce matin moins souffrante^ plus gaie, plus heureuse par conséquent qu elle ne semble être ordinairement.

Je saisis à la volée quelques instants pour causer avec toi. Je soulTre véritablement de ce que tu peux imaginer, et j'ai hAte de te ramener au vrai ; j'ai trop bien aperçu qui* tu ne te faisais nulle idée de ma fa<;on d'être active et occupée : lu compares la rareté de mes communir.ations avec cette abondance qui les a toujours caractérisées, même dans les temps dilliciles, et lu ne saurais te représenter combien la présence continuelle d*un objet chéri, des devoirs sans cesse renaissants, exercent lame et consument les moments. Tu résous fort sagement de cesser les discussions et d'attendre à me voir pour méjuger : j'espérais que^ dans aucun cas, tu n'aurais plus besoin de cette ressource pour te déterminer à mon stijet; mais, au reste, je suis d'assez bonne foi pour convenir t[ue les événements qui me sont relatifs présentent assez de singularité pour t'avoir causé quelque étonnement, et j'en appelle moi-môme à Tépoquc que lu viens de fixer.

On voit bien, ma bonne amie, que tu n'es pas distraite de tes petites études par des soins d'une autre espèce; tu me fais une dissertation sur Fabius, dont certainement je n aurais pas su te donner aussi bien Thistoire. J'avais seulement conservé, et je fus toujours frappée viveuient «le l'idée d'un Fabius fc temjionHeur qui^ préférant à tout le bien de la patrie, aima mieux s'exposer.

Mî Cette fois» il s'agit bien de Yhàiel de Lyon, rue Saiut-Jacques.

pour sauver l'État, au blâme de ses contemporains cpii n'approuvaient pas sa conduite, que de s'attirer leurs éloges et risquer le salut public par une lâche complaisance pour les vues du peuple. La générosité de sacrifier l'approbation des siens et même d'encourir leur critique par un attachement au bien qu'ils ne savent apprécier est à mes yeux une vertu héroïque dont l'exercice est peutêtre plus fréquent qu'on ne le soupçonne ordinairement. Doit-on féliciter ou plaindre les âmes délicates qui ont souvent l'occasion de la pratiquer? 11 faudra bien convenir, ma chère Sophie, que je suis vraiment céleste, comme tu le dis, si mon long silence n'a produit aucun nuage dans ton esprit et que j'aie su faire subsister ainsi ton amitié sans lui donner d'aliments ; mais ne serait-ce pas toi qu'il faudrait plutôt appeler ainsi en pareille circonstance? Je pense que le sentiment qui nous rapproche est assez bien établi cependant pour ne pas souflTrir d'altération par ces langueurs nécessitées d'une correspondance dont nous n'aurons bientôt plus besoin. Je dis bientôt, sans savoir encore le temps de mon départ pour la résidence. Enfin, c'est une chose assurée, c'est un but auquel je dois arriver et dont je m'occupe souvent avec plaisir, je pourrais ajouter avec impatience, si le désir de me fixer dans ta ville et dans mon ménage n'était balancé par celui de voir la famille de mon mari, de lui témoigner les sentiments qu'elle m'inspire sur ce que j'en connais déjà, de m'assurer une amitié que son honnêteté me promet, et de serrer les liens qui m'attachent à elle. Ainsi tout se compense. En attendant, je goûte le charme d'une situation douce, d'une union selon mon cœur. Je me plais a t'en réitérer l'aveu, parce que je sais combien il est touchant pour loi, et que je suis pressée de faire succéder dans toute son étendue le partage de mon bonheur à celui des épreuves pénibles par lesquelles j'ai passé.

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